The pursuit of happiness (Robert Mulligan, 1971)

L’évolution morale et sociale d’un étudiant gauchiste issu de la bourgeoisie après qu’il a renversé et tué une vieille dame.

D’abord ancré dans son époque, The pursuit of happiness se détache des luttes post-68 lorsque, d’une façon fondamentalement pessimiste, il retrace l’exil tranquille et volontaire d’un personnage. Il y a un hiatus entre la radicalité de l’opposition du héros à la société bourgeoise et la relative fadeur de l’acteur Michael Sarrazin. Du coup, c’est comme si son personnage subissait les péripéties du scénario plus qu’il n’était l’acteur de son destin. Il y aussi l’abondance de ces péripéties qui fait que les dilemmes qui sont les siens ne sont guère mis en valeur dramatiquement parlant. Nonobstant que quelques facilités d’écriture sont criantes (le coup de la panne), ce manque de clarté et d’esprit de synthèse quant aux enjeux dramatiques peut aussi être vu comme un signe d’élégance de la part de l’auteur qui refuse in fine de trancher sur la nature du malaise qu’il met en scène: est-il celui de la société américaine ou celui du jeune homme? On appréciera aussi la justesse coutumière avec laquelle Mulligan met en scène des situations et des personnages parfois très stéréotypés. Le mélange de détachement et de sentimentalisme qui est le sien fait finalement le prix de ce film qui gagnerait à être plus connu. La musique de Randy Newman et Dave Grusin contribue aussi à rendre certaines séquences franchement touchantes tel les quelques jours de vacances en amoureux qui précèdent le séjour en prison.

Le convoi sauvage (Man in the wilderness, Richard C. Sarafian, 1971)

En 1820, un trappeur quasi-mourant est abandonné par les autres membres de son expédition vers l’Ouest. Petit à petit, il va se rétablir seul dans la nature…

En dépit des grotesques plans embrumés censés figurer le regard du blessé, il y a de belles scènes « de survie » qui voient le héros se soigner, chasser et se faire à manger tout seul dans le froid de la forêt. Une séquence indéniablement touchante le voit réparer la jambe cassée d’un lapin albinos. Le problème est qu’autour de cet intéressant -et véridique- récit de survie, les auteurs ont brodé un embryon d’intrigue à partir d’une kyrielle de poncifs et de procédés éculés (flashbacks). Deux histoires sont en fait montées en alternance: celle du héros qui survit et celle des autres membres de son expédition qui continuent leur chemin.

Les quelques pistes narratives esquissées, toutes assez conventionnelles, ne sont pas développées dans la continuité. Ainsi de la relation pseudo-filiale entre le chef de l’expédition et le survivant. Un autre exemple est la scène où un pionnier halluciné abat un de ses camarades. Le climat de folie a été « dit » plusieurs fois lorsque des pionniers affirmaient avoir peur de voir le trappeur revenir les tuer mais cette crainte, absurde en soi, n’a pas été étayée par la mise en scène. Elle paraît alors ressortir de l’arbitraire des auteurs plus que de la vérité de la situation. Ce manque de continuité, ce perpétuel entre-deux, ce refus du choix des auteurs entre western romanesque et récit de survie brut de décoffrage, fait que le film est convaincant par intermittences et ennuyeux par ailleurs.

Des amis comme les miens (Such good friends, Otto Preminger, 1971)

La jeune épouse d’un directeur artistique dans le coma se rend compte des infidélités de ce dernier.

En adaptant ce best-seller de Lois Gould, Otto Preminger s’intéressait aux jeunes gens urbains, riches et hédonistes de la fin des années 60. Aussi versatile qu’ait été le talent de l’auteur de Rivière sans retour et Tempête à Washington, on pouvait difficilement imaginer univers plus éloigné du sien. S’il y a bien une constante chez Preminger, c’est l’absence de sentimentalisme. S’il y a bien un domaine où il n’a jamais excellé, c’est le comique. Or Such good friends est justement une satire dans laquelle l’héroïne traverse une crise sentimentale. Il s’agit de révéler l’envers des apparences sociales à travers le regard d’une épouse candide et trompée.

Le problème est la grossièreté de certains des moyens employés par le cinéaste. Le naturel et la fluidité, si emblématiques des réussites premingeriennes, font ici défaut. Les gags graveleux du début sont simplistes et navrants. Otto Preminger, qui fut un cinéaste parmi les plus élégants, n’est pas à l’aise avec son matériau et ça se sent. L’expression de ses intentions est souvent littérale ou kitsch (la chanson finale: du sous-Bennett). Les ressorts du drame sont également faciles et artificiels, à l’image du coup du calepin où le malade avait comme de fait exprès noté toutes ses conquêtes. Cette désinvolture dans l’écriture est à l’opposée de l’implacable rigueur des précédents échafaudages dramatiques du maître viennois.

Malgré cela, une certaine vérité émane du personnage de l’héroïne. La consistance inattendue de la bimbo est bien gérée. Dyan Cannon est vraiment une des grandes actrices oubliées du cinéma américain des années 70. C’est ici évident. On reconnaîtra aussi que les auteurs ont présenté -avec une certaine finesse du fait peut-être qu’il reste hors-champ une bonne partie du temps- un type jusqu’alors plutôt rare à l’écran:  le connard sympathique à qui tout réussit.

Somme toute, Such good friends est loin d’être un désastre de l’ampleur de Skidoo mais on se prend à rêver de ce que le tact du Blake Edwards des années 80 ou la sensibilité du Richard Brooks de The happy ending auraient insufflé à un tel sujet.

Les complices de la dernière chance (The last run, Richard Fleischer, 1971)

Un gangster à la retraite refait un dernier coup: conduire un jeune truand qui vient de s’évader.

Un polar banal et superficiel sauvé par la présence de George C. Scott qui donne une épaisseur humaine à son personnage stéréotypé. La fin,  touchante dans sa cruauté, donne la mesure de ce que le film aurait pu être s’il avait mieux exploité la différence de génération entre ses protagonistes.  La musique de Jerry Goldsmith et le charme de la rare  Trish van Devere empêchent aussi l’ennui de s’installer trop durablement. Il n’empêche: l’année suivante, l’association entre Richard Fleischer et George C. Scott allait donner lieu à un polar d’une toute autre envergure:  Les flics ne dorment pas la nuit.

Né pour vaincre (Ivan Passer, 1971)

Un héroïnomane au plus bas de sa déchéance rencontre une fille paumée qui tombe amoureuse de lui.

Sorti la même année que le célèbre Panique à Needle Park, ce premier film américain d’Ivan Passer déjoue les attentes habituellement liées à ce type de sujet. Point de naturalisme glauque ici mais une discrète abstraction de l’environnement composé essentiellement de personnages dont la caractérisation est réduite à une fonction dramatique. Les évènements déchoyant le héros s’enchaînent avec la précision dérisoire et implacable d’une horlogerie. Le ton a lui aussi quelque d’unique: amoral, détaché, dédramatisé (il n’y a qu’une scène de manque et elle n’est pas surchargée d’effets) mais secrètement chargé de compassion.

Enfin, ce qui contribue à faire de Born to win un film à part, c’est que le précieux esprit de Frank Borzage s’y manifeste dix ans après la mort du maître. La simplicité nimbée d’humour avec laquelle est présentée cette rencontre entre deux marginaux, la femme plus forte et pourtant plus inquiète que son homme et sa foi quasi-absurde dans son amoureux qui ne cesse de replonger rattachent directement Born to win à Man’s castle. Karen Black est ici une actrice digne de Loretta Young. Son visage chargé de larmes s’éloignant dans la voiture de police n’est pas montré plus de trois secondes mais il n’est pas près de s’effacer de nos mémoires.

La vallée perdue (James Clavell, 1971)

Durant la guerre de trente ans, une bande de mercenaires s’installe dans une vallée du Tyrol isolée et épargnée par les fléaux qui affectent le reste du pays.

La vallée perdue est une des rares réalisations de James Clavell, plus connu en tant que romancier-scénariste. C’est un joyau du cinéma d’aventures. C’est d’abord un véritable film épique doté d’une forme néoclassique qui jamais ne sent le formol. Le directeur de la photographie John Wilcox a magnifiquement capté les diverses nuances de la lumière du Tyrol tandis que le 70 mm donne une ampleur grandiose aux paysages naturels. La musique, réussie, est signée John Barry. A partie de là, on aurait pu craindre une fresque pompière et académique, un film joli et ennuyeux. Grâce à l’épaisseur romanesque et à la profondeur des personnages, ce n’est pas le cas.

S’il y avait un film auquel comparer La vallée perdue, ce serait L’homme qui voulut être roi. Ce n’est pas uniquement la présence de Michael Caine qui apparie ces deux films mais aussi l’exotisme du cadre, la toute puissance donnée au récit ainsi que la morale cynique. En effet, la forme sereine, équilibrée, classique en un mot, va de pair avec une vision du monde particulièrement désabusée. C’est que l’époque troublée des guerres de religion ne permet d’exalter ni la guerre ni la religion…In fine, c’est le regard de celle que l’on croit être la femme aimée (superbe Florinda Bolkan) qui permet d’accepter la mort.

Deux hommes dans l’Ouest (Wild rovers, Blake Edwards, 1971)

Deux cow-boys, un jeune et un vieux, braquent une banque dans l’espoir de se la couler douce au Mexique.

L’originalité de Deux hommes dans l’Ouest vient du fait que les braqueurs de la banque sont présentés comme de braves types. Ce sont la lassitude, la peur de mourir et l’absence de perspective dans leur boulot, sentiments cristallisés par la mort soudaine d’un de leurs collègues durant une tâche de routine qui les décident à passer à l’acte, à transgresser la loi. Ceci est montré sans tambour révolutionnaire ni trompette sursignifiante. Le cinéaste se focalise sur le tranquille désenchantement des deux protagonistes. C’est fort bien vu d’autant que le duo formé par William Holden et Ryan O’Neal est convaincant.

Malheureusement, le film ne tient pas les belles promesses de son début à cause d’une mise en scène kitsch (abus de soleils couchants et de ralentis), d’une caractérisation des personnages qui restera superficielle, d’un rythme qui s’alanguit (était-il nécessaire par exemple de faire durer à ce point la partie de cartes fatale?) et de cadrages en Cinémascope qui sont loin d’être aussi harmonieusement composés que ceux des illustres prédecesseurs de Blake Edwards dans le genre tel Anthony Mann ou Delmer Daves.

Bref, encore un film victime de ce laisser-aller formel si emblématique du cinéma américain des années 70…

Le sauveur (Michel Mardore, 1971)

Dans une ferme isolée, une fille de 14 ans dont le père est pétainiste recueille un mystérieux et fascinant résistant…

Voilà un des films français les plus singuliers des années 70. Le récit s’articule autour d’un rebondissement génial qui n’a rien de la vulgaire esbroufe mais qui, parfaitement exploité, auréole l’œuvre d’une dimension sadiennne. Confronter l’occupation allemande à l’innocence d’une jeune fille qui découvre l’amour est une façon aussi originale que percutante de représenter l’horreur nazie. Loin de la reconstitution historique, Le sauveur lorgne vers la fable: la caractérisation des personnages est réduite à l’essentiel, la narration est épurée et l’ensemble est à la lisière du fantastique.

Certes l’absence de développement psychologique fait que les idées de l’auteur sont trop voyantes et peinent à s’incarner pleinement dans les personnages. D’autant que le jeu des comédiens est parfois approximatif même si la jeune Muriel Catala s’avère finalement épatante. L’épilogue notamment apparaît assez artificiel. Cette relative abstraction est cependant contrebalancée par la présence de plusieurs scènes de genre filmées dans un style naturaliste: repas familiaux et baignades dans la rivière ancrent la fable dans une réalité concrète. On notera d’ailleurs la tranquille audace des nus.

Bref, s’il n’est pas parfait, ce premier film véritablement fascinant de Michel Mardore est un des joyaux oubliés du cinéma français.

Taking off (Milos Forman, 1971)

Autour de 1970, des parents dont les enfants fuient le foyer pour rejoindre des musiciens se réunissent pour faire face au problème.

Premier film américain de Milos Forman, Taking off a beaucoup vieilli car il a pour sujet un fait de société circonscrit aux deux ou trois années ayant suivi 1968: les fugues massives d’ados hippies aux Etats-Unis. Milos Forman et son scénariste Jean-Claude Carrière, deux auteurs européens qui découvraient alors les Etats-Unis, ont visiblement plus chercher à capter un instant qui les intriguait qu’à oeuvrer pour la postérité. Le récit est très faible. Des séquences de fumette succèdent à des séquences d’auditions musicales sans souci de rythme ou de progression dramatique. De par la longueur de ses séquences, de par son montage éclaté, Taking off s’apparente plus aux films tchèques de Forman qu’à ses films américains ultérieurs. Le tout a beau être nimbé d’une certaine ironie, seule une poignée de belles séquences représentant les rapports entre parents et les adolescents reste intéressante par delà les années.

Pas d’orchidée pour Miss Blandish (The Grissom Gang, Robert Aldrich, 1971)

Durant la Grande dépression, le kidnapping d’une riche héritière par une bande de péquenauds tourne mal.

Pas d’orchidée pour Miss Blandish est un film de gangsters atypique adapté d’un roman noir de James Hardley Chase. C’est une oeuvre aussi belle que son titre français. La vision de l’Amérique de la Grande dépression est particulièrement corrosive, n’épargnant ni le cynisme des riches ni l’immoralité de certains pauvres. Robert Aldrich ne donne jamais l’impression d’excuser le comportement de la famille de malfrats. Seuls comptent les individus, leurs pulsions, leurs actions et surtout leurs névroses. Ce sont ces névroses qui motivent l’outrance d’un style particulièrement violent.

Le récit parfaitement ficelé recèle son lot de retournements de situation qui maintiennent l’attention du spectateur sans jamais apparaître gratuits puisque la psychologie des personnages à l’origine de ces rebondissements est d’une perpétuelle justesse. Aussi caricatural que soit le trait. C’est peut-être dans cet intime paradoxe, que réside le secret de la réussite du film. Sans concession au moralisme facile, les auteurs se permettent d’ailleurs de raconter une belle histoire d’amour dans la dernière partie du film. Cette nécessaire digression d’essence borzagienne achève de faire de Pas d’orchidée pour Miss Blandish un des plus beaux polars des années 70.

La poudre d’escampette (Philippe de Broca, 1971)

L’odyssée d’un trafiquant, d’un soldat anglais et de l’épouse d’un consul suisse dans le désert de Libye en 1942.

Une sympathique comédie d’aventures typique de de Broca. Compte tenu du contexte, La poudre d’escampette est un opus relativement grave dans l’oeuvre de son auteur. La violence n’est pas escamotée, ainsi des traces de sang qui restent sur la portière après que le personnage de Michel Piccoli ait eu à tuer un soldat allemand à bout pourtant pour permettre la fuite du trio. Ce film n’est toutefois pas une des réussites majeures de de Broca. Deux raisons à cela. D’abord, un rythme inégal. Après un début enlevé, le film révèle quelques longueurs. Ensuite, certains personnages sont mal écrits. La vraisemblance du caractère de l’Anglais est trop souvent sacrifiée à un comique facile. Je songe à la séquence où il parie la jeep pour obtenir de l’eau de la part de deux bédouins: son idiotie est ici caricaturale et de plus, l’effet comique en résultant est attendu. D’une manière générale, force est de constater que de Broca n’est pas aussi à l’aise qu’un Comencini lorsqu’il s’agit de mettre en scène la tragicomédie qui peut naître de certaines situations chaotiques engendrées par la guerre (La grande pagaille, ce chef d’oeuvre absolu).

Ces quelques faiblesses étant constatées, on peut apprécier les cuisses de Marlène Jobert qui porte le mini-short aussi beau que Marthe Keller la minijupe dans Le diable par la queue, chef d’oeuvre sur lequel nous reviendrons très prochainement. On peut s’émouvoir de la discrète mélancolie qui vient de la conscience qu’ont les équipiers qu’ils ne se reverront pas et qui est probablement le véritable sujet du film. On peut aussi apprécier la poignée de moments de grâce de la mise en scène; voir l’émotion distillée en trois plans à la fin qui révèle la profonde élégance du cinéaste.