Pas si méchant que ça (Claude Goretta, 1974)

Son père victime d’une attaque, le fils d’un patron d’une petite entreprise de menuiserie se rend compte de l’état catastrophique des comptes et commence à braquer des banques…

Un joli film, plein de tendresse, parfois émouvant et illuminé par Depardieu à l’époque où il avait la grâce. Cependant, le sujet, riche de potentiel dramatique et politique, aurait nécessité plus de vigueur dans son traitement et de précision dans sa dramaturgie pour aller au-delà de la joliesse.

Romances et confidences (Mario Monicelli, 1974)

Un délégué syndical quinquagénaire épouse une superbe jeune fille mais commence à être rongé par la jalousie lorsque celle-ci rencontre un jeune policier venu se plaindre d’avoir été blessé lors d’une manif.

Sur le thème assez classique dans la comédie italienne de l’homme mûr amoureux d’une jouvencelle, Mario Monicelli a réalisé un de ses meilleurs films. C’est dû à la complexité du comportement de l’homme, tentant de refréner ses instincts jaloux au nom de la haute idée qu’il se fait de la civilisation et du progrès. Il tente de vivre sincèrement ses valeurs, ce qui donne lieu à des scènes particulièrement poignantes par leur noblesse. La relation entre les époux est également d’une belle richesse, déjouant à plusieurs endroits, tel le lit, les schémas attendus. Grâce aux détails qui singularisent leur relation et évidemment à l’immense qualité de leur interprétation, le couple formé par Ugo Tognazzi et Ornella Mutti fonctionne vraiment. Un des autres atouts du film est sa savante construction en flashbacks mâtinés de différentes voix-off. Loin de compliquer inutilement la narration, cela justifie pleinement le second terme du titre français. Le ton de l’oeuvre y gagne en intimisme et en humour puisque les commentaires du personnage principal ne sont pas exempts d’auto-dérision. Bref, malgré une photographie ingrate et un coup de mou aux deux tiers du film suivi par une relance quelque peu artificielle de son intrigue, Romanzo populare est une belle réussite, plus émouvante que drôle et clairement supérieure à Drame de la jalousie.

 

White dawn (Philip Kaufman, 1974)

A la fin du XIXème siècle, trois pêcheurs échoués sur la banquise sont recueillis par des Inuits.

L’intérêt provient des scènes pseudo-documentaires sur un peuple rarement vu au cinéma, nombreuses et variées, plutôt que de l’intrigue, assez faible. Parfois, les deux aspects s’interpénètrent, comme dans l’initiation à la pêche au phoque ou lors du panoramique montrant le piteux retour des occidentaux en même temps qu’il nous fait découvrir le camp dans sa globalité. Ce sont les meilleurs moments du film.

Pain et chocolat (Franco Brusati, 1974)

En Suisse, les déboires d’un travailleur italien, éloigné de sa famille pour lui offrir une vie meilleure.

Parce qu’il est présenté avec beaucoup de finesse et de sensibilité, le contexte original, pour une comédie italienne, du travail immigré, contribue grandement à l’excellence d’une première partie originale et touchante. Cependant, le récit se délite ensuite et le rythme de plusieurs séquences manque de nerf. Nino Manfredi, excellent, et le découpage parfois inventif (le travelling sur l’abattoir!) assurent quand même un certain liant.

Je, tu, il, elle (Chantal Akerman, 1974)

Une jeune femme s’enferme dans une chambre où elle noircit plein de papier, va faire du stop, suce un camionneur qui lui raconte sa vie puis retrouve une amie avec qui elle fait l’amour.

Si un film comme Gentleman Jim est une parfaite expression de la jeunesse et de la vitalité de l’Occident, un film comme Je, tu, il, elle est un emblème non moins parfait de son avachissement le plus sinistre.

Le mouton enragé (Michel Deville, 1974)

Sur les conseils d’un ami écrivain, un fade employé de banque gravit l’échelle sociale en séduisant de belles femmes.

L’artifice très alambiqué du postulat et l’absence de crédibilité de ses développements rendent tout ça assez vain (ainsi la dimension « satirique » évoquée par certains commentateurs est nulle) malgré l’évidente et parfois grisante virtuosité du réalisateur dont la fantaisie apparaît ici moins plaquée que dans Le paltoquet ou L’ours et la poupée.

 

Les pirates du métro (The taking of Pelham 123, Joseph Sargent, 1974)

La phrase d’accroche de l’affiche est un parfait résumé du film.

Un divertissement sympatoche mais pas plus: les réactions de la police et de la mairie new-yorkaises sont ici tellement stupides qu’elles empêchent la prise au sérieux du récit (dont le ton est pourtant très sérieux à part deux ou trois blagues racistes au début).

Je ne pleurerai pas (Im Kwon-taek, 1974)

Après avoir trouvé un sac de grenades, un enfant dont les parents ont été massacrés par les communistes se met à résister à l’oppresseur avec ses petits camarades.

Basé sur un fait mythique de la guerre de Corée, Je ne pleurerai pas est un film qui intrigue le spectateur occidental. En effet, les péripéties enfantines façon « Goonies » vont de pair avec une grande cruauté dans la représentation de la violence. Im Kwon-taek n’y va pas par quatre chemin pour montrer l’horreur communiste et il a bien raison. Son découpage, en Cinémascope, est d’un parfait classicisme. Tout juste, le plan du suicidé paraît-il un peu surlignant. A vouloir suivre chacun des protagonistes confrontés à l’envahisseur, la narration se disperse un peu et aurait certes gagnée à être plus resserrée. Quitte à le doubler et à le raccourcir, il serait sain que Patrick Brion diffuse ce beau film pendant la trêve des confiseurs l’après-midi sur France 3. Cela pourrait éclairer les jeunes esprits d’un pays où, à chaque élection présidentielle, trois ou quatre candidats communistes et affidés osent encore se présenter 25 ans après la chute de l’URSS.

Le pélican (Gérard Blain,1974)

Après un séjour en prison, un homme est empêché de voir son fils par sa mère et son nouveau mari, richissime.

Le pélican est un beau mélodrame viril. Derrière une carapace bressionnienne, la sensibilité de l’auteur y brûle. Combien de cinéastes se sont filmés entrain de pleurer en gros plan sans que leur dignité n’en souffre? Je vois Clint Eastwood vingt ans plus tard et c’est tout. Ceci dit, le scénario aurait pu être mieux travaillé. En effet, les scènes où le héros espionne la nouvelle famille de son fils redondent entre elles, surlignent le propos et altèrent le rythme du récit.

Le flambeur (Karel Reisz, 1974)

Les dettes de jeu d’un professeur de littérature le mènent à côtoyer une faune interlope…

Sur le thème du joueur possédé par son vice, Karel Reisz et James Toback, au scénario, ont peut-être signé le meilleur film qui soit. L’appréhension behaviouriste plus que psychologisante du joueur déjoue les clichés habituellement attachés à ce genre de personnage. La citation de Dostoïevski lors du cours de littérature ne saurait induire en erreur: The gambler n’a que peu à voir avec le roman du génial explorateur des tréfonds de l’inconscient humain. Une grande importance est ainsi donnée aux rapports du joueur avec ses élèves, sa famille, sa mère. Sans mélo mais avec une belle finesse, de façon quasi-impressionniste, Reisz montre toutes les répercussions morales et affectives de son obsession. Voir ainsi la manière dont il demande de l’argent à sa mère, manière qui met en relief toute la pudeur et l’amour de leur relation. Le tact et la précision de la mise en scène de Reisz sont telles qu’il arrive à faire ressentir le malheur, purement moral, de l’issue d’un match truqué ayant permis à son héros de se refaire. C’est très fort. Il est en cela bien aidé par la musique de Jerry Fielding et, surtout, par l’interprétation de James Caan, prodigieuse de sensibilité.

La race des seigneurs (Pierre Granier-Deferre, 1974)

Sur le point d’accepter un ministère, un chef ambitieux de l’opposition hésite à sacrifier sa liaison avec une danseuse…

La précision du contexte familial et politique renforcée par la qualité des seconds rôles, le montage serré et l’incandescence tragique d’Alain Delon, mieux sapé que jamais, insufflent une intensité inattendue à un drame construit de façon quelque peu artificielle (flash-backs et schématique contrepoint).

La gifle (Claude Pinoteau, 1974)

Une étudiante de 19 ans se fâche avec son père divorcé…

A travers le portrait de cette famille petite-bourgeoise décomposée plus que recomposée, Jean-Loup Dabadie et Claude Pinoteau auscultent l’évolution des moeurs post-68 avec tendresse, précision et sans a priori idéologique. Le caractère tragique car insoluble des relations familiales qui se cache derrière la « libération sexuelle » n’est pas escamoté par la plaisante légèreté du ton. Riant, pleurant, s’énervant, Isabelle Adjani démontre son talent précoce mais c’est Lino Ventura qui emporte le morceau avec l’universelle justesse de son incarnation du père dépassé par sa progéniture féminine. Je l’ai rarement vu aussi émouvant. Francis Perrin apporte une touche comique très efficace. Bref, La gifle est une très jolie comédie, où l’acuité de la vision sociologique va de pair avec l’appréhension pleine et entière des personnages en tant qu’individus.

Le sexe fou (Sessomatto, Dino Risi, 1974)

Plusieurs sketchs sur les perversions sexuelles des Italiens.

Particulièrement inégal. A côté d’un segment miraculeux de finesse où un homme qui tombe amoureux de son frère travesti est filmé sans scabreux mais avec une belle délicatesse, plusieurs sketchs navrent par l’extrême bassesse de leur inspiration. Ainsi de celui dans les bidonvilles qui repose essentiellement sur un comique scatologique. Lorsqu’on voit ce genre de caricature où plus rien ne distingue l’homme (de préférence prolétaire) de l’animal, on a la désagréable impression que le seul salut pour les auteurs de la comédie italienne à la fin de son âge d’or était d’en faire toujours plus dans l’outrance et la vulgarité. C’est le versant Affreux, sales et méchants du genre, le versant le plus bruyant et le plus inintéressant.

Spéciale première (The front page, Billy Wilder, 1974)

Au moment de couvrir un scoop, un patron de presse tente de retenir son meilleur journaliste qui veut se marier.

Cette nouvelle adaptation de la célèbre pièce de Hecht et MacArthur, entreprise par Billy Wilder parce qu’il était alors au creux de la vague, est un exercice de style mineur, brillant (voir l’exploitation du Cinémascope) et très plaisant où le duo Matthau/Lemmon s’en donne à coeur joie.

Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas? (Luigi Comencini, 1974)

Au début du XXème siècle, le jour de ses noces, une jeune bourgeoise sicilienne apprend que son mari est en fait son frère. Ils ne pourront donc consommer…

Fleuron le plus baroque des fleurons de la comédie italienne, Mon Dieu comment suis-je tombé si bas? impressionne par son ambition. Ambition narrative d’abord. Le récit des tourments sensuels de l’héroïne -enjeu typique des films avec Laura Antonelli- se fait ici à travers un feuilleton picaresque s’étalant sur une dizaine d’années. Le hiatus entre les progrès techniques de la société italienne et son archaïsme moral est particulièrement bien rendu. Tout comme est bien senti le portrait de certaine bourgeoisie sicilienne d’avant-guerre. Avec le personnage de ce notable obnubilé par D’Annunzio qui oublie ses frustrations conjugales dans des rêves de grandeur militaire, les auteurs ont bien croqué la vanité des petits-bourgeois s’enivrant de mythes héroïques jusqu’à en crever. Au demeurant, confronter chacun des deux époux à la poésie de D’Annunzio, source aussi bien d’émancipation que d’aliénation, relance et complexifie intelligemment la machine narrative. Si certains gags grivois sont épais, la satire se distingue donc par sa précision. Nul doute que Comencini et son scénariste Ivo Perilli se sont sérieusement documentés sur l’époque représentée.

L’ambition est également plastique: la direction artistique de Dante Ferretti est à la hauteur de son travail ultérieur avec Fellini et Scorsese. Les couleurs rougeoyantes et les décors somptueux retranscrivent bien l’atmosphère de décadence d’annunzienne dans laquelle évoluent les personnages. De plus, Mon Dieu, comment suis-je tombée si bas? regorge d’idées « cinématographiques » (voix-off, passage au noir et blanc, passage au muet, accélérés, ralentis) qui, employées toujours à bon escient, permettent aussi bien de jongler avec les différentes strates temporelles du récit sans perdre le spectateur que de vivifier le film et d’y insuffler encore plus de drôlerie. A voir, vraiment.

Les guichets du Louvre (Michel Mitrani, 1974)

Le jour de la rafle du Vel d’Hiv, un étudiant bordelais idéaliste monté à Paris tente de sauver des Juifs et rencontre une jeune ouvrière du Sentier.

Les guichets du Louvre est un très bon film qui, deux ans avant Monsieur Klein, mettait en scène la rafle du Vel d’Hiv avec une justesse inégalée. Pas anachronique pour un sou (alors que tant de reconstitutions sont minées par l’esprit de repentance et la bonne conscience mémorielle), l’auteur a pris le parti de ne jamais quitter son jeune héros. Filmant en plans-séquences, Michel Mitrani reste factuel et maintient unité de temps et unité de lieu. Il se borne à décrire les évènements du 16 juillet 1942 qui suffisent à glacer le spectateur sans que nul ne soit besoin d’en surligner l’horreur. Il montre en même temps la diversité des réactions qu’ils suscitent. Suivant l’étudiant dans les quartiers du Nord-Est de Paris, il montre toutes sortes de policiers, toutes sortes de Juifs, toutes sortes de goys. Les petitesses, mais aussi les grandeurs, humaines se succèdent.

L’auteur montre combien la bienveillance qui anime son héros est aussi forte qu’imprécise. Voire même ambiguë dans la mesure où, parmi la communauté juive, il aborde surtout des femmes. Il montre aussi ce que pouvait avoir d’absolument inimaginable la déportation dans les camps de la mort pour la majorité des Juifs. L’étudiant aura énormément de mal à convaincre qui que ce soit d’accepter son aide pour fuir. « Pensez donc, c’est la police française qui vient nous chercher, elle ne peut pas nous faire de mal! et puis nous sommes Français! » . C’est peut-être le génie de Michel Mitrani que de nous avoir fait ressentir à nous, spectateurs parfaitement au fait des conséquences de la rafle, une part de l’incrédulité amusée de cette dame à l’étoile jaune devant ce jeune freluquet venu lui demander de le suivre: « et donc, vous n’abordez que des femmes? ». En adaptant les souvenirs de Roger Boussinot, Michel Mitrani a réussi à mettre en scène la rafle du Vel d’Hiv au présent. Ce n’est pas rien.

Les guichets du Louvre raconte aussi la rencontre entre deux jeunes gens dans des circonstances particulièrement exceptionnelles. Le côté simili-documentaire est nuancé par une pointe de romanesque sans que, à l’exception d’une séquence au Louvre avec des travellings circulaires discutables, le film ne perde en tact ni en sobriété. Christine Pascal dans son premier rôle au cinéma est magnifique. On a envie de la serrer dans ses bras. L’identification à l’étudiant qui veut la sauver est alors totale et la fin n’en est que plus déchirante.