Mandingo (Richard Fleischer, 1975)

Dans une plantation du Sud des Etats-Unis, le fils achète un esclave et en fait un lutteur.

Au-delà des images de violence sauvage qui n’ont rien perdu de leur puissance de choc, cette grande fresque de l’esclavage, si elle pâtit d’une exposition un peu longue, rend sensible une dialectique de la déshumanisation et de la réhumanisation qui passe aussi bien par les rebondissements d’un récit retors mais cohérent car centré sur les pulsions sexuelles des personnages que par l’attention de la caméra au regard perdu de Ken Norton. Finalement, seul le personnage de James Mason, avec son enfant noir repose-pieds, apparaît caricatural. Comme dans Les damnés, l’abondance de zooms, étonnante chez un cinéaste classique de l’acabit de Richard Fleischer, participe d’une esthétique déviante en accord avec le sujet infernal et décadent. En définitive, Mandigo s’avère un des meilleurs films de son réalisateur.

Un génie, deux associés, une cloche (Damiano Damiani, 1975)

Un homme manipule un couple d’escrocs pour faire échouer le plan d’un colonel de cavalerie voulant voler des terres aurifères aux Indiens.

La puérilité parodique, typique du western italien en fin de course, n’annihile jamais complètement l’intérêt dramatique parce que le film a la forme d’un déroulé d’action continue et que cette action est mise en scène avec un indéniable brio, fût-il caricatural. Ce ton m’a beaucoup fait songer à Lucky Luke. Malgré la confusion de la narration, accentuée par les aléas de la post-production (des négatifs furent volés), c’est pas si mal.

Cousin cousine (Jean-Charles Tacchella, 1975)

S’étant rencontrés à un mariage où leurs conjoints ont couché ensemble et faisant désormais partis de la même famille, un homme et une femme nouent une amitié de plus en plus amoureuse.

Un film très déplaisant. Oeuvre irresponsable, Cousin cousine n’est rien d’autre qu’une apologie de l’égoïsme pulsionnel. Ce qui est scandaleux n’est pas tant qu’une femme abandonne son enfant pour aller s’enfermer avec un homme marié dans une chambre d’hôtel de passe mais l’absence de point de vue affirmé de Jean-Charles Tacchella sur cet acte. Pas assez précise dans ses observations pour être satirique, dénuée de lyrisme romantique comme de sensualité érotique, la mise en scène se cantonne à l’étalage complaisant d’une médiocrité généralisée. Un exemple: une fois enfermés, les amants sont plus souvent montrés entrain de médire sur leurs conjoints trompés qu’entrain de faire l’amour! Comment alors s’identifier à eux, éprouver une quelconque sympathie à leur encontre?

La mauvaise post-synchronisation, la relative médiocrité des acteurs (sauf Guy Marchand) et la plate rigidité des cadres font apparaître des séquences de groupe se voulant renoiriennes comme très mécaniques. Par-dessus tout, la très envahissante musiquette façon cirque ôte toute vérité dramatique et laisse penser -par exemple dans la séquence où Guy Marchand s’empare d’un pistolet- que l’auteur lui-même se foutait pas mal de ses personnages et de ce qu’il était censé mettre en scène.

Rapport confidentiel (Report to the commissioner, Milton Katselas, 1975)

A New-York, l’enquête sur la mort d’une jeune policière infiltrée chez un trafiquant de drogue révèle les dessous d’un commissariat.

Les quelques artifices dramatiques de la dernière partie altèrent à peine la saveur réaliste de ce très bon polar où les rues du coeur de Manhattan sont restituées dans tout leur grouillement.  La complexité de l’intrigue évite l’univocité dans le pessimisme (car un polar américain des années 70 est forcément pessimiste).

Histoire d’aimer (Marcello Fondato, 1975)

L’épouse d’un ingénieur est choisie comme jurée du procès d’une femme accusée d’avoir tué son amoureux à coups de pelles.

Claudia Cardinale en très petite tenue suffit à faire de Histoire d’aimer un titre capital de la comédie italienne. En dehors de ça, le film bénéficie d’une distribution quatre étoiles (ou plutôt trois étoiles et demi car le talent de Monica Vitti était inversement proportionnel à sa vanité) et d’un thème intéressant qui est la correspondance entre un crime passionnel et l’éveil sexuel d’une bourgeoise frigide. J’aurais toutefois aimé voir ce thème développé avec moins de schématisme, plus de concision et plus de profondeur (fin en queue de poisson).

Adieu poulet (Pierre Granier-Deferre, 1975)

Un commissaire cherche faire tomber un homme politique dont le service d’ordre a abattu un policier.

Le manichéisme, la faiblesse de la contextualisation (les autres candidats sont inexistants), des concessions comiques déplacées, l’héroïsation excessive du personnage de Ventura comme le manque de précision de ses soupçons rendent Adieu poulet assez inoffensif, pour ne pas dire tout à fait nul, en terme de « critique politique ». Le rythme assez soutenu de la narration, le piquant des dialogues de Francis Veber et la présence bourrue et attachante de Lino Ventua (le personnage de Dewaere est trop effacé) rendent toutefois son visionnage assez plaisant.

 

La croisée des chemins (Jean-Claude Brisseau, 1975)

La fille d’un policier sort avec un jeune révolté contre la société…

Ce n’est qu’un des multiples axes d’un film foisonnant qui raconte finalement le fatal retour d’une jeune fille triste à une innocence rêvée. Tourné en amateur, ce premier long-métrage de Jean-Claude Brisseau est baroque, composite et même brouillon mais véritablement sublime. Le rythme est imparfait, la musique (BO du Mépris, cantate 147 de Bach) est ressassée et certains raccords ne semblent pas justifiés mais la tristesse aussi tranquille qu’absolue qui émane de cette oeuvre imprime durablement la mémoire.

La croisée des chemins est découpé en deux parties nettement distinctes. Le début montre l’héroïne avec son père policier et ses amis délinquants; la suite montre son exil dans une maison du sud de la France aux côtés d’un vieux garçon hanté par le souvenir de sa défunte mère.

La première partie exsude le désespoir social d’une façon grotesque, violente et typique des années 70. L’absence de moyens se fait parfois cruellement sentir parce que l’action qui fait avancer le récit est plus commentée que montrée. Toutefois, il y a de beaux moments comme lorsque le père parle à sa fille de sa mère. La langue employée par Brisseau (auteur et acteur) est alors magnifique.

Ensuite, le lyrisme bucolique le dispute à l’onirisme érotique au service de la mélancolie pure. ll faut voir le génial Lucien Plazanet, après qu’il a raconté sa vie lamentable, s’enivrer de pitreries afin d’oublier sa condition pour se rendre compte du déchirant humanisme qui animait déjà Jean-Claude Brisseau. Dès ce premier long-métrage, le cinéaste exprime sa profonde sensibilité à la douleur existentielle via une poésie d’ordre cosmique. Des visions superbes où, malgré la faible qualité d’image induite par le format super 8, Brisseau a réussi à capter des lumières incroyables, préfigurent Pique-nique à Hanging rock et matérialisent l’impossible réconciliation d’une jeune fille avec la Création.

Katie Tippel (Paul Verhoeven, 1975)

A la fin du XIXème siècle, pour nourrir sa famille récemment émigrée à Amsterdam, une jeune fille est exposée à toutes les corruptions…

Même si moralement, Katie Tippel n’est pas le film le plus cynique de Verhoeven (l’avilissement programmé de la jeune fille pure n’aura pas vraiment lieu), il y a déjà une complaisance désagréable dans la laideur au nom du « tout doit être montré ». Cette crudité et l’inventivité ponctuelle de la mise en scène (les ombres chinoises!) donnent une certaine force à plusieurs séquence mais, ressemblant plus à une plate chronique qu’à un grand roman, Katie Tippel n’a pas l’énergie vitaliste des meilleurs films de son auteur.

Lily aime-moi (Maurice Dugowson, 1975)

Un journaliste chargé d’écrire un article sur un ouvrier P3 rencontre un tourneur-fraiseur que sa femme vient de quitter. Ils décident de partir à la campagne.

Le peintre Jean-Michel Folon dans le rôle du journaliste handicape le film par sa fadeur, quelques embardées dans la fantaisie paraissent forcées mais le cabotinage de Patrick Dewaere insuffle une énergie qui fait globalement défaut à la mise en scène, le hiatus entre progressisme moral dicté par la bourgeoisie de gauche et simplicité des moeurs ouvrières est bien restitué et la tendresse du ton, si elle amoindrit le propos politique, finit par séduire. Intéressant.

Zig-zig (László Szabó, 1975)

Deux danseuses de cabaret qui se prostituent pour se payer un chalet sont mêlées à une affaire d’enlèvement…

En présentant Zig-zig à la Cinémathèque, le brillant Serge Bozon l’a placé dans la continuité du cinéma français des années 30. Je ne suis pas tout à fait d’accord car, outre que certaines figures de conventions utilisées ici n’ont rien à voir avec cette époque (le boxeur déchu), il est évident que László Szabó est conscient du caractère suranné de ces figures, qu’il n’essaie nullement de les intégrer à la réalité de son temps ni même de filmer cette réalité (les extérieurs naturels sont filmés comme des décors de studio). Il n’y a pas d’échappée documentaire (comme dans Paris béguin ou Mauvaise graine) ni d’évocation de la société contemporaine (Derrière la façade ou La crise est finie). Le film fonctionne donc en vase clos et s’apparente à un exercice de style puisant ses références dans un fonds commun immémorial et transnational.

Ribambelle musicale et colorée mélangeant les genres et les archétypes, Zig zig fait songer à du Vecchiali en moins conceptuel (donc, quelque part, en plus réussi). Le résultat manque trop d’unité (d’unité dramatique, d’unité de ton) pour qu’on puisse vraiment se passionner pour l’intrigue et les personnages mais fonctionne par a-coups. A côté de scènes bêtement parodiques, l’émotion affleure ici et là, tantôt franche tantôt délicate, servie par l’inventivité poétique de la mise en scène (la maquette du chalet symbolisant les passes) et la surprenante justesse des comédiens (on a fait un faux procès à Deneuve qui est ici parfaite). La fantaisie semble tantôt gratuite (le flic qui rejoint sa maîtresse dans le bain habillé) tantôt géniale de par son impact dramatique et la logique jusqu’au-boutiste avec laquelle elle est déroulée (le flic qui voit son doigt coincé dans le robinet quand le mari rentre).

Drôle de film en vérité, dont le caractère foncièrement hétérogène et inégal provient peut-être de son tournage chaotique où Szabó, souvent ivre mort, fut forcé de déléguer une bonne partie de la mise en scène à son assistant, Jean-François Stévenin. A voir, en tout cas.

Kenji Mizoguchi, ou la vie d’un cinéaste (Kaneto Shindo, 1975)

La vie de Kenji Mizoguchi racontée par les gens qui l’ont connu.

Plusieurs témoignages, Kinuyo Tanaka notamment, sont évidemment intéressants mais le film est trop long et a tendance à se disperser dans des anecdotes sans intérêt (était-ce nécessaire de garder l’interview du charpentier au montage?). Après avoir vu ce film, un néophyte n’en saura pas beaucoup sur ce qui fait la grandeur de l’oeuvre de Mizoguchi; au contraire par exemple de quelqu’un qui découvrirait John Ford via l’excellent documentaire de Bogdanovich.

Gente di rispetto (Luigi Zampa, 1975)

Dans un village sicilien, l’arrivée d’une jeune et jolie institutrice est accompagnée de morts violentes…

Même si son prétexte ne tient pas debout et que ses articulations manquent de clarté, le récit policier en dit aussi long sur le peuple sicilien et ses ambiguïtés que Le guépard. La fin est terrible en ce qu’elle révèle le doucereux consentement d’une héroïne à l’ordre archaïque. La musique d’Ennio Morricone dramatise une mise en scène par trop désinvolte et Jennifer O’Neill est absolument splendide. Gente di rispetto se laisse voir.

Vices privés, vertus publiques (Miklós Jancsó, 1975)

Interprétation mi-porno mi-subversive du suicide de Mayerling.

Les charges potentielles de ces deux aspects s’annulant par la grâce de la bêtise abyssale du scénario et de la mollesse absolue de la mise en scène (photo hamiltonienne en diable). En cela, Vices privés, vertus publiques cristallise bien l’air du temps des années 70, faussement libre mais vraiment con. Toute époque a ses idoles en carton mais on peut s’interroger sur la nature de la cinéphilie des programmateurs de la Cinémathèque française qui s’amusent à déterrer Miklós Jancsó pendant que plusieurs dizaines de films de la Triangle dorment dans leurs caves et n’ont pas été projetés depuis des décennies.

Crazy mama (Jonathan Demme, 1975)

Après que leur propriétaire les ait expulsées, une famille de coiffeuses s’en va braquer des banques…

Produit par Roger Corman, le deuxième film de Jonathan Demme est une sorte de variation fauchée et déjantée des Raisins de la colère. La vitalité d’une mise en scène mouvementée et percutante alliée à une vraie tendresse pour un panel de désaxés d’âges et de sexes divers et variés qui se trouvent unis par la force des circonstances rend cette série B particulièrement attachante. La bande originale, composée de standards américains du début des années 60, ajoute évidemment au plaisir.

La cité des dangers (Hustle, Robert Aldrich, 1975)

Un flic amoureux d’une call-girl enquête sur les circonstances du suicide d’une jeune fille…

Enième polar dans la veine du Grand sommeil avec ses élites pourries et sa ville écrasée par le soleil. L’écriture est assez désinvolte et la mise en scène n’est pas d’une grande élégance. Mais une belle singularité est apportée par le personnage du père de la victime incarné avec une touchante humanité par Ben Johnson. L’absence de crime perpétré contre sa fille rend d’autant plus flagrante l’injustice sociale dont il est victime. Et le sursaut final du flic n’en est que plus beau.

La traque (Serge Leroy, 1975)

Après l’avoir violée, des chasseurs traquent une touriste américaine pour éviter qu’elle ne parle à la gendarmerie…

Si vous n’avez pas vu La traque, vous pouvez vous en faire une idée assez juste en imaginant Les chiens de paille revu par Chabrol. Malgré de petits problèmes de rythme dans la narration, c’est pas mal du tout. La distribution impeccable des chasseurs, une force tranquille dans le découpage des morceaux bravoure et la lumière de la campagne captée dans tout son violent éclat par Claude Renoir arrivent à faire passer les deux ou trois énormités du scénario et le pamphlet contre une certaine monstruosité ordinaire sonne finalement assez juste.

Les aventuriers du Lucky Lady (Stanley Donen, 1975)

En Californie durant la Prohibition, deux hommes et une femme s’enrichissent grâce au trafic d’alcool.

Un film hétérogène. D’un côté, Lucky Lady est une faramineuse superproduction où le talent graphique de Stanley Donen s’épanouit à filmer moultes explosions (l’arsenal dont disposent les gangsters frôle le surréalisme). De l’autre, Donen raconte l’histoire d’un ménage à trois avec une candeur incroyable et magnifique. Les relations entre ces trois semi-ratés qui se lancent dans le trafic d’alcool, entraînés puis freinés par la dame, sont assez touchantes. Ces deux aspects ne sont pas très bien mêlés par l’écriture. Ainsi, la dernière partie -une gigantesque scène d’action- apparaît comme de la surenchère pure et simple faute de justification digne de ce nom en termes narratifs. Bref, Lucky Lady est un film assez divertissant et intéressant par bien des aspects mais trop complaisant et pas assez synthétique. Donen peine à trouver le ton juste. De plus, les acteurs manquent de la fantaisie nécessaire à ce genre de film. Gene Hackman est un comédien génial mais il n’est guère à sa place dans cette sorte de bande dessinée filmée.

Manille (Lino Brocka, 1975)

Un jeune paysan arrive à Manille pour retrouver sa jeune fiancée emmenée à la ville par une dame louche.

Mélodrame romanesque dans les bidonvilles philippins. C’est la foi dans de bons vieux archétypes romantiques insérés dans un terrible contexte social présenté de façon quasi-documentaire qui fait tout le sel de Manille. La violence exacerbée et la brusquerie des raccords, à la Fuller, n’ont d’égale que la sublime douceur du visage de Hilda Koronel. La brutalité de l’action* est contrebalancée par une narration volontiers digressive qui, comme le titre l’indique, fait la part belle à l’exploration des bas-fonds de Manille. Plus saisissante que jamais, la critique sociale de l’auteur est parfaitement fondue dans le moule du mélodrame. Dur, lyrique et splendide.

 

*un making-of projeté après le film a montré que les normes de sécurité sont (étaient ?) de toute évidence moins contraignantes aux Philippines qu’à Hollywood

Le lion et le vent (John Milius, 1975)

Au Maroc en 1904, un chef arabe kidnappe une famille de riches Américains…

Les intentions nobles, épiques et héroïques de John Milius sont visibles mais leur traduction à l’écran manque un peu de naturel. Le film semble avoir été pensé par le verbe plus que par l’image et le mouvement: qu’elles aient lieu dans le désert ou dans les ambassades, bon nombre de scènes sont des dialogues théoriques à deux personnages sur la guerre, l’Islam et l’Occident. Les péripéties de l’action sont, elles, assez conventionnelles. De plus, Sean Connery en chef arabe n’est guère crédible. Ce manque d’enracinement des idées de l’auteur dans la réalité -autrement dit ce défaut de mise en scène- fait du Lion et le vent un film assez superficiel quoique divertissant: cela reste un agréable film d’aventures.