La croisée des chemins (Jean-Claude Brisseau, 1975)

La fille d’un policier sort avec un jeune révolté contre la société…

Ce n’est qu’un des multiples axes d’un film foisonnant qui raconte finalement le fatal retour d’une jeune fille triste à une innocence rêvée. Tourné en amateur, ce premier long-métrage de Jean-Claude Brisseau est baroque, composite et même brouillon mais véritablement sublime. Le rythme est imparfait, la musique (BO du Mépris, cantate 147 de Bach) est ressassée et certains raccords ne semblent pas justifiés mais la tristesse aussi tranquille qu’absolue qui émane de cette oeuvre imprime durablement la mémoire.

La croisée des chemins est découpé en deux parties nettement distinctes. Le début montre l’héroïne avec son père policier et ses amis délinquants; la suite montre son exil dans une maison du sud de la France aux côtés d’un vieux garçon hanté par le souvenir de sa défunte mère.

La première partie exsude le désespoir social d’une façon grotesque, violente et typique des années 70. L’absence de moyens se fait parfois cruellement sentir parce que l’action qui fait avancer le récit est plus commentée que montrée. Toutefois, il y a de beaux moments comme lorsque le père parle à sa fille de sa mère. La langue employée par Brisseau (auteur et acteur) est alors magnifique.

Ensuite, le lyrisme bucolique le dispute à l’onirisme érotique au service de la mélancolie pure. ll faut voir le génial Lucien Plazanet, après qu’il a raconté sa vie lamentable, s’enivrer de pitreries afin d’oublier sa condition pour se rendre compte du déchirant humanisme qui animait déjà Jean-Claude Brisseau. Dès ce premier long-métrage, le cinéaste exprime sa profonde sensibilité à la douleur existentielle via une poésie d’ordre cosmique. Des visions superbes où, malgré la faible qualité d’image induite par le format super 8, Brisseau a réussi à capter des lumières incroyables, préfigurent Pique-nique à Hanging rock et matérialisent l’impossible réconciliation d’une jeune fille avec la Création.

Katie Tippel (Paul Verhoeven, 1975)

A la fin du XIXème siècle, pour nourrir sa famille récemment émigrée à Amsterdam, une jeune fille est exposée à toutes les corruptions…

Même si moralement, Katie Tippel n’est pas le film le plus cynique de Verhoeven (l’avilissement programmé de la jeune fille pure n’aura pas vraiment lieu), il y a déjà une complaisance désagréable dans la laideur au nom du « tout doit être montré ». Cette crudité et l’inventivité ponctuelle de la mise en scène (les ombres chinoises!) donnent une certaine force à plusieurs séquence mais, ressemblant plus à une plate chronique qu’à un grand roman, Katie Tippel n’a pas l’énergie vitaliste des meilleurs films de son auteur.

Lily aime-moi (Maurice Dugowson, 1975)

Un journaliste chargé d’écrire un article sur un ouvrier P3 rencontre un tourneur-fraiseur que sa femme vient de quitter. Ils décident de partir à la campagne.

Le peintre Jean-Michel Folon dans le rôle du journaliste handicape le film par sa fadeur, quelques embardées dans la fantaisie paraissent forcées mais le cabotinage de Patrick Dewaere insuffle une énergie qui fait globalement défaut à la mise en scène, le hiatus entre progressisme moral dicté par la bourgeoisie de gauche et simplicité des moeurs ouvrières est bien restitué et la tendresse du ton, si elle amoindrit le propos politique, finit par séduire. Intéressant.

Zig-zig (László Szabó, 1975)

Deux danseuses de cabaret qui se prostituent pour se payer un chalet sont mêlées à une affaire d’enlèvement…

En présentant Zig-zig à la Cinémathèque, le brillant Serge Bozon l’a placé dans la continuité du cinéma français des années 30. Je ne suis pas tout à fait d’accord car, outre que certaines figures de conventions utilisées ici n’ont rien à voir avec cette époque (le boxeur déchu), il est évident que László Szabó est conscient du caractère suranné de ces figures, qu’il n’essaie nullement de les intégrer à la réalité de son temps ni même de filmer cette réalité (les extérieurs naturels sont filmés comme des décors de studio). Il n’y a pas d’échappée documentaire (comme dans Paris béguin ou Mauvaise graine) ni d’évocation de la société contemporaine (Derrière la façade ou La crise est finie). Le film fonctionne donc en vase clos et s’apparente à un exercice de style puisant ses références dans un fonds commun immémorial et transnational.

Ribambelle musicale et colorée mélangeant les genres et les archétypes, Zig zig fait songer à du Vecchiali en moins conceptuel (donc, quelque part, en plus réussi). Le résultat manque trop d’unité (d’unité dramatique, d’unité de ton) pour qu’on puisse vraiment se passionner pour l’intrigue et les personnages mais fonctionne par a-coups. A côté de scènes bêtement parodiques, l’émotion affleure ici et là, tantôt franche tantôt délicate, servie par l’inventivité poétique de la mise en scène (la maquette du chalet symbolisant les passes) et la surprenante justesse des comédiens (on a fait un faux procès à Deneuve qui est ici parfaite). La fantaisie semble tantôt gratuite (le flic qui rejoint sa maîtresse dans le bain habillé) tantôt géniale de par son impact dramatique et la logique jusqu’au-boutiste avec laquelle elle est déroulée (le flic qui voit son doigt coincé dans le robinet quand le mari rentre).

Drôle de film en vérité, dont le caractère foncièrement hétérogène et inégal provient peut-être de son tournage chaotique où Szabó, souvent ivre mort, fut forcé de déléguer une bonne partie de la mise en scène à son assistant, Jean-François Stévenin. A voir, en tout cas.

Kenji Mizoguchi, ou la vie d’un cinéaste (Kaneto Shindo, 1975)

La vie de Kenji Mizoguchi racontée par les gens qui l’ont connu.

Plusieurs témoignages, Kinuyo Tanaka notamment, sont évidemment intéressants mais le film est trop long et a tendance à se disperser dans des anecdotes sans intérêt (était-ce nécessaire de garder l’interview du charpentier au montage?). Après avoir vu ce film, un néophyte n’en saura pas beaucoup sur ce qui fait la grandeur de l’oeuvre de Mizoguchi; au contraire par exemple de quelqu’un qui découvrirait John Ford via l’excellent documentaire de Bogdanovich.

Gente di rispetto (Luigi Zampa, 1975)

Dans un village sicilien, l’arrivée d’une jeune et jolie institutrice est accompagnée de morts violentes…

Même si son prétexte ne tient pas debout et que ses articulations manquent de clarté, le récit policier en dit aussi long sur le peuple sicilien et ses ambiguïtés que Le guépard. La fin est terrible en ce qu’elle révèle le doucereux consentement d’une héroïne à l’ordre archaïque. La musique d’Ennio Morricone dramatise une mise en scène par trop désinvolte et Jennifer O’Neill est absolument splendide. Gente di rispetto se laisse voir.

Vices privés, vertus publiques (Miklós Jancsó, 1975)

Interprétation mi-porno mi-subversive du suicide de Mayerling.

Les charges potentielles de ces deux aspects s’annulant par la grâce de la bêtise abyssale du scénario et de la mollesse absolue de la mise en scène (photo hamiltonienne en diable). En cela, Vices privés, vertus publiques cristallise bien l’air du temps des années 70, faussement libre mais vraiment con. Toute époque a ses idoles en carton mais on peut s’interroger sur la nature de la cinéphilie des programmateurs de la Cinémathèque française qui s’amusent à déterrer Miklós Jancsó pendant que plusieurs dizaines de films de la Triangle dorment dans leurs caves et n’ont pas été projetés depuis des décennies.