La dénonciation (Jacques Doniol-Valcroze, 1961)

Un ancien résistant assommé lors d’une scène de meurtre hésite sur l’attitude à avoir face au commissaire de police tandis que sa mémoire lui revient.

Troisième long métrage du fondateur des Cahiers du cinéma, La dénonciation est un film plus sérieux et –formellement parlant- moins désinvolte que ceux que ses petits camarades de la Nouvelle Vague réalisaient alors. Il s’agit de retranscrire le dilemme d’un homme au passé tourmenté. Et de montrer finalement l’absurdité de ce dilemme. Chose cinématographiquement pas évidente qui, en terme de narration, passe ici par des flashbacks, une voix-off explicative et une intrigue assez emberlificotée. On saura gré au cinéaste d’avoir intelligemment précisé et dramatisé les enjeux d’un sujet aussi lourd (pour ne pas dire pesant) en s’appuyant notamment sur une extraordinaire maîtrise du Cinémascope et une distribution adéquate dont on retiendra un excellent Maurice Ronet et un pittoresque Sacha Pittoef.

Most dangerous man alive (Allan Dwan, 1961)

Injustement condamné à mort, un homme s’évade. Pendant sa cavale, il traverse un désert où ont lieu des essais nucléaires. Son corps acquiert alors la dureté de l’acier…

Le dernier film du prolifique Allan Dwan est particulièrement sombre. Après avoir aligné les chefs d’œuvre édéniques et somptueux, le vétéran -toujours associé à Benedict Bogeaus- entreprend de raconter l’histoire d’un homme tiraillé entre un nihilisme vengeur et l’amour d’une femme qui le pousse à tout faire pour reconquérir son humanité. Le cinéaste y met le même génie fait de condensation et de simplicité frontale mais, à la luxuriance visuelle de Cattle queen of Montana, Passion et autres River’s edge s’oppose désormais la sécheresse monochrome de saisissants tableaux de désolation. Quelles qu’en aient été les éventuelles raisons économiques, il n‘y a qu’à voir la terrible fin où les militaires américains éradiquent l’importun au lance-flamme pour se rendre compte que le retour au noir et blanc de la part de Dwan est, esthétiquement parlant, amplement justifié. Génie d’une certaine série B américaine où contraintes de production et qualités de mise en scène ne sauraient être distinguées. Face à une telle ampleur désespérée dans le constat de l’impossibilité du retour parmi les hommes, Terminator II peut aller se rhabiller. Ron Randell, acteur australien qui n’a pas eu la carrière qu’il méritait au cinéma, excelle dans le rôle-titre tandis que Debra Paget est sublime en garce fragile prête à toutes les séductions pour sauver sa vie. Most dangerous man alive est ainsi un des très rares chefs d’oeuvre du cinéma américain classique de science-fiction.

Une vie difficile (Dino Risi, 1961)

Dans les années d’après-guerre en Italie, les déboires d’un journaliste idéaliste avec son épouse…

Archétype de comédie italienne prodigieux de par l’esprit de synthèse qui a animé les auteurs. L’histoire de ce couple sert de cadre à une fable amère sur la fidélité et la compromission, le courage et la faiblesse, où l’ensemble des espoirs et désillusions de la société italienne d’après-guerre est brillamment satirisé. Cette folle ambition ne va pas sans un léger schématisme de l’écriture mais l’immense interprétation d’Alberto Sordi (le film a été écrit par son « scénariste attitré » Rodolfo Sonego) enrichit le film de mille nuances humaines tandis que la mise en scène en état de grâce accumule les morceaux de bravoure comiques et pathétiques avec un naturel et une aisance qui n’appartiennent qu’aux meilleurs des Italiens. Grand.

La fille aux yeux d’or (Jean-Gabriel Albicocco, 1961)

Un cynique séducteur tombe amoureux d’une mannequin sous la coupe d’une créatrice de mode.

C’est une adaptation contemporaine du roman de Balzac. Le style d’Albicocco est celui d’un esthète baroque, ce qui assure une certaine tenue au film mais en limite la vérité dramatique à certains endroits.

Tonnerre apache (A thunder of drums, Joseph M.Newman, 1961)

Pendant les guerres indiennes, un aspirant arrive dans un fort mais il est amoureux de la fiancée d’un autre officier.

Ce que l’excellente ouverture annonçait comme une évocation de la vie des garnisons de tuniques bleues presque aussi juste que la trilogie de la cavalerie de Ford (on retrouve James Warner Bellah au scénario) s’avère un banal triangle amoureux, mené mollement qui plus est.

Le tombeur de ces dames (The ladies man, Jerry Lewis, 1961)

Un jeune homme fuyant les femmes depuis que sa dulcinée est partie avec un autre est embauché dans une pension pour jeunes filles.

Deuxième long-métrage réalisé par Jerry Lewis, Le tombeur de ces dames permet au comique d’assouvir sa soif de contrôle total sur la mise en scène. Rarement les possibilités du studio auront été exploitées avec une telle inventivité. A l’exception de l’introduction, le décor est unique: c’est celui de la pension. La dramaturgie est réduite à peau de chagrin et chaque séquence de ce film quasi-expérimental est prétexte d’une idée visuelle. Jerry Lewis est l’héritier direct de Chaplin et Keaton mais aussi et surtout des Marx Brothers en ceci que sa folie contamine jusqu’aux décors et accessoires qui, libérés des lois de la physique, sont le support de l’expression d’une poésie surréaliste que n’aurait pas reniée Jean Cocteau. Ainsi des papillons collectionnés qui s’envolent après que Jerry ait ouvert le cadre où ils étaient fixés. Jerry siffle alors; il reviennent se fixer. On pourrait aussi citer les plans hallucinants où l’ensemble de la maison est vue transversalement, telle une maison de poupées, et la mise en abyme télévisuelle. Certes ces idées sont d’une intérêt inégal, plusieurs gags sont lourds notamment ceux à base de grimaces, mais sa fantaisie et sa vitalité -fut-elle outrée- font du Tombeur de ces dames un film nettement moins ennuyeux que ceux de Jacques Tati, l’autre démiurge burlesque de l’époque.

Une aussi longue absence (Henri Colpi, 1961)

Une femme retrouve un homme qui avait été envoyé dans les camps.

Artificiel, lourd, prétentieux, mortellement ennuyeux à force de lenteur affectée, encore plus ridicule qu’un sketch des Inconnus sur le cinéma d’auteur. L’occasion de vérifier:
1. que l’engouement d’un temps (ce navet reçut la palme d’or et le prix Louis-Delluc) n’est pas toujours destiné à passer à la postérité. Les snobs qui se croient fins en portant aux nues des impostures telles que Weerasethakul ou Sokourov feraient bien d’en prendre de la graine.
2. que Marguerite Duras, qui a écrit le film et qui a marqué chaque dialogue de son navrant sceau, est peut-être ce qui est arrivé de pire au cinéma.
Reste la chanson composée par Delerue et chantée par Cora Vaucaire. Elle est jolie mais elle se passe très bien du film.

Hercule à la conquête de l’Atlantide (Vittorio Cottafavi, 1961)

Par amitié, Hercule repart à la guerre dans une contrée loin de son foyer…

Ne vous fiez pas aux apparences! Élevé au dessus de sa condition de péplum débile grâce au génie de ses auteurs, Hercule à la conquête de l’Atlantide n’est ni plus ni moins qu’un chef d’œuvre du cinéma italien.

Dès le plan-séquence d’ouverture où la caméra suit une accorte serveuse entre les tables d’une taverne, le spectateur avisé sait qu’il a affaire à une oeuvre d’exception.
Ce film jouit d’abord de qualités techniques et stylistiques rarissimes dans la production de Cinecitta: les images en Cinémascope sont superbement colorées, le rythme est parfait, les péripéties sont nombreuses et variées sans être assommantes. Les intelligentes bifurcations du scénario d’Alessandro Continenza et Duccio Tessari aussi bien que l’inventivité de la mise en scène de Vittorio Cottafavi (dont l’appréhension de l’action est ici digne de John McTiernan) empêchent la routine de s’installer.
L’interprétation est impeccable: pas plus inexpressif qu’Arnold Schwarzenegger, Reg Park est un parfait Hercule grâce à des biceps qui en imposent. Fay Spain qui joue la reine Antinea est affriolante et ses yeux sont pleins de perversité.
Les plages méditerranéennes sont aussi fascinantes que les rochers de Capri dans Le mépris et sont un décor plus « réaliste » que la fausse Egypte des Légions de Cléopâtre.

D’une facture parfaite, Hercule à la conquête de l’Atlantide est un grand film parce qu’il est irrigué de la substance tragique de la mythologie gréco-romaine. Il est donc ce que devrait être tout bon péplum. A l’exception du rôle très secondaire du nain, il est dénué des facilités prisées par les habituels faiseurs du genre. Comme d’habitude chez Cottafavi, netteté de regard et respect de chaque personnage guident la mise en scène. Antinea n’est pas une méchante de pacotille mais une femme obsédée par la vieillesse et donc jalouse de la jeunesse. Toute femme séduisante a connu ou connaîtra ces tourments. Le génie des antiques n’a jamais été que de sublimer ceux-ci avec une histoire de sacrifice filial. Le talent de Cottafavi et de ses scénaristes est de ne pas simplifier ce puissant ressort dramatique en y plaquant des considérations morales qui seraient hors de propos. Ils misent sur l’intelligence du spectateur pour juger et n’éludent pas ce qui pourrait racheter le personnage d’Antinea à ses yeux: ils montrent son amour sincère pour Hercule, un amour qui la perdra.
Paradoxes, dialectique et complexité sont le sel des bonnes histoires, n’est-ce pas?

Cette absence de vouloir-dire, cette rigueur de la mise en scène n’empêchent pas les projections contemporaines. A vrai dire, la pureté du style les facilite puisque le cinéaste n’interfère pas entre le spectateur et son sujet. Il se contente de présenter celui-ci sous une forme claire et plaisante, but ultime de tout réalisateur digne de ce nom. Ainsi, on peut songer au nazisme devant ces Atlantes païens obsédés par la jeunesse éternelle et la domination de l’Univers quitte à éliminer les plus faibles d’entre eux. Face à eux, Hercule qui en appelle à la compassion et à la pitié fait figure de héros foncièrement humaniste voire catholique. De fait, ce ne serait pas extrapoler que de voir en Hercule à la conquête de l’Atlantide un grand film chrétien.

Le farceur (Philippe de Broca, 1961)

Un jeune séducteur issu d’une famille bohème tombe amoureux d’une bourgeoise mariée.

Avec ce deuxième film, Philippe de Broca et son scénariste Daniel Boulanger peaufinent leur héros-type, affirment leur prédilection pour les gentils marginaux. Le personnage joué par Palau est comme une première mouture de celui de Guiomar dans L’incorrigible. Le farceur est donc un film PERSONNEL.

Malheureusement ce n’est pas pour autant un bon film car le trait est trop épais. Par exemple, le dépit amoureux du personnage de Jean-Pierre Cassel donne lieu à une tentative de suicide à laquelle on ne croit pas puisqu’elle est, comme quasiment tout le reste du film, traité sur un mode comique. Cette séquence à l’exagération hystérique est typique de quelques mauvais films de de Broca. C’est que l’opposition entre la famille de gentils artistes et le mari qui s’offusque quand sa femme danse sur du jazz est trop schématique pour être intéressante; les auteurs n’en tirent pas grand-chose en termes narratifs et le tout reste trop superficiel. Du coup, les séquences ouvertement fantaisistes tel que les numéros de claquettes de Cassel sentent à plein nez le volontarisme très Nouvelle Vague du jeune metteur en scène qui se veut décalé. Elles apparaissent comme un cheveu sur la soupe. Dans le même ordre d’idées, ajoutons que les dialogues de Boulanger sont surchargés d’intentions poético-anarchistes et rarement crédibles.

Enfin, il faut bien dire que le noir&blanc ne sied guère à l’univers de Philippe de Broca et qu’il a fallu la couleur pour que sa fantaisie s’épanouisse pleinement à l’écran. Reste la fascinante beauté d’Anouk Aimée (Le farceur restera malheureusement sa seule collaboration avec le réalisateur) et quelques fulgurances stylistiques tel que la fin. Le plan bref, érotique, pudique et discrètement cruel sur Anouk Aimée qui remet son porte-jarretelle est typique des qualités d’un cinéaste qui décidément s’avère attachant même dans ses mauvais films.

Cybèle ou les Dimanches de Ville d’Avray (Serge Bourguignon, 1961)

Un jeune pilote revenu amnésique de la guerre noue une relation avec une petite fille de l’Assistance publique.

Comme vous le voyez, le sujet est délicat. Pourtant, le traitement de Serge Bourguignon est une leçon de pudeur et de dignité. Ce qui en aucun cas ne signifie esquive et pusillanimité. L’auteur montre d’abord ce qu’il faut bien appeler un amour (l’amour n’étant pas nécessairement sexuel) entre deux marginaux, l’union miraculeuse de deux solitudes. Il évite le piège de la niaiserie autiste en montrant également les réactions des autres, notamment l’incompréhension et la peur de certains face à ce qui ne cadre pas avec leurs conventions sociales. Il le fait sans la moindre rancoeur, sans la moindre aigreur, sans la moindre lourdeur de trait. Tous ses personnages ont de bonnes intentions, ce qui ne rend que plus terrible le drame final.

Le canevas narratif étant extrêmement ténu, l’essentiel se joue dans la mise en scène qui brille par son tact et sa finesse. Bien que Les Dimanches de Ville d’Avray ait été réalisé en 1961, son esthétique n’a pas grand-chose à voir avec la Nouvelle Vague. Les cadres sont soignés, le Noir&Blanc d’Henri Decae est beau, la musique de Maurice Jarre allait faire embaucher le compositeur à Hollywood. En revanche, jamais Bourguignon ne verse dans l’académisme. Ainsi, son film est considérablement vivifié par la brusquerie des raccords (il y a un beau travail sur le son).

Les multiples trouvailles poétiques du réalisateur n’ont rien de gratuit mais sont autant de manifestations d’une sensibilité parmi les plus délicates du cinéma français. Rarement l’insupportable insignifiance de l’environnement lorsqu’on est loin de l’être aimé aura été évoquée avec autant de puissance que lors de la séquence du repas de mariage. La mélancolie qui sourd tout au long du film explosera dans un déchirant final.

Un texte intéressant plus développé que le mien

Rendez-vous de septembre (Come September, Robert Mulligan, 1961)

Un riche Américain qui passe tous les mois de septembre sur la Riviera italienne avec une maîtresse du cru apprend que celle-ci va épouser un autre homme…

Rendez vous de septembre est une comédie sentimentale complètement insipide. Comment croire à la réalité de ce play-boy américain qui se met soudainement à jouer les chaperons avec des jeunes filles en goguette dans son hôtel? Le film n’essaye même pas de nous y faire croire et de toute façon, cette aberration ne provoque que des gags convenus. L’inconsistance dramatique n’a d’égale que celle du style dont l’intérêt se limite à un filmage de l’Italie façon carte postale. Reste la plastique de Gina Lollobrigida…

Paris nous appartient (Jacques Rivette, 1961)

De jeunes parisiens s’interrogent sur une conspiration et montent une pièce de théâtre.

L’intrigue est confuse et sans intérêt, l’absence de moyens criante, la mise en scène inexistante, le film long comme un jour sans pain. En voilà un qui aurait mieux fait de rester critique.

Le septième juré (Georges Lautner, 1961)

Dans une ville de province, un notable gagné par ses pulsions tente de violer puis étrangle une superbe jeune fille. Il est tiré au sort pour faire partie du jury devant juger l’amant de la victime, accusé du meurtre…

Les effets sont surappuyés, les personnages unidimensionnels, la critique sociale simpliste. Cet ennuyeux représentant de la « qualité française » n’intéressera que les amateurs de Georges Lautner. Si si, ça existe.

Accattone (Pier Paolo Pasolini, 1961)

Dans la banlieue de Rome, les pérégrinations d’un petit proxénète.
Sans atermoiement ni pudibonderie, Pasolini filme le quotidien des mauvais garçons romains. Le décor à base d’immeubles inachevés et de terrains vagues ressemble à celui des Nuits de Cabiria, dont Pasolini avait écrit les dialogues. Les personnages sont des Vitelloni en plus méchant. Pasolini a une certaine tendresse pour ces minables pourtant montrés en tant que tel (il appuie bien leur côté parasitaire). L’ancrage est donc néo-réaliste mais le poète ajoute ses préoccupations sacrées qui insufflent au film une force tragique. Le minable aspire à la sainteté mais il restera dans la boue…boue sociale et morale. Un style à la fois cru et dramatisant (musique de Bach, noir et blanc contrasté) fait d’Accattone un très beau film. Pasolini n’a jamais fait plus percutant.

Les innocents (Jack Clayton, 1961)

Le classique du « film de gouvernante anglaise envoyée s’occuper de gamins à l’imagination fertile qui vivent reclus dans un manoir à moitié hanté ».

A ma connaissance, il n’a jamais été dépassé. La raison est simple: Les innocents est une splendeur formelle, un film parfaitement mis en scène. Le découpage rigoureux alterne avec une pertinence  de chaque instant gros plans sur les visages et plans d’ensemble. Le Cinémascope Noir&Blanc de Freddie Francis est superbe et contribue à l’atmosphère gothique du film. Loin d’être étouffante, cette maîtrise classique crée de ambiguïté, interroge le regard du spectateur sur les éléments irrationnels: ne seraient-ils pas que le fruit de l’imagination d’une vieille fille frustrée par son éducation anglicane ? Jusqu’aux dernières images, le mystère est maintenu. En effet, comme tous les grands du fantastique, les auteurs se servent du genre pour traiter de thématiques d’ordre plus général que l’existence des revenants: ici, le récit est une matière élégamment exploitée par Jack Clayton pour parler de perversion engendrée par la répression des désirs sexuels. Deborah Kerr est grande; comme toujours mais il faut le dire alors je le dis.

La condition de l’homme (Masaki Kobayashi, 1959-1961)

Un jeune idéaliste est enrôlé dans l’armée japonaise. Il sera chef d’un camp de prisonnier puis simple soldat puis prisonnier puis soldat à nouveau…

C’est d’abord un des films les plus longs de l’histoire du cinéma. Plus de neuf heures. Quand on entreprend une oeuvre d’une telle durée, il faut que la dramaturgie soit à la hauteur. Malheureusement, le scénario est particulièrement redondant et schématique. Le discours de ce film à la longueur démesurée peut se résumer à « La guerre c’est moche, la cruauté et la tyrannie, c’est mal » . Très intéressant. Et comme le discours est asséné à coups de séquences-chocs délibérément redondantes, La condition de l’homme fatigue vite par sa complaisance. En effet, filmer une demi-douzaines de marches forcées n’en dit pas plus long sur la « condition de l’homme » que de n’en filmer qu’une seule. Certes, tortionnaires et victimes changent et donc cela généralise le discours mais justement: à ne mettre en avant que de vagues thématiques pessimisto-humanistes telles que « il ne faut pas torturer son prochain » ou « l’homme est un loup pour l’homme » sans affiner la singularité de chaque situation,  Kobayashi annihile rapidement le potentiel de sa fiction. De plus, en agissant de la sorte, la pertinence de son discours est réduite à néant puisqu’il ne fait qu’asséner des certitudes sans se confronter à la complexité du réel. Le héros, absolument pur, n’a strictement aucun intérêt dramatique. Il n’est qu’un pantin au service du prêchi-prêcha de l’auteur. Son histoire d’amour qui aurait pu faire respirer le film se retrouve, comme le reste, vite subordonné à un ensemble pesant, cloisonné et démonstratif.

La condition de l’homme est joliment cadré et il y a une poignée de belles séquences (je pense à la reddition finale) mais cela ne nous sauve pas de l’ennui profond (neuf heures putain ! neuf heures !). Que l’on songe à l’élégante complexité des films « à grand sujet » qu’Otto Preminger réalisait à la même époque pour mesurer l’abîme qui sépare le chef d’oeuvre artistique de l’insupportable pensum.

Comme une épouse et comme une femme (Mikio Naruse, 1961)

Une serveuse dévouée qui vit une histoire d’adultère avec son patron père de famille ne supporte plus la clandestinité de son amour. D’autant qu’elle est la mère naturelle des deux enfants élevés par le patron et sa femme…La complexité des relations entre les personnages ne s’arrête pas à ce bref synopsis. C’est une des histoires les plus sordides racontées par Naruse. Le film est trop bavard, son exposition est un peu longue mais la cruauté du mélodrame se révèle au milieu du film. Comme une épouse et comme une femme est un film très sombre. Les éclairages particulièrement variés pour un Naruse rendent la mise en scène très expressive. L’histoire est glauque mais il n’y a pas de méchant ou de gentil. Chacun a ses raisons et c’est bien pour ça qu’il y a des dilemmes et donc un drame. Drame qu’il faut surmonter, assumer, pour que chacun des protagonistes avance dans la vie. Hideko Takamine est, comme à son habitude, lumineuse.

Salvatore Giuliano (Francesco Rosi, 1961)

Le premier des films-enquêtes de Francesco Rosi. C’est d’abord l’apparition d’une narration novatrice, qui refuse les procédés de la fiction classique (identification…), qui confronte les faits avec une rigueur journalistique via un montage non-chronologique. Un montage théorique et percutant dont le vain mais beau souci d’objectivité est parfois étouffant. Il n’y a aucune fascination de la part de Rosi pour le bandit puisqu’on ne voit pour ainsi dire jamais Giuliano à l’écran. Ce qui intéresse Rosi, ce sont les causes et les conséquences du cas Giuliano dans les différentes strates de la société sicilienne (aussi bien l’armée que les petits paysans). D’où la narration virtuose qui jongle entre les points de vue et les époques, ce qui maintient l’intérêt d’un spectateur qui risque d’être décontenancé par une telle méfiance apparente vis-à-vis de la fiction. Cette volonté de neutralité du montage s’accompagne d’un réel souci d’authenticité dans la mise en scène: le film a été tourné sur les lieux où se sont passés les évènements, les acteurs sont des amateurs du cru.
Salvatore Giuliano est donc un film au dispositif parfois lourd, mais brillant et didactique dans le meilleur sens du terme. Ce n’est pas un film à thèse car il n’y a pas de thèse. Rosi, dans ses films-enquêtes présente les faits, les reconstitue -avec ce que ça suppose de part d’imagination- et surtout les confronte grâce à son art consommé du montage. Il interroge le spectateur sans apporter de réponse toute faite. Il donne notamment à réfléchir sur les curieuses alliances pouvant découler de la complexité des intérêts politiques dans un pays. La principale limite d’une telle oeuvre est sa principale qualité: sa rigueur d’enquêteur qui ne décolle pas une seule seconde de son sujet, ce qui limite la portée du film au contexte historique représenté. A charge au spectateur de faire la transposition vers son époque.

Les Bas-fonds new-yorkais (Underworld U.S.A, Samuel Fuller, 1961)

Un polar de série transfiguré par le style outrancier et baroque de son auteur, qui en fait une fresque lyrique sur les bas-fonds. Chaque séquence est ici l’occasion de réinventer la façon de filmer, de monter d’une façon toujours plus percutante, toujours plus émouvante (« le cinéma c’est l’émotion » professera bientôt Fuller lors de son apparition dans Pierrot le fou). Les raccords sont heurtés, la photo hyper-contrastée, la caméra fiévreuse, la musique assourdissante, la violence délibérément exagérée et les scènes d’amour très suggestives.
Ce génie expressif est au service d’une peinture de l’enfer urbain parmi les plus saisissantes jamais vues. Le scénario n’y va pas par quatre chemin pour montrer la déliquescence de la société. Les assassins du père du héros sont tous devenus des caïds, paradent en costard, corrompent la police et bénéficient de la respectabilité sociale grâce à leurs oeuvres de charité. A noter également que c’est l’un des très rares films hollywoodiens où un meurtre d’enfant est filmé. Cette séquence est d’ailleurs une leçon de gestion du hors-champ. En se focalisant sur une spectatrice impuissante de la scène, Fuller évoque toute son horreur sans avoir besoin de représenter le meurtre proprement dit. Puissant. Heureusement, loin de se complaire dans la noirceur, Fuller (qui est aussi le scénariste du film), met au centre de son histoire le cheminement moral et social de son personnage principal. Comme dans Le port de la drogue, l’anti-héros farouchement individualiste tombe amoureux d’une paumée et c’est le couple qui les sauvera de la pourriture ambiante. Schématique et éternelle beauté de la série B.
Les Bas-fonds new-yorkais est certainement un des trois ou quatre meilleurs films réalisés par Samuel Fuller, un sombre joyau taillé grossièrement dont le violent éclat n’a pas fini d’éblouir les amateurs de polar hard-boiled.