The fearmakers (Jacques Tourneur, 1958)

De retour de Corée, un vétéran se rend compte que son institut de sondage a été accaparé par des lobbyistes pacifistes sans scrupule…

Guerre froide oblige, les militants anti-armement sont donc les méchants. Peu nous importerait s’ils n’étaient aussi caricaturaux et surtout si le passionnant sujet, c’est à dire la manipulation de l’opinion par le marketing politique, était traité avec un minimum d’intelligence. Or ce traitement est tout à fait conventionnel. Tout est réduit à une enquête policière où le héros cherche et trouve des preuves d’un crime écrites noir sur blanc dans un fichier central puis pète la gueule aux méchants. Entre-temps, il a évidemment séduit la secrétaire. Plusieurs flash-backs ont beau montrer qu’il est revenu traumatisé de Corée, ces traumatismes mais n’ont en fait aucune incidence sur le déroulement de l’histoire. Bref: The fearmakers aurait pu être une pépite de la série B subversive, c’est un produit convenu tout juste convenable dont l’intérêt est certes rehaussé par la prestation du toujours impeccable Dana Andrews et par un noir & blanc joliment stylisé.

La brune brûlante (Rally ‘Round the Flag, Boys!, Leo McCarey, 1958)

Dans une banlieue américaine, un père de famille tenté par une voisine affriolante est chargé par sa communauté d’intervenir auprès du Pentagone pour empêcher l’installation d’une base militaire dans la ville.

La brune brûlante est d’abord une satire bien sentie de l’American way of life, modèle qui triomphait alors (le critiquer était donc bien plus audacieux que dans les années 60 où la contestation était très à la mode). Jamais le matriarcat américain n’a été aussi bien moqué. En quelques minutes, les frustrations du père de famille en banlieue et l’étroitesse d’esprit de la mère au foyer sont exprimées à l’aide de situations drôles et réalistes. La douzaine de scénaristes qui travaille à plein temps sur Mad men peut aller se rhabiller. Pour son avant-dernier film, Leo McCarey n’a de toute évidence rien perdu de sa maîtrise narrative.

La brune brûlante permet à l’auteur de Cette sacrée vérité de revenir à la comédie de remariage mais le trait est ici nettement plus outré que dans ses classiques des années 30. Les personnages sont très caricaturaux bien que croqués sans la moindre méchanceté. Cette qualité est emblématique du génie, cinématographique mais aussi humain, de McCarey. L’influence du cartoon est presque aussi présente que dans les comédies de Frank Tashlin. En témoignent les décors abstraits et colorés, la drôlissime séquence du lustre, les ahurissantes danses indiennes de Joan Collins et le final complètement délirant. C’est comme si le vieux maître voulait en remontrer aux nouveaux réalisateurs de comédie (Tashlin, Lewis, Quine, Edwards…), montrer que lui aussi, le génie du burlesque, l’inventeur de Laurel & Hardy, le réalisateur du chef d’oeuvre des Marx brothers (Soupe de canard), savait encore se lâcher.

En résulte une comédie grossière et dont les coutures de scénario sont parfois apparentes. Plus le film avance plus il devient schématique et se moque de toute espèce de crédibilité, la logique comique éliminant la logique réaliste. Mais La brune brûlante est également un film coloré, drôle et d’une belle richesse car il prend le temps de développer ses multiples personnages secondaires. Comme tous les grands films de Leo McCarey, c’est une œuvre éminemment dialectique puisque l’auteur ne prend parti ni pour l’Armée ni pour la communauté de citadins, ni pour le mari ni pour l’épouse mais se contente de mettre en scène leurs confrontations en montrant chacun avec une égale ironie et une égale tendresse, le tout tendant vers une harmonie générale.

Qu’est-ce que maman comprend à l’amour? (The reluctant debutante, Vincente Minnelli, 1958)

Un couple de la haute société-londonienne reçoit la fille américaine du mari, issue d’un premier mariage, qui doit faire ses débuts dans le monde. Dès la première soirée, celle-ci s’entiche d’un batteur de jazz. La petite famille va alors écumer les réceptions dans l’espoir de faire oublier le roturier à la jeune fille…

Qu’est-ce que maman comprend à l’amour? (merveilleux titre français!) est une comédie très drôle sur les différences de conception de l’amour entre les générations, sujet éternel s’il en est. Adapté d’une pièce de William Douglas Home, le film est clairement théâtral mais son rythme est enlevé. Il se déroule sous la forme d’une succession de fêtes. L’humour y est piquant.

Sans se départir d’une réelle tendresse pour ses personnages, Minnelli met à jour l’essence conservatrice des femmes, l’importance démesurée qu’elles attachent aux apparences sociales alors que les hommes, pragmatiques, sont évidemment bien plus détachés par rapport à ce vernis. La père s’avère plus compréhensif que son épouse envers les élans du coeur de sa fille. Cette misogynie est bien vue et réjouissante. Il faut dire qu’il n’y a pas une trace d’aigreur dans ce film, qu’à l’image du champagne qui y coule à flots, le ton reste pétillant de bout en bout et que la regrettée Kay Kendall rivalise sans peine avec son brillant cabotin de mari: Rex Harrisson.

Un vrai plaisir.

Les bravados (Henry King, 1958)

Un étranger arrive dans une petite ville de l’Ouest la veille de la pendaison d’une bande de pilleurs de banque…

Et je n’en dis pas plus parce que l’exposition des Bravados est une des toutes meilleures du genre. Les informations sont distillées avec parcimonie, entretenant magistralement le mystère autour des personnages sans jamais que ce mystère ne devienne une fin en soi et n’en vienne à altérer l’intérêt de leurs caractères. Par la suite, le déroulement du film devient plus conventionnel mais Henry King sait exploiter les passages obligés pour épaissir ses personnages. Le talent de ce vétéran de la mise en scène se manifeste par exemple dans les séquences de violence d’une dureté assez inhabituelle. Cette dureté permet notamment d’exprimer l’horreur des sentiments qui animent les protagonistes, fussent-ils du bon côté de la barrière. Ces éclats au sein d’un ensemble d’une magnifique facture classique (c’est toujours Shamroy à la photo) contribuent au discours simili-langien d’un western qui se veut intelligent. On regrette donc les petites lourdeurs du scénario qui appuient ce discours à la fin. Elles empêchent Les bravados de se hisser à la hauteur de La cible humaine (le chef d’oeuvre de King dans le genre) ou des westerns de Mann scénarisés par Borden Chase. Il n’en reste pas moins un très bon film.

L’adorable voisine (Bell, Book and Candle, Richard Quine, 1958)

A Manhattan, une jolie sorcière séduit son voisin du dessous. Elle doit se méfier car une sorcière qui tombe amoureuse perd ses pouvoirs…

L’adorable voisine est une charmante comédie romantique. Sans plus. Le style est particulièrement élégant -le Technicolor feutré de James Wong Howe vaut le détour à lui tout seul- mais force est de constater que le registre limité de Kim Novak n’est pas adéquat pour une comédie. Son jeu manque de fantaisie, de vivacité. En revanche, les séquences où elle envoute James Stewart sont extraordinaires puisque cette dame est la fascination incarnée. Il faut la voir, lascive, féline, aguicheuse, sur son canapé…Elle est à la fois la limite et le principal atout du film. Du coup, l’analogie entre la sorcellerie et l’amour qui est en gros le propos du film est bien rendue.

Cette terre qui est mienne (Henry King, 1958)

Pendant la Prohibition, un riche viticulteur californien décide de marier sa petite-fille à un concurrent. Mais son petit-fils d’adoption s’en éprend…

Cette terre qui est mienne est un parfait archétype de « mélodrame flamboyant ». Le Cinémascope-couleurs est magnifique, les torrents symphoniques déclenchent les torrents de larmes et le récit romanesque mené d’une main de maître montre du doigt le dévoiement des idéaux capitalistes. Ceci-dit, la mise en scène est peut-être un peu trop convenue, un peu trop attendue pour transfigurer le canevas, certes riche et intéressant. C’est ce qui différencie un vétéran classique comme Henry King de modernes comme Douglas Sirk ou Nicholas Ray qui sont plus à même de filmer des névrosés parce que le déséquilibre de leur style répond à celui de leurs personnages. Voir par exemple les terribles séquences d’ivresse dans Ecrit sur du vent ou La fureur de vivre avec les personnages qui déambulent dans le cadre. Chez King, il n’y a pas de déambulation. C’est dans ce genre de film un manque non négligeable. Il n’empêche pas de passer un excellent moment devant un sommet de narration mais il empêche la transmission de la secrète vibration qui ferait sortir les héros de l’écran.

Le salaire de la violence (Gunman’s walk, Phil Karlson, 1958)

Un rancher qui s’est installé grâce à sa maîtrise des colts, est confronté à un de ses fils qui entend suivre la même voie que son père. Entretemps, la civilisation s’est établie et les temps ont changé…

Un beau western tragique comme il en est sorti plusieurs dans les années 50. S’agissant d’un produit Columbia dans lequel on retrouve notamment Van Heflin, une comparaison avec les films de Delmer Daves permet de cerner rapidement ce Salaire de la violence. Représentez vous un western de Delmer Daves, avec son scénario riche de sens (ici: établissement du law and order, relations paternelles…), ses personnages émouvants soumis à de graves dilemmes mais remplacez le lyrisme et la sensualité caractéristiques des chefs d’oeuvre de Daves par une mise en scène purement fonctionnelle. Remplacez aussi la foi sublime de l’auteur de Trois heures dix pour Yuma par un cru désenchantement. Le salaire de la violence n’est pas un chef d’oeuvre mais il y a de quoi passer un excellent moment pour peu qu’on soit un tant soit peu amateur du genre.

China doll (Frank Borzage, 1958)

Un beau film avec un excellent Victor Mature. La fin est peut-être un peu plus convenue que le reste d’un film qui brille par sa sensibilité. L’acuité du style de Borzage se ressent encore; ainsi de la séquence où Mature allume son briquet pour jauger la fille qu’un père de famille misérable lui propose. L’horreur de la marchandisation des êtres exprimée en un plan.

The lineup (Don Siegel, 1958)

Un petit polar urbain sec et violent. La gestion des deux intrigues parallèles (enquête policière/trafiquants en quête d’un magot) n’est pas toujours convaincante, les séquences avec les gangsters semblant plus inspirer Siegel (chaque meurtre est mis en scène de façon originale) que l’enquête assez banale. Le film est dur, pas d’oripeaux psychologiques pour atténuer la méchanceté des criminels. Droit au but, dussent-ils torturer femme et enfant pour y arriver. Eli Wallach compose une des figures les plus mémorables du genre, se révélant de plus en plus monstrueux à mesure que le film avance et que les circonstances révèlent son absence de scrupule. A noter une course-poursuite finale parmi les plus haletantes jamais tournées, dans les rues de San Francisco, déjà.

Diable au soleil (Kings go forth, Delmer Daves, 1958)

De la romance tourmentée sur fond de guerre, le tout saupoudré d’un message bien-pensant. Diable au soleil est un parfait archétype du film « de prestige » hollywoodien, genre d’entreprise impersonnelle taillée sur mesure pour les Oscars dont l’insupportable Tant qu’il y aura des hommes pourrait être considéré comme le parangon. Passer outre les clichés débités à la pelle (ça se passe en France donc je vous laisse imaginer…), les bons sentiments qui tiennent lieu de psychologie, la timide audace (l’héroïne métisse jouée par…Natalie Wood !), les rebondissements prévisibles (la réconciliation des rivaux sous le feu de l’ennemi) alors que le film ne cesse de se prendre au sérieux à coups de tirades lénifiantes comme quoi le racisme c’est pas bien demande une énorme dose de foi au spectateur. Alors bon, le filmage d’un Delmer Daves est moins sec que celui d’un Zinnemann, ses quelques gros plans, son noir et blanc soyeux font que ses séquences de baisers seront toujours plus érotiques que celles de son collègue autrichien -et sans les vagues s’il vous plaît- mais il n’empêche: le film reste médiocre. Pour un beau film sur l’armée américaine en garnison dans une ville européenne, on se tournera vers le moins connu mais nettement moins idiot A bell for Adano.

Thunder road (Arthur Ripley, 1958)

« There was this Robert Mitchum movie… it was about these moonshine runners down South… I never saw the movie, I only saw the poster in the lobby in the theatre… I took the title and I wrote this song… »
Tout amateur de Bruce Springsteen connaît, ne serait-ce que de nom, ce petit classique du film de drive-in qui a donné son titre à la plus belle chanson du boss. Le principal intérêt du film aujourd’hui est sa star, Robert Mitchum, icônisé dès le premier plan où il apparaît. Le metteur en scène -ancien monteur de Mack Sennett- n’insuffle guère de substance à son histoire ni de rythme à son film. Les courses-poursuites apparaissent aujourd’hui très datées. On n’ose imaginer ce qu’un Raoul Walsh aurait pu tirer de cette histoire de malfrat individualiste incapable de raccrocher, histoire dont Mitchum lui-même était à l’origine.

Indiscret (Stanley Donen, 1958)

Sur le papier, cela avait de quoi exciter l’amateur. Jugez-donc: une comédie romantique en Technicolor mise en scène par Stanley Donen avec Ingrid Bergman et Cary Grant dans un rôle de playboy similaire à celui qu’il tenait l’année précédente dans le chef d’oeuvre absolu de Leo McCarey qu’est Elle et lui. Le problème, c’est justement que le film ne va jamais au delà des clichés. Conscients des stéréotypes utilisés, les auteurs ne s’en servent pas pour arriver à quelque chose d’autre. Tout paraît balisé, tout semble avoir été déja vu auparavant en mieux (1958, c’est la fin de l’âge d’or). Le couple de stars cabotine plus qu’autre chose et le rythme est trop plat pour une comédie. Résulte de tout ça, un film assez ennuyeux malgré de jolis décors et un Cary Grant qui porte toujours aussi beau le smoking.

La dernière fanfare (The last hurrah, John Ford, 1958)

En dépit de certains personnages secondaires trop grossièrement dessinés, La dernière fanfare est bien un chef d’oeuvre. Cette chronique de la dernière campagne électorale d’un vieux maire est sans doute le film le plus ouvertement politique de Ford mais peut-être aussi son plus désenchanté. C’est qu’ici, il n’y a pas vraiment de gentil face au méchant et si le film épouse le point de vue du vieux maire (génial Spencer Tracy), il montre clairement les combines limites mafieuses qui assurent sa popularité. Comme le résume le cardinal du film joué par le vénérable Donald Crisp, le choix est donné aux électeurs entre « un roublard sympathique et un franc imbécile ». Le film -à l’exception de sa dernière partie- est un des plus secs de son auteur, Ford expose les différents enjeux de la politique municipale avec une virtuosité didactique pas loin de celle d’un Sidney Lumet. Mais Ford ne serait pas Ford, ce ne serait pas le plus grand cinéaste du monde, s’il ne transcendait pas son canevas de base en le menant vers des hauteurs insoupçonnées au départ, mêlant réflexion intime et parabole collective dans un unique mouvement. Dans La dernière fanfare, c’est lors du quart d’heure final que le vieux maître fait de son film une sublime méditation sur la fin qui approche. Il faut voir avec quelle simplicité désarmante quoique savamment préparée, il suggère la mélancolie de son héros.
La dernière fanfare est bel et bien un des films les plus émouvants de John Ford et sa rareté est un des plus grands mystères de la distribution du catalogue Columbia.