Le port du désir (Edmond T. Gréville, 1955)

A Marseille, un contrebandier soudoie un jeune scaphandrier sous les ordres d’un capitaine chargé de renflouer une épave compromettante pour qu’il fasse sauter cette épave.

Le port du désir est un des rares exemples français de film de genre transfiguré par le style de mise en scène d’un petit maître. En effet, Edmond T. Gréville s’approprie son matériau (une sorte de resucée du réalisme poétique) en s’attachant particulièrement à décrire le microcosme où se déroule son histoire. Tout au long de son film, il dévoile une société interlope montrant avec une égale empathie marins, gangsters, flics, barbeaux et filles joyeusement perdues. Naviguant entre différents protagonistes du port de Marseille, le récit se décompose et se recompose, de même que les frontières morales. Des personnages secondaires sont amenés à jouer un rôle crucial dans la résolution de l’intrigue. Au détour d’une scène, une maquerelle s’enferme dans sa chambre avec un danseur noir. Plus tard, ce danseur se révélera être un flic infiltré. Ce bel égalitarisme au sein de la fiction et cet érotisme gaillard assurent à ce polar une grande vitalité et lui donnent des allures de « Renoir d’exploitation ». Les nombreuses scènes de danse, chant et strip-tease y participent aussi. Dans le même ordre d’idée, le paternalisme puritain du personnage de Jean Gabin, récurrent -et agaçant- dans ses rôles d’après-guerre, est ici interrogé, remis en question par le récit et par ses rapports avec les autres personnages. Certes, il reste quelques conventions d’écriture, quelques regrettables concessions à l’image de la star (tel la façon dont est neutralisé le méchant) mais Le port du désir n’en demeure pas moins un « grand petit film » du cinéma français, du même acabit par exemple que Rafles sur la ville.

On ne joue pas avec le crime (Five against the house, Phil Karlson, 1955)

Des étudiants désoeuvrés entreprennent de braquer un casino de Las Vegas.

Avec ses deux personnages revenus de la guerre de Corée, le début promet un minimum d’ambition mais ces personnages s’avèrent rapidement de simples prétextes à revirements dramatiques. Five against the house est un petit polar superficiel comme la Columbia en produisait à la chaîne dans les années 50. Sans qu’on puisse à proprement parler de style, il est quand même joliment enveloppé. Kim Novak est fascinante et fort bien mise en valeur par un noir et blanc vivement contrasté. Le plan avec sa jambe arquée en amorce a peut-être inspiré Mike Nichols pour sa célébrissime image du Lauréat.

La femme aux deux visages (Angelo bianco, Raffaello Matarazzo, 1955)

 

Un veuf éploré tombe amoureux d’une entraîneuse qui ressemble à l’amour de sa vie.

Le potentiel de cet intéressant argument dramatique -anticipant celui de Sueurs froides– est malheureusement vite enseveli sous l’avalanche de péripéties ineptes propre aux mélos de la série Nazzari/Sanson. La fin est pas mal car le talent de Matarazzo trouve à s’y épanouir dans des scènes liturgiques et géométriques.

La fille de la rizière (Raffaello Matarazzo, 1955)

Le propriétaire d’une rizière croit reconnaître sa fille naturelle dans une de ses employées saisonnières.

Entrepris conjointement par les deux magnats Carlo Ponti et Dino De Laurentiis pour surfer sur la vague initiée par Riz amerLa fille de la rizière peut être vu comme le plus hollywoodien des nombreux mélodrames réalisés par Raffaello Matarazzo. Plastiquement parlant, c’est un film somptueux. Pour une fois, les couleurs du Ferraniacolor ne manquent pas de chaleur et rendent justice aux verdoyants paysages piémontais.  L’esprit de Busby Berkeley anime les mouvements chorégraphiques des ouvrières dispersées sur toute la largeur du Cinémascope. Certes, cette beauté est essentiellement décorative. Comme dans Riz amer, filmer les ouvrières au travail sert plus à exhiber leurs gambettes qu’à enrichir le récit d’une dimension sociale.

Ce récit reste assez basique. Il a cependant le mérite d’être moins tiré par les cheveux que ceux de la série Nazzari/Sanson. L’accélération finale n’empêche pas qu’ici, Matarazzo préfère prendre son temps pour raconter son histoire plutôt que d’accumuler les rebondissements. Le drame central s’en trouve amplifié. Enfin, si, quoique plus superficiel que les chefs d’oeuvre américains du genre, La fille de la rizière permet de passer un excellent moment, c’est aussi et surtout grâce à la présence d’Elsa Martinelli dont le corps sublime allie la grâce angélique d’Audrey Hepburn à la sensualité méditerranéenne de Claudia Cardinale. C’est autre chose qu’Yvonne Sanson.

Papa longues jambes (Jean Negulesco, 1955)

Un milliardaire américain adopte une jeune Française puis la délaisse.

Le Cinémascope a rendu Jean Negulesco encore moins imaginatif qu’à l’accoutumée et sa mise en scène désolante de platitude ne sert guère un scénario prévisible. Les chansons sont de plus assez faibles et les numéros musicaux parfois vulgaires. Enfin, Papa longues jambes est un film d’une longueur intolérable (2h10, soit au moins une demi-heure de plus qu’il n’en faut).

Condamné au silence (The court martial of Billy Mitchell, Otto Preminger 1955)

Dans les années 20, l’assignation en court martiale du général Mitchell coupable d’avoir publiquement critiqué le manque d’investissement de l’armée dans l’aviation.

Premier des films « à grand sujet » d’Otto Preminger, The court martial of Billy Mitchell raconte le combat d’un homme qui avait raison avant et contre tout le monde. En 1923, le général Mitchell prédit l’attaque de Pearl Harbour par les Japonais et ses compatriotes lui rirent au nez avant de le virer de l’armée. On retrouve dans la présentation de ce conflit les qualités du metteur en scène viennois: respect du point de vue adverse, absence de simplification du conflit d’idées via un conflit de personnes (pas de méchant), refus des facilités dramatiques (voir comment la fin esquive la tentation mélo), refus de la démagogie, hauteur du point de vue, grandeur conférée notamment par la solennelle rigueur du découpage en Cinémascope (format alors peu usité pour les huis-clos).

Le film est d’autant plus fort et beau que son propos ne se réduit pas à une attaque contre le rigorisme militaire. C’est l’exposition du dilemme cornélien d’un grand soldat se rendant compte que le corps dans lequel il croit depuis toujours se fourvoie dramatiquement. C’est autrement plus subtil et profond que Les sentiers de la gloire. Ce pourrait n’être qu’intelligent, n’était le jeu finement décalé de Gary Cooper qui rend sensible la façon dont sa révolte mine physiquement Mitchell. Le conflit politique se double alors d’un désastre intime et c’est discrètement émouvant.

Le mont Fuji et la lance ensanglantée (Tomu Uchida, 1955)

Des samouraï accompagnent leur maître alcoolique à travers le Japon.

Cela aurait pu donner lieu à un aimable récit picaresque si les péripéties n’avaient été prétextes à discours humaniste gluant mollement mis en scène. Le mont Fuji et la lance ensanglantée vaut cependant d’être vu pour un excellent morceau de bravoure final où le film révèle à travers l’action, enfin, une profondeur dialectique insoupçonnée.

Murder is my beat (Edgar G.Ulmer, 1955)

Un flic modèle s’entiche d’une femme condamnée pour meurtre.

Murder is my beat aurait pu être un chouette film noir de seconde zone si moins de libertés n’avaient été prises par le scénario avec le réalisme le plus élémentaire et si Barbara Patyon avait été plus belle (donc plus convaincante en tant que femme fatale).

Stranger on horseback (Jacques Tourneur, 1955)

Un juge a bien l’intention d’arrêter le fils meurtrier du plus puissant propriétaire de la région.

Stranger on horseback est le moins bon western de Jacques Tourneur. Comme souvent chez lui, il n’y a pas beaucoup d’action et pas mal de dialogues mais le problème c’est qu’ici, toutes les scènes sont soumises à l’intrigue, très conventionnelle. Les fascinants méandres narratifs, le ton détaché et la poésie si particulière de Wichita, Great Day in the Morning et Canyon Passage sont absents ici. L’idiotie profonde du retournement final montre bien que la convention, en l’occurrence celle du happy-end, a été préférée à la logique (que cette logique soit narrative, psychologique ou plastique). Enfin, il faut préciser que l’état déplorable de conservation de l’AnscoColor, procédé de couleur qui n’a pas fait long feu, fait qu’aujourd’hui, il est difficile de voir une copie de ce film qui n’ait pas viré au rose orangé. C’est évidemment dommageable.

L’affaire des poisons (Henri Decoin, 1955)

L’histoire, brodée autour de faits historiques, de madame de Monstespan qui alla voir une alchimiste pour retrouver les faveurs du Roi amouraché d’une gamine de 17 ans…

Ce genre de sujet qui aurait ravi un Riccardo Freda (le film est une coproduction avec l’Italie) ne sied guère au respectable Henri Decoin. Il y a bien quelques scènes de tortures assez impressionnante mais ce film foncièrement académique est à l’image de son Technicolor: falot. Le scénario est de plus assez mal construit: le drame, celui de ces femmes vieillissantes et jalouses, ne s’amorce véritablement que dans le dernier quart du film, le reste pouvant être considéré comme une exposition longuette mâtinée de scènes folkloriques ridicules et dispensables; ainsi de ce qui a trait aux messes noires. En ces conditions, la distribution d’actrices, a priori éblouissante, ne brille guère.

Les mauvaises rencontres (Alexandre Astruc, 1955)

Une jeune ambitieuse montée à Paris se retrouve impliquée dans une affaire de moeurs.

Ce premier long-métrage du célèbre critique Alexandre Astruc (le théoricien de la « caméra-stylo ») a en son temps favorablement impressionné les jeunes Turcs des Cahiers du cinéma. Il est vrai que, tout en étant pleinement ancré dans son époque, son style tranchait d’avec le cinéma français d’alors, un cinéma justement déconnecté de l’époque. L’intrigue, adaptée du hussard Jacques Laurent, s’appuie sur des clichés romanesques qui ont vieilli. La pseudo-modernité due à l’absence de regard moral sur les actions des personnages n’a pas moins vieilli.

La construction narrative alambiquée faite de multiples flashbacks apparaît inutilement compliquée. Les dialogues délibérément littéraires ont certainement influencé Truffaut et Rohmer mais ils renforcent la distance entre le spectateur et les personnages, distance également entretenue par les savants mouvements de caméra d’un cinéaste-cinéphile très influencé par Welles, Preminger et Losey. Bref, Les mauvaises rencontres est un film d’une froide et vaine sophistication qui a toutefois le mérite historique d’être le précurseur le plus authentique de la Nouvelle Vague.

Le fleuve de la dernière chance (Smoke Signal, Jerry Hopper, 1955)

Des soldats de la cavalerie encerclés par les Indiens sont forcés d’accepter l’aide d’un déserteur qui avait rejoint ces derniers.

Les westerns Universal sont rarement mauvais et celui-ci n’échappe pas à la règle. Mis en scène par un homme à tout faire compétent mais sans personnalité, Smoke signal est correctement réalisé. Concis, bien rythmé, il contient ce qu’il faut d’action. Il y a de beaux paysages de canyons tandis que les fréquentes et grossières transparences rompent l’immersion. Les personnages sont ultra-conventionnels (ainsi, le gentil est vraiment très gentil). Smoke signal est un western routinier.

La toile d’araignée (Vincente Minnelli, 1955)

Dans une clinique psychiatrique, le choix de la couleur de nouveaux rideaux révèle diverses tensions.

Le prétexte dramatique est ridicule mais l’enchevêtrement des intrigues est prodigieux. La toile d’araignée est donc d’abord un sommet de narration. Alors que l’histoire racontée aurait pu se réduire à un affrontement entre le psychiatre progressiste aux méthodes expérimentales et ses associés conservateurs, éternelle querelle entre anciens et modernes, Minnelli et les scénaristes ont eu l’intelligence d’éviter ce sujet banal. A travers les multiples personnages, tous excellemment interprétés (la distribution royale réunit entre autres Richard Widmark, Lilian Gish, Charles Boyer et Lauren Bacall), leur film est un tour d’horizon des passions humaines, passions parfois nobles mais souvent médiocres. La façon dont chacun prend à cœur le choix de la couleur des rideaux de la bibliothèque dévoile leur part d’irrationalité. Qu’ils fassent partie des patients, des médecins ou du personnel administratif, les protagonistes sont tous soumis à des névroses ou à de la mélancolie. Soigner des fous demande d’abord d’accepter -et pourquoi pas de sublimer dans la création artistique- sa propre folie.

Plus caustique que les autres grands films de Vincente Minnelli, La toile d’araignée est également plus sobre plastiquement parlant. Compte tenu de la distance inédite de l’auteur par rapport aux personnages et aux situations, ses fameux mouvements d’appareil porteurs de lyrisme sont quasiment absents tandis que le Technicolor, à dominante marron, n’est pas utilisé à des fins expressives ou dramatiques. La beauté naît de la suprême maîtrise avec laquelle les images en Cinémascope sont composées, avec laquelle un nombre plus ou moins grand de personnages est agencé dans le cadre élargi. La musique avant-gardiste de Leonard Rosenman participe également de la place à part, très adulte, qu’occupe La toile d’araignée dans l’oeuvre de Minnelli et dans le cinéma américain d’alors. Aussi réussi soit ce film, ce n’est pas ici que le génie du cinéaste s’est exprimé avec le plus de pureté.

Lola Montès (Max Ophuls, 1955)

De la cour de Louis Ier de Bavière aux numéros de trapéziste, grandeur et décadence d’une courtisane dans l’Europe du XIXème siècle.

Après avoir réalisé ses trois chefs d’oeuvre, trois des plus beaux films de l’histoire du cinéma, Max Ophuls entreprend la biographie de Lola Montès. Cette superproduction européenne sera son dernier film. Le cinéaste n’a jamais eu autant de moyens à sa disposition. Pour la première fois de sa carrière, il tourne en couleurs et en format large (un Cinémascope spécial dont le ratio varie au cours de la projection). Le film s’annonce monumental. Et de fait, il l’est. L’artiste démiurge laisse libre cours à sa fantaisie plastique. Lola Montès est d’abord l’oeuvre d’un esthète et force est de constater la splendeur des images.

Pourtant, ce qui aurait dû être un immense chef d’oeuvre ne convainc pas aussi pleinement que les trois films précédents de son auteur. Pourquoi? Outre les limites du jeu de Martine Carol qui tient le rôle-titre, outre quelques problèmes de rythme, c’est comme si le travail titanesque sur le cadre et sur les décors annihilait les personnages. Un exemple: dans Le plaisir, le fabuleux plan-séquence qui ouvre le sketch La maison Tellier est d’abord là pour présenter le garni et ses pensionnaires, le mouvement de la caméra répondant à celui de la vie. Dans Lola Montès, il y a également un plan-séquence éblouissant, celui de la fuite de Lola dans les escaliers avec son futur amant. Seulement, le riche ornement du décor ainsi que l’importance de sa place dans le plan par rapport à celle des personnages font que l’on admire plus la virtuosité du cinéaste que l’on ne ressent l’étouffement de Lola.

Pour le dire clairement, je vais employer un concept vieillot que je refuse habituellement: la séparation entre la forme et le fond est trop nette. Ou encore: la forme manque d’expressivité. Pourtant, il y a un « fond ». Il y a un sujet. L’intérêt de Lola Montès ne se limite pas à un somptueux travail de direction artistique. L’histoire de cette courtisane broyée par l’opinion publique est une éclatante prémonition de notre cynique société du skyblog et de la télé-réalité. Ce discours visionnaire rend d’autant plus frustrant le relatif échec d’une mise en scène baroque jusqu’à la décadence. Pour cette raison, on peut préférer La dame de tout le monde, l’excellent mélodrame de 1934 réalisé par Ophuls en Italie dont la construction et les thèmes anticipent ceux de Lola Montès. Reste, et il n’est pas négligeable ici, le plaisir de la contemplation.

Association criminelle (The big combo, Joseph H.Lewis, 1955)

La croisade d’un flic pour arrêter le caïd Mr Brown.

A partir de ce canevas basique, les auteurs ont développé un film riche de sens, aux caractères plus complexes qu’il n’y paraît. The big combo est une sorte de quintessence de la série B tel qu’idéalisée par les cinéphiles. C’est un film sec à la mise en scène épurée mais très évocatrice et riche de sens. Voyez les cadres ne contenant que l’essentiel en terme d’accessoires et de décors. Voyez la façon dont Mr. Brown se comporte avec sa maîtresse, tout prisonnier de son désir qu’il est. En deux plans trois mouvements (de l’acteur), Lewis épaissit un personnage archétypal. En effet, bien que le film soit anti-sentimental au possible, ses personnages de durs sont secrètement romantiques. Sans le moindre épanchement, il est clairement signifié que le flic agit essentiellement par amour. Dans ce rôle, Cornel Wilde est comme à son habitude excellent, insufflant chair et sang à un archétype en usant d’un minimum d’effets.

Nuages flottants (Mikio Naruse, 1955)

De retour à Tokyo après la guerre, une femme retrouve son amant qu’elle a connu aux colonies. L’homme est marié, c’est le début d’une lente déchéance pour elle, qui a le malheur d’être toujours amoureuse et de vivre seule dans un Japon en crise.

Le ton de Nuages flottants n’est pas doux-amer comme celui de la plupart des autres films de Mikio Naruse que j’ai pu voir. Il faut préciser que ceux-ci étaient généralement plus tardifs. Ce film est tellement désespéré et sa mise en scène est tellement austère qu’il en devient asphyxiant. Reste que Naruse y sonde l’âme féminine comme personne.

Le cri de la victoire (Battle cry, Raoul Walsh, 1955)

Du camp d’entraînement à la bataille de Saipan, le destin d’une poignée de jeunes engagés dans les Marines.

La construction est assez inhabituelle puisqu’avant de montrer la bataille (et quelle bataille!), près de deux heures sont consacrées à la vie en caserne et aux manœuvres d’entraînement, à San Diego puis à Wellington. Les diverses liaisons amoureuses des jeunes recrues occupent une place importante dans l’histoire racontée. Jeunes filles, prostituées, veuves ou épouses de soldat au front composent un large panel féminin, un prisme inhabituel au travers duquel est vue la réalité protéiforme de la guerre. Ainsi, Le cri de la victoire tient autant du film de guerre que du mélo.

Les stéréotypes sont très voyants au départ mais assez rapidement les personnages s’en dégagent grâce à la mise en scène de Raoul Walsh. Finesse de la direction d’acteurs et simplicité du style permettent au cinéaste d’évoquer d’une manière sensible et concise les effusions de camaraderie avant le départ au front, le discret attendrissement d’un officier devant les mensonges d’une bleusaille vantarde, les beuveries de toute sorte, l’esprit d’initiative d’une femme au foyer californienne esseulée…Tout cela donne lieu à une multitude de saynètes truculentes et sentimentales qui font vivre les personnages et qui en montrent plus long sur la jeunesse en guerre que n’importe quel autre film du genre.

Reste que Le cri de la victoire est d’abord l’adaptation d’un roman de Leon Uris faisant la promotion du corps des Marines. D’où sans doute les résidus d’une lourdeur propagandiste qui se manifeste notamment par l’apologie du sacrifice, le battle cry du titre étant le nom du colonel mort après avoir tout fait pour se retrouver en première ligne avec son régiment. Clairement, Walsh ne prend aucun recul par rapport à cette vision des choses un peu débile. Idéologiquement, son adaptation de Norman Mailer, Les nus et les morts, sera moins simpliste. Cela n’empêche pas Le cri de la victoire d’être un très beau film pour toutes les raisons citées plus haut et d’autres encore (il y a un strip-tease de Dorothy Malone).

Le bandit (The naked dawn, Edgar G.Ulmer, 1955)

Après la mort de son ami, un bandit en cavale se réfugie chez un couple de fermiers.

Le bandit est une série B extraordinaire, un petit film inclassable et d’une originalité folle. C’est censé être un western mais il y a très peu d’action, pas mal de dialogues et une des séquences les plus longues est une conversation entre un homme et une femme dans une cuisine! Il est difficile d’en parler correctement sans déflorer l’intrigue. Disons que Le bandit est axé sur la confrontation d’un bandit mexicain avec un jeune couple et que ce qui l’élève, c’est que c’est un film fait de beaux sentiments. Un film d’une noblesse qui réchauffe le coeur. Cette noblesse n’apparaît jamais forcée grâce une remarquable justesse dans l’écriture des personnages, quasiment aucun évènement n’arrivant trop tôt. Le tout est mis en scène avec des plans-séquences d’une efficacité remarquable. Ils présentent l’action tout autant qu’ils nous familiarisent avec la maison où elle se passe. On se sent chez nous dans ce film. Les couleurs, très vives, sont superbes, les textures sont palpables. Le héros est interprété par le grand Arthur Kennedy, un abonné aux seconds rôles chez Raoul Walsh ou Anthony Mann qui donne avec cette composition mémorable de bandit aux multiples facettes la pleine mesure de son talent.

Certains cinéphiles -Lourcelles en premier lieu- ont littéralement porté ce film aux nues, en faisant un des plus beaux de l’histoire du cinéma. Je n’irai pas jusque là parce quelques menues scories tel la truculence exagérée d’Eugene Iglesias qui joue le mari ou une fin quelque peu expédiée m’ont empêché de goûter pleinement cette néanmoins véritable pépite, pépite qui prouve une nouvelle fois la précieuse singularité d’Edgar Ulmer, cinéaste qui se révélait à la hauteur des plus grands lorsqu’il avait à sa disposition le minimum de moyens matériels ou dramatiques nécessaire à la réalisation d’un film.

Son seul amour (One desire, Jerry Hopper, 1955)

Une entraîneuse de bar tente de refaire sa vie dans une ville de province avec son amant croupier mais la fille du banquier local tente de séduire ce dernier…

C’est un beau mélodrame produit par Ross Hunter, le collaborateur de Douglas Sirk à Universal. Anne Baxter est impliquée dans son rôle, le Technicolor est superbe, les péripéties romanesques sont bien agencées. Il n’y a simplement pas la profondeur des meilleurs films de Sirk parce que la cristallisation du mal dans un seul personnage simplifie l’oeuvre et annihile toute critique sociale en même temps que toute originalité psychologique.

Strategic Air Command (Anthony Mann, 1955)

Une collaboration méconnue de la paire bénie Anthony Mann/James Stewart. Stewart incarne un joueur de base-ball qui reprend du service dans l’aviation, pour les besoins de son pays. C’est évidemment un film de propagande pour le Strategic Air Command -commandement de l’US Air Force qui regroupe des unités de bombardiers- mais la propagande est subtile, le film se focalisant, plus encore que Romance inachevée, sur le couple James Stewart/June Allyson. Les éternels tourments de l’épouse qui voit son homme la délaisser pour son engagement dans l’Armée, engagement toujours plus chronophage. L’alchimie entre les deux acteurs est évidemment excellente et on croit sans peine à leurs disputes et réconciliations. Intelligence de la propagande donc, qui passe par une histoire plus surprenante qu’il n’y paraît car le message du film pourrait être au final « l’armée est faite de citoyens moyens, avec des problèmes de couple, avec des défauts, et on apprécie leurs services rendus même si on finit par les virer à cause de ces défauts ». On est donc loin des héros sans peur et sans reproche. Ce qui évidemment n’empêche pas un fétichisme de bon aloi vis-à-vis des avions, superbement cadrés en VistaVision. Ajoutons que Strategic Air Command est accompagné par une belle musique élégiaque de Victor Young. Au final, un film de propagande plus intéressant qu’on n’aurait pu l’imaginer, grâce au talent des professionnels impliqués dans sa réalisation, aussi bien les scénaristes, les acteurs, que l’équipe technique dirigée d’une main de maître par Anthony Mann.