Cet homme est dangereux (Jean Sacha, 1953)

Un agent du FBI infiltre un réseaux de malfaiteurs qui opère en France.

L’intrigue est effroyablement compliquée mais la violence brutale, le montage vif et les cadrages relativement inventifs étonnent agréablement de la part du réalisateur du morne Fantômas. L’absence totale d’arrière-plan social comme de vraisemblance psychologique fait que cette série noire fonctionne uniquement en circuit fermé, le circuit des codes du polar; ce qui lui donne, malgré sa dureté, une dimension parodique et vaine qui préfigure James Bond. D’ailleurs, dans le genre cogneur macho buveur d’alcool fort, Eddie Constantine vaut bien Sean Connery. Et Jean Sacha s’avère ici plus talentueux que Terence Young ou Guy Hamilton.

La ville sous le joug (The vanquished/The gallant rebel, Edward Ludwig, 1953)

Après la guerre de Sécession, le fils d’une grande famille sudiste retourne dans sa ville natale, accaparée par un « administrateur » appointé par le gouvernement fédéral.

Plus que l’expression d’un propos politique, ce contexte historique incertain permet à Edward Ludwig d’exploiter sa verve romanesque en se délectant des trahisons, infiltrations et autres retournements de situation. A l’exemple de l’amoureuse pressée d’arriver, les opposants au héros ne sont nullement caricaturés mais présentés avec une certaine justesse. Comme d’habitude, John Payne est excellent. Bref, même s’il contient plus de parlotte que d’action, La ville sous le joug est un bon petit western.

Les trois rendez-vous (Philippe de Broca, Charles Bitsch et Edith Krausse, 1953)

Une rencontre est racontée selon trois points de vue différents: celui du jeune homme, celui de la jeune femme et celui de l’ami du jeune homme.

Le côté conceptuel de ce court-métrage (34 minutes) de fin d’études est transcendé par une belle sensibilité dans le découpage des canoniques scènes d’amour. La fraîcheur des rendez-vous entre Philippe de Broca (qui, jeune, ressemblait à Olivier Besancenot) et l’attachante Edith Krauss relève de la Nouvelle Vague, six ans avant la naissance « officielle » du mouvement.

La vierge du Rhin (Gilles Grangier, 1953)

Après la guerre, un prisonnier revient à Strasbourg récupérer l’entreprise de navigation fluviale dont il a été floué par son épouse et son associé.

Pour un film écrit par Jacques Sigurd, la noirceur est moins systématique qu’on ne pourrait le craindre. En effet, la conduite des personnages est globalement vraisemblable voire nuancée. Ainsi, l’ami qui a trahi se révélera timide dans l’abjection tandis que, si la femme est aussi salope que dans Manèges, les détours du récit la conduisent à s’allier provisoirement avec le héros. Bifurcation narrative qui, soutenue par la classe naturelle de Elina Labourdette, a le mérite d’être un peu surprenante. Les acteurs, dont on sent que Gilles Grangier a évité qu’ils ne caricaturent des personnages taillés à la hache, sont tous bons. Gabin est bien, de même que la trop rare Andrée Clément. Le cinéaste, dont c’est la première collaboration avec la star, exploite habilement les décors de ports, navettes fluviales et demeures bourgeoises. Bref, La vierge du Rhin est un film routinier mais de bonne tenue.

Les années faciles (Luigi Zampa, 1953)

Envoyé à Rome, un professeur sicilien intègre se corrompt face à l’inertie intéressée des bureaucrates…

Le récit est relâché, la fable se fait trop démonstrative dans son dernier acte et la fin apparaît longuette mais les diverses compromissions et veuleries dans la société italienne de l’après-guerre donnent lieu à de nombreuses scènes amusantes. Mine de rien, le dénouement est un des plus pessimistes jamais filmés. Plus que le terne Nino Taranto dans le rôle principal, c’est Gino Buzzanca, acteur de théâtre sicilien révélé au cinéma par Zampa, qui emporte le morceau grâce à sa composition de canaille sympathique et décomplexée.

Leur dernière nuit (Georges Lacombe, 1953)

Une professeur d’Anglais assiste un vieux gangster dans sa cavale qu’elle a rencontré dans sa pension de famille.

Pâle resucée du réalisme poétique. Le médiocre prétexte policier supplée la vague sublimation mythologique d’avant-guerre. Le couple formé par Jean Gabin et Madeleine Robinson est crédible de par la simplicité de leur rencontre. Il est donc regrettable que les auteurs se soient cru obligés de rajouter une tirade théâtrale au personnage de Gabin explicitant artificiellement son passé et sa psychologie. Peut-être est-ce dû au cahiers des charges « film de Gabin ». La mise en scène de Georges Lacombe est purement fonctionnelle. Bref, c’est pas indigne mais c’est pas terrible non plus.

Embrasse-moi, chérie (Kiss me Kate, George Sidney, 1953)

Un comédien met une scène une adaptation musicale de La mégère apprivoisée avec son ex-femme dans le rôle principal…

S’il n’était parfois ralenti par des tours de chants scéniques sans rapport avec la narration, Kiss me Kate se hisserait à la hauteur des meilleures comédies musicales parmi lesquelles figurent notamment Chantons sous la pluie et Tous en scène. Les auteurs ont repris une armature canonique du genre -le spectacle dans le film- qu’ils ont galvanisée dans une solution contenant tous les ingrédients d’une bonne comédie de remariage. L’entrain, la drôlerie et la vitalité du résultat sont irrésistibles. Ces qualités doivent beaucoup à la virtuosité des auteurs. D’abord, une virtuosité scénaristique transfigure le vaudeville à unité de temps et de lieu en démultipliant protagonistes et intrigues autour du couple principal. A l’instar du cocasse duo de mafiosi, chaque personnage secondaire a droit à son morceau de bravoure dans ce récit renoirien (on songe à French cancan sorti l’année suivante).

La virtuosité est ensuite plastique: George Sidney s’avère, plus que jamais, un des réalisateurs les plus doués pour filmer et restituer le mouvement; ce alors que sa mise en scène est soumise à des bornes spatiales très contraignantes. Salons minuscules, petites terrasses, loges et couloirs de théâtre sont en effet les décors qu’il doit se coltiner. En fait, ces  limites, exploitées par des danseurs extrêmement brillants, ont pour effet de redoubler l’intensité spectaculaire des numéros en concentrant leur dynamisme (à l’inverse de l’ampleur chorégraphique déployée dans d’autres chefs d’oeuvre du musical tel Pique-nique en pyjama). Il faut voir Ann Miller danser sur une table basse, encore plus éblouissante et sexy que Cyd Charisse, ou Tommy Rall faire des entrechats sur la rambarde du toit pour se rendre compte de la géniale singularité de Kiss me Kate à l’intérieur du genre le plus enchanteur de l’âge d’or hollywoodien.

La femme qui faillit être lynchée (Allan Dwan, 1953)

Pendant la guerre de Sécession, une jeune femme prend en charge la gestion d’un tripot, suite au meurtre de son frère…

C’est l’arc narratif principal d’un western qui met aussi en scène une mairesse impitoyable chargée de gouverner une ville sur la ligne de démarcation, les bandes de Quantrill, un espion sudiste ou encore une femme qui a quitté son fiancé pour un bandit. Ce foisonnement assure une belle vitalité à la narration et camoufle ses quelques raccourcis.

Contrairement à ce que Bogdanovitch a pu faire dire à Dwan au cours de leurs entretiens, La femme qui faillit être lynchée n’est pas une parodie. Si le traitement ne manque ni d’humour ni de légèreté, les instants dramatiques sont pris au sérieux et, à l’exemple de la bagarre entre les deux femmes, les scènes de violence peuvent être d’une brutalité que n’aurait pas reniée Samuel Fuller. La maîtrise classique et souveraine d’un cinéaste apte à intégrer tous ces éléments disparates dans un ensemble fluide fait que jamais le spectateur n’est heurté par une quelconque hétérogénéité. Une jeune femme réfugiée dans un bordel peut entonner une chanson de Peggy Lee au moment où les soldats viennent l’arrêter, cela apparaît comme un moment de grâce naturellement arraché à la réalité et pas du tout comme la fantaisie d’un auteur volontariste.

Cette impression de naturel vient aussi du fait que les oppositions dramatiques sont composées, décomposées et recomposées au cours du récit. Les personnages ne semblent pas soumis à des rôles de conventions fixés une fois pour toutes mais plutôt suivis dans leur évolution psychologique par un cinéaste détaché et bienveillant. Entre autre qualités, c’est parce qu’Allan Dwan a filmé mieux que personne -à l’exception d’Anthony Mann- les mille répercussions de l’action et de l’environnement sur l’itinéraire moral d’un héros (ou d’une héroïne) que ses westerns sont parmi les plus beaux qui soient. La femme qui faillit être lynchée est en cela typique de la manière de son auteur et annonce un de ses chefs d’oeuvre absolus: Le mariage est pour demain.

Quand la poudre parle (Law and order, Nathan Juran, 1953)

Un shérif venant de démissionner pour s’installer avec sa fiancée reprend du service pour protéger ses frères.

Les thématiques habituelles du western que sont l’instauration de la loi, la vengeance ou encore le puissant appel de la retraite dans un ranch sont exploitées sans grande originalité mais avec suffisamment d’attention et d’intelligence de la part des auteurs pour maintenir l’intérêt du spectateur pour le récit durant 80 minutes. De plus, Ronald Reagan est tout à fait crédible en héros de premier plan. En somme, cette troisième version de Law and order respire l’amour du travail bien fait.

Lili (Charles Walters, 1953)

Dans le Sud de la France, une orpheline de 16 ans est embauchée par un spectacle itinérant et découvre les cruautés de la vie…

D’un côté, il y a donc la rencontre entre une orpheline trompée par les hommes et un danseur rendu boiteux et aigri par la guerre (joué par un Mel Ferrer que je n’avais jamais vu aussi touchant)…De l’autre, il y a le traitement enjoué, onirique et bariolé appliqué par le spécialiste de la comédie musicale à la MGM qu’était Charles Walters. Ces deux aspects antagonistes sont miraculeusement liés par la poésie qui émane d’une mise en scène concise (le budget n’est pas énorme et le film est court), pudique et délicate. Cette poésie se matérialise pleinement dans le minois de Leslie Caron qui tient ici son meilleur rôle, dans la ravissante chanson qu’est Hi Lili Hi Lo et surtout dans les séquences avec les marionnettes qui sont absolument irrésistibles de tendresse (on songe à Charlot). En définitive, le sujet est celui d’un mélodrame, la forme est celle d’un conte de fées et le film est un de ces petits joyaux de l’âge d’or, à la fois fondamentalement hollywoodiens de par leur pouvoir d’enchantement et tout à fait inclassables.

Le tueur du Montana (Gunsmoke, Nathan Juran, 1953)

Après la Johnson county war, un rapide pistolero hésite entre exécuter un fermier et travailler pour ce dernier.

Petit western Universal qui parvient à intégrer des thèmes, des décors et des intrigues nombreux et variés sans perdre en cohérence. La convention du « tout est bien qui finit bien » est certes préférée au jusqu’au boutisme tragique des westerns d’Anthony Mann mais finalement, ce sont essentiellement le manque d’imagination de la mise en scène et un acteur angélique (Audie Murphy) ne restituant guère l’ambiguïté d’un héros censé hésiter entre le bien et le mal qui empêchent Le tueur du Montana de se hisser au rang de Je suis un aventurier, Les affameurs et autres chefs d’oeuvre du genre produits à la même époque par le même studio. Cela reste un film estimable et plaisant.

Le docteur Orlof est d’accord.

Spartacus (Riccardo Freda, 1953)

En 74 av J.C, le gladiateur Spartacus soulève les esclaves contre Rome.

Mis en scène avec habileté, le Spartacus de Freda est un classique péplum qui ne manque pas de qualités dramatiques ni plastiques mais qui, dans sa deuxième partie, échoue à atteindre l’ampleur politique qu’appelait son scénario faute de précision dans les articulations de celui-ci et d’envergure chez l’interprète principal : le viril Massimo Girotti est très convaincant en guerrier ombrageux, il l’est moins en meneur révolutionnaire. Gianna Maria Canale, elle, est belle à se damner; ce qui convient idéalement à son rôle de tentatrice.

Les révoltés de la Claire-Louise (Appointment in Honduras, Jacques Tourneur, 1953)

Pour assurer un rendez-vous avec des rebelles au Honduras, un aventurier américain détourne un cargo, s’allie à des repris de justice et prend en otage un couple de riches touristes.

Solide petite série B d’aventures. Le suspense autour des péripéties exotiques (à noter les plans particulièrement terrifiants de reptiles en tous genres et dans toutes sortes de situations) n’est pas une fin en soi mais révèle les personnages à eux-mêmes. La survie dans la jungle fait naître au sein du groupe une violence érotique qui ramène peu à peu hommes et femmes à un état pré-civilisé. Le viril Glenn Ford et l’affriolante Ann Sheridan en sont les parfaits interprètes. Outre sa concision, c’est cette place centrale accordée aux personnages (à l’évolution conjointe de leurs caractères, de leurs positions sociales et de leurs désirs) qui rend un Appointment in Honduras infiniment supérieur aux pseudo-films d’aventures tournés trente ans après avec dix fois plus de savoir-faire technique et de moyens financiers. Il y a ainsi plus d’humanité dans le regard jeté par Ann Sheridan à son mari avant d’embrasser l’homme qui lui a sauvé la vie que dans l’intégralité des quatre Indiana Jones.

A lion is in the streets (Raoul Walsh, 1953)

Dans le sud des Etats-Unis, un colporteur commence une carrière politique après s’est être opposé aux malversations d’un roi du coton.

Sorti la même année que The sun shines bright, A lion is in the streets est une sorte de pendant inversé du chef d’œuvre mélancolique -et finalement optimiste- de John Ford. C’est une percutante critique de l’exercice politique dans le sud des Etats-Unis. Les dangers inhérents à la démocratie sont brillamment mis en relief à travers l’itinéraire d’un brave gars qui se découvre une étonnante habileté à manier les foules. Le regard simple, franc et droit de l’auteur sur cet itinéraire donne d’autant plus d’évidence à son discours moral. Encore une fois, Raoul Walsh mêle différents registres avec une grande facilité. Entamant son film comme une chronique americano-conjugale façon Henry King, il l’achève violemment et tragiquement sans que jamais les ruptures de ton ne soient gênantes. Suivant constamment un personnage au delà du bien et du mal, toute la mise en scène procède d’un même élan de vitalité. Si James Cagney, qui coproduisit le film avec son frère, surjoue quelque peu le péquenaud au fort accent du Sud, il sait rendre sensible mieux que personne l’ivresse de puissance qui s’empare peu à peu de son personnage. Cody Jarrett n’est alors pas loin…La séquence du convoi funéraire improvisé dans le tribunal, aussi terrifiante que galvanisante, montre que A lion is in the streets est un grand film de Raoul Walsh. Et un grand film politique. Seul un Technicolor faisant au début ressortir l’artifice du studio -et diminuant alors la crédibilité de la fable- empêche cette brillante diatribe contre l’éternelle tentation démagogique de figurer parmi les chefs d’oeuvre majeurs de Raoul Walsh (c’est à dire aux côtés de L’enfer est à lui, La vallée de la peur ou La charge fantastique).

Larmes d’amour (Torna!, Raffaello Matarazzo, 1953)

Un riche oisif ne recule devant rien pour ébranler le mariage d’une amie d’enfance dont il est resté amoureux…

La première partie du film est assez terne (sentiment renforcé par des couleurs fadasses). En pilotage automatique, Raffaello Matarazzo se contente d’illustrer une intrigue peu surprenante. Qu’Yvonne Sanson soit l’objet d’âpres disputes entre mâles est toujours aussi difficile à imaginer pour le spectateur normalement constitué. Cependant Larmes d’amour décolle lorsque le mari joué par Amadeo Nazzari se met à croire à l’infidélité de son épouse. Le film prend à ce moment toute sa dimension mélodramatique. S’enchaînent alors -avec une précision qui n’a pas toujours été de mise chez l’auteur du Navire des filles perdues– des péripéties extraordinaires (sublime personnage que cette mère endeuillée complètement folle!) mais plus vraies que le conventionnel début à travers ce qu’elles révèlent sur la foi en l’autre comme socle nécessaire à l’amour. Pas mal.

Le navire des filles perdues (Raffaello Matarazzo, 1953)

Au XVIIIème siècle, une fille de bonne famille qui a fait accuser sa cousine de l’infanticide qu’elle a commis retrouve celle-ci dans les cales du galion de son voyage de noces.

Il arrive un moment dans ce mélodrame feuilletonesque où l’énormité des coïncidences le décrédibilise. Ce moment, c’est celui où tout le monde se retrouve sur le bateau. Débarrassé de toute préoccupation réaliste, le film prend alors l’allure d’une allégorie chrétienne où Matarazzo fustige violemment un ordre social vicié. A la manière des films de Cecil B. DeMille, Le navire des filles perdues tire sa beauté de l’extrémisme de ses effets dramatiques: la pureté naïve des scènes de prédication n’a d’égale que le délire -jusqu’à la caricature- des scènes sadiques et érotiques. Il est regrettable que la fadeur du GevaColor amoindrisse le potentiel de cette mise en scène ultra-baroque.

La vallée de la vengeance (Richard Thorpe, 1951)

Le fils adoptif et le fils légitime d’un rancher amoureux de la même femme se déchirent.

Cet argument dramatique principal est enrobé de beaucoup de pistes narratives accessoires. La vallée de la vengeance est un surwestern; c’est donc un western qui met l’accent sur la psychologie plutôt que sur l’action. Le déroulement de l’intrigue n’en reste pas moins simpliste et sans surprise. Quoique traitant de thématiques similaires (on songe à L’homme de la plaine et aux Affameurs), le scénario est très loin d’avoir la finesse des scripts de Philip Yordan ou Borden Chase pour Anthony Mann. Le découpage de Richard Thorpe est quant à lui désolant de platitude. Même ses scènes de convoyage de vaches n’ont aucune ampleur. Les intentions documentaires manifestées par la direction artistique (les costumes sont ainsi anti-glamour au possible) sont ravalées au rang de simples velléités par de regrettables restes de convention hollywoodienne (tel le maquillage de Joanne Dru). Enfin, il faut préciser que le Technicolor est un des plus hideux jamais vus dans le cinéma américain (à moins que ce ne soit le DVD). Bref, La vallée de la vengeance est un mauvais film.