Le fier rebelle (Michael Curtiz, 1958)

Note dédiée à Frédéric

En cherchant un médecin pour son fils muet, un ancien confédéré rencontre une propriétaire terrienne aux prises avec un éleveur qui veut la chasser.

Le plaisir de retrouver Olivia de Havilland, toujours belle, chez le réalisateur qui fit d’elle une star, quelques notations touchantes (une vieille fille se regardant à nouveau dans la glace, un enfant chagriné arrachant son faux col…), la cruauté surprenante révélée par le tirage des ficelles larmoyantes (enfant+animal=cocktail explosif) et la virtuosité plastique de Michael Curtiz qui se sert de la lumière vespérale avec autant de maestria qu’il se servait du Noir&blanc dans les années 30 facilitent l’indulgence face aux ressorts éculés pas toujours bien articulés du récit. En particulier, le conflit avec les voisins apparaît comme une convention mal digérée par le reste de l’oeuvre. Ça reste mieux que Shane.

Police judiciaire (Maurice de Canonge, 1958)

Au 36 quai des orfèvres, le quotidien de la police judiciaire.

La volonté documentaire se traduit par le refus de la dramatisation, l’absence de caractérisation individuelle des personnages et, si celle-ci est intentionnelle, la grisaille de la photo mais cela n’empêche pas l’artifice du montage alterné, destiné à montrer que différentes affaires sont traitées en même temps, de se faire lourdement sentir. Over-chiant.

Venise, la lune et toi (Dino Risi, 1958)

A Venise, un gondolier sur le point de se marier ne peut s’empêcher de séduire deux touristes américaines…

Une comédie mineure mais rendue tout à fait plaisante par l’abattage de Sordi qui joue un héros d’une veulerie étonnante, l’utilisation habile des ficelles éprouvées de la comedia dell arte (le baiser dans le noir!) et le charme de Venise mise en valeur par un Eastmancolor à la somptuosité inattendue (la luxuriance de certains plans est digne de Minnelli).

Mimi Pinson (Robert Darène, 1958)

Une jeune fille habitant une chambre mansardée sur l’île Saint-Louis est menacée d’expulsion mais le représentant de la société propriétaire tombe amoureux d’elle.

Pas si nul qu’on aurait pu l’imaginer. D’abord, il y a le plaisir de voir les quais parisiens et les Halles dans les années 50. Robert Darène filme ça sans génie mais respectueusement des lieux et des personnes. Il évite les raccords superflus. Ensuite, en mettant en scène une jeune fille préférant habiter dans un studio peu fonctionnel mais charmant du centre de Paris plutôt qu’un confortable appartement moderne en banlieue, cette transposition auto-réflexive de la pièce de Musset effleure le sujet éternel mais assez peu traité au cinéma de la jeunesse bohème (aujourd’hui on dirait « bobo »). Le style un peu terne de Darène empêche une véritable célébration de l’anticonformisme solaire de son héroïne mais c’est mignon sans être tout à fait niais.

La révolte des gladiateurs (Vittorio Cottafavi, 1958)

Au IIème siècle, un jeune tribun romain est envoyé en Arménie pour mater une révolte de gladiateurs…

Ironique et parfois cruelle, la confrontation du freluquet à la réalité des colonies lointaines ne manque pas de sel. La première partie suggère une réalité politique dans toute sa complexité. La suite aurait pu prendre les atours d’une prise de conscience tourmentée mais se fait plus conventionnelle puisque le mal se retrouve personnifié dans un personnage de méchante; ce qui simplifie éhontément les enjeux dramatiques et ravale La révolte des gladiateurs au rang de péplum lambda. Avec le Cinémascope, la mise en scène de Cottafavi se fait plus ample -les cadres sont composés avec élégance et précision- mais aussi moins percutante que dans ses films précédents. Bref, c’est pas mal quoique décevant.

The Gypsy and the Gentleman (Joseph Losey, 1958)

En Angleterre au début du XIXème siècle, la passion d’un hobereau pour une gitane le mène à sa perte.

Le Technicolor, l’attention à la campagne anglaise (magnifique image avec la brume s’élevant au petit matin) et le soin apporté à la direction artistique assurent une certaine beauté visuelle mais cette beauté est essentiellement décorative. Le film est handicapé par une post-synchronisation médiocre et l’interprétation caricaturale de Melina Mercouri. L’absolue froideur de Losey exclut tout lyrisme et le spectateur en est réduit à contempler, de loin, une déchéance schématiquement programmée. On pourra toutefois noter quelques fulgurances de la mise en scène ayant pour objets la violence et le sexe, tel le plan où la jambe nue sort du fauteuil et la fin dont l’idée est très belle mais qui n’émeut guère faute d’avoir été bien amenée par le récit.

La journée des violents (Day of the bad man, Harry Keller, 1958)

Des bandits arrivent dans une petite ville pour faire libérer leur frère coupable de meurtre.

Variation sur le thème du Train sifflera trois fois (on retrouve John W. Cunningham au scénario). Le récit ne sort guère des rails de l’opposition manichéenne entre le gentil juge et les bandits. La méchanceté de ces derniers donne lieu à des scènes d’une étonnante violence physique et psychologique. Le reste, surtout l’intrigue sentimentale, est sans intérêt.

Le temps des oeufs durs (Norbert Carbonnaux, 1958)

Après avoir gagné à la loterie, un garagiste achète les toiles d’un peintre raté par amour pour sa fille.

Plus abouti que Courte-tête, Le temps des oeufs durs est un des plus sympathiques parangons de burlesque à la Française. Dénué du volontarisme stérilisant de Tati ou Etaix, Norbert Carbonnaux a un naturel dans la fantaisie qui rappelle le cinéma français d’avant-guerre. En cela, il est aidé par des acteurs magnifiques d’extravagance: Darry Cowl, bien sûr, mais aussi Julien Carette, glorieux rescapé des années 30 justement. Le relatif manque d’impulsion de la mise en scène empêche certes Le temps des oeufs durs de prétendre à la perfection formelle mais la gentillesse inhabituelle du ton séduit tandis que certains gags, tel celui de « Petit papa Noël », sont la preuve d’une inventivité poétique dans la droite lignée du merveilleux Monsieur Coccinelle de Bernard-Deschamps. La place de ce film parmi les dix préférés de Jean-Luc Godard en 1958 était donc méritée.

Bagarres au King Creole (Michael Curtiz, 1958)

A la Nouvelle-Orléans, un jeune et brillant chanteur est harcelé par le caïd qui tient la quasi-totalité des cabarets de la ville.

Parce que Michael Curtiz, aidé par le grand Russell Harlan qui lui a concocté un noir&blanc aussi chiadé que du temps de la Warner, a su mêler pittoresque sudiste, réalisme social et archétypes du film noir avec son élégance et sa vivacité coutumières, parce que la dureté du marché du travail américain y est évoquée avec une précision surprenante, parce que, juste avant son fatal départ pour l’armée, Elvis y livre des interprétations chaudes, sensuelles et poisseuses de plusieurs chansons devenues des standards, parce que, autour de la star, la part belle est faite à d’excellents seconds rôles en tête desquelles figure Carolyn Jones qui incarne avec une stupéfiante justesse la nostalgie amère de la fille revenue de tout, Bagarres au King Creole s’avère un très bon film.

Lust to kill (Oliver Drake, 1958)

Note dédiée à james

Un braqueur dont le frère a été tué est capturé, s’évade et veut se venger de tous ceux qui lui ont fait du mal…

Un western de série B qui étonne par sa violence et son âpre désenchantement. Le personnage principal est un desperado d’abord rendu attachant par la bonne volonté avec laquelle il s’est rendu à un shérif respectueux puis par les injustices qu’il subit de la part de villageois inhumains qui vont jusqu’à lui refuser d’enterrer son frère. Ensuite, il sombre dans une rage meurtrière, tirant ses ennemis comme des lapins pendant qu’ils prennent leur bain. La première singularité de Lust to kill est de présenter l’ensemble de ce parcours avec un égal détachement, insufflant ainsi à la petite série B une modernité béhavioriste à la Friedkin.

Si le vétéran de la série Z derrière la caméra n’est guère en mesure de retranscrire l’éveil progressif des pulsions de haine chez son personnage, la violence est parfois mise en scène avec un raffinement sadique tout à fait exceptionnel (voir le tueur finissant noyé dans une porcherie). Le manque de moyens et de talent se fait sentir au niveau de certaines scènes d’action mais la tenue globale du film demeure honorable et l’efficacité narrative doit forcer l’admiration. La dureté du visage de Don Megowan ne l’empêche pas de suggérer une certaine tristesse et Jim Davis a l’envergure suffisante pour incarner un héros de série B.

En somme, une belle petite découverte.

La chatte (Henri Decoin, 1958)

Sous l’Occupation, une résistante est retournée par un agent de l’AbWehr amoureux d’elle…

Très inégal. Deux scènes d’action sèches et percutantes encadrent un film médiocre: les conventions dramatiques préférées à la vérité documentaire sur les réseaux de résistance ainsi que l’absence de finesse dans la mise en scène nuisent gravement à la crédibilité des situations représentées. Certaines scènes, tel l’empoisonnement avorté, sont carrément risibles au lieu d’être palpitantes. Françoise Arnoul est mignonne.

Le désordre et la nuit (Gilles Grangier, 1958)

Enquêtant sur le meurtre d’un patron de boîte de nuit, un flic s’amourache d’une jeune toxicomane…

Au-delà de l’enquête policière (téléphonée), l’intérêt dramatique du récit vient de la relation qui s’établit entre le vieux flic allant jusqu’à démissionner et la jeune toxicomane. Malheureusement, le trouble et l’ambiguïté sont des notions parfaitement étrangères au cahiers des charges d’un véhicule pour Gabin et à la mise en scène d’un Grangier. D’où l’impression regrettable d’un film regardable mais velléitaire et franchement inabouti. Les gambettes de Nadja Tiller sont sublimes.

La blonde et le shérif (The sheriff of Fractured Jaw, Raoul Walsh, 1958)

 

Un représentant de commerce anglais devient le shérif d’une ville malfamée du Far-West.

Petite comédie au déroulement balisé mais à la mise en scène assez truculente et mouvementée pour constituer un divertissement acceptable. Raoul Walsh s’est toutefois montré bien plus impliqué par le passé, y compris dans des commandes a priori aussi peu ambitieuses (tel Cheyenne).

Fort Massacre (Joseph M. Newman, 1958)

Le difficile retour au fort d’un groupe de tuniques bleues en territoire apache.

Ce western a plus à voir avec un film de guerre façon Aventures en Birmanie qu’avec les autres titres du genre. On y suit un régiment de cavaliers décimé par l’ennemi, perdu en territoire hostile et soumis à un sergent qui s’est retrouvé à la tête de la troupe parce que tous ses supérieurs se sont fait tuer mais qui n’a peut-être pas les qualités requises pour commander. Fort Massacre est un des westerns les plus désenchantés qui soient (son appréhension des guerres indiennes préfigure Fureur Apache) mais son cynisme, quoique pimenté par les dialogues souvent cinglants des soldats, n’est jamais claironnant ou tapageur. Le sens de l’action, rarement unique, n’est jamais surligné par le réalisateur. Exemple: lorsque le sergent assassine un Indien qui vient de se rendre, c’est mis en scène simplement, sans détour ni afféterie.

Cette sécheresse d’expression donne une impression de vérité directe et franche. Cette sécheresse renvoie à l’aridité des paysages rocailleux et se traduit aussi bien par la simplicité du découpage que par la sobriété des comédiens. Joel McCrea, souvent fade lorsqu’il interprétait des héros classiques, trouve ici un de ses meilleurs rôles. L’humanité fêlée de son personnage annonce le sergent Croft des Nus et les morts. Les protagonistes ne sont pas figés dans des stéréotypes de même que leurs actes sont mis en perspectives par le développement du récit: tel geste qui pouvait apparaître suicidaire est parfois expliqué a posteriori. S’il n’a certes pas la dimension cosmique d’un chef d’oeuvre de Walsh, Fort massacre est un film simple, droit et assez beau. A voir.

Une vie (Alexandre Astruc, 1958)

Au XIX siècle, la décevante vie conjugale d’une femme de la petite noblesse normande.

Le livre de Maupassant était un roman naturaliste destiné à montrer qu’une vie « banale » pouvait être aussi trépidante qu’une vie héroïque. Pour ce faire, l’auteur avait fignolé sa narration, ancrant ses personnages dans un terroir précis (la Normandie) et enchaînant savamment les évènements dramatiques les plus communs possibles (amours, décès de proches…). Ce n’est pas du tout le cas de l’adaptation d’Astruc. Le cinéaste a effectué un considérable travail d’abstraction, réduisant l’environnement social du couple à des silhouettes et évacuant délibérément la richesse psychologique des protagonistes. Son but était visiblement de montrer les désirs de ses personnages à travers sa mise en image.

Ce féru d’expressionnisme allemand a ainsi réduit la région normande à ses variations de climat et a assigné à celles-ci la fonction de refléter le drame. L’été, le couple s’aime, quand il neige, la femme est triste et quand le ciel est nuageux, la catastrophe ne va pas tarder à surgir. Cet aspect primitif, rare dans le cinéma français, est exceptionnellement réussi tant les couleurs de Claude Renoir sont splendides et mettent en valeur la campagne. Il faut le dire clairement: Une vie est le plus beau français en couleurs des années 50.

Ne les faisant guère parler, Astruc a aussi veillé à charger de sens le placement de ses acteurs dans le cadre ainsi que leurs gestes. Un plan sur un couteau qui déchire un corsage et un plan à la grue sur les amants courant dans les blés (ce plan-ci semblant tout droit sorti du City girl de Murnau) lui suffisent pour évoquer la passion amoureuse des débuts. On pourrait citer une demi-douzaine d’autres instants sublimes qui suffisent à faire de Une vie une oeuvre importante du cinéma français.

Le problème est que le film échoue à instaurer une continuité entre ces instants. Les gestes pré-cités sont souvent brusques, arrivant sans progression dramatique. Entretenant une distance entre le spectateur et les personnages via notamment la diction atonale des acteurs, le cinéaste nous force à regarde le drame de loin, comme au second degré. On est souvent ébloui par la mise en scène, qui n’a rien d’un enrobage purement esthétisant car est toujours en rapport précis avec les états d’âme des protagonistes, mais on ne vibre jamais tant le style reste froid (en dépit des accents lyriques de la belle musique de Roman Vlad). C’est tout le paradoxe de Une vie. Si on prend les scènes une par une, elles peuvent être somptueuses mais le récit qui les charrie n’a aucun souffle.

Peut-être aurait-il fallu que le film soit intégralement muet pour fonctionner complètement. Peut-être aurait-il fallu se débarrasser de la voix-off de l’héroïne (parti-pris d’autant plus étrange que le livre est raconté à la troisième personne) et des dialogues encombrants. En effet, comme l’a montré Michel Mourlet dans Sur un art ignoré, le cinéma parlant exige un réalisme plus poussé que le cinéma muet qui, amputé d’un aspect essentiel de notre réalité qui est la parole, utilise plus de conventions visuelles pour faire savoir ce qu’il veut faire savoir. Ces conventions étaient souvent basées sur des symboles archaïques pour montrer les forces élémentaires à l’oeuvre sur les personnages. Ce qu’on retrouve justement dans Une vie.

Quoiqu’il en soit, la tentative d’Alexandre Astruc de ressusciter l’expressionnisme dans la campagne française était peut-être vouée à l’échec dès le départ mais reste plus belle à contempler que n’importe quel film signé Bruno Dumont.

Vacances à Paris (The perfect furlough, Blake Edwards, 1958)

Pour calmer des soldats envoyés dans une base du grand Nord pendant un an, l’état-major offre trois semaines de vacances à Paris avec une vedette argentine à l’un d’entre eux.

Peu nous importe les invraisemblances de l’intrigue tant celle-ci est dynamisée par l’entrain de Tony Curtis et la verve d’un Blake Edwards au sommet de son inspiration comique. Du champagne.

The fearmakers (Jacques Tourneur, 1958)

De retour de Corée, un vétéran se rend compte que son institut de sondage a été accaparé par des lobbyistes pacifistes sans scrupule…

Guerre froide oblige, les militants anti-armement sont donc les méchants. Peu nous importerait s’ils n’étaient aussi caricaturaux et surtout si le passionnant sujet, c’est à dire la manipulation de l’opinion par le marketing politique, était traité avec un minimum d’intelligence. Or ce traitement est tout à fait conventionnel. Tout est réduit à une enquête policière où le héros cherche et trouve des preuves d’un crime écrites noir sur blanc dans un fichier central puis pète la gueule aux méchants. Entre-temps, il a évidemment séduit la secrétaire. Plusieurs flash-backs ont beau montrer qu’il est revenu traumatisé de Corée, ces traumatismes mais n’ont en fait aucune incidence sur le déroulement de l’histoire. Bref: The fearmakers aurait pu être une pépite de la série B subversive, c’est un produit convenu tout juste convenable dont l’intérêt est certes rehaussé par la prestation du toujours impeccable Dana Andrews et par un noir & blanc joliment stylisé.