Le désir et la corruption (Crime and passion/Ace Up My Sleeve, Ivan Passer, 1976)

En Autriche, un financier au bord de la ruine arrange le mariage de sa maîtresse avec un riche client.

Cette adaptation de James Hardley Chase commence à la manière d’une comédie de Lubitsch, se poursuit comme un vaudeville et s’achève dans un huis-clos macabre. C’est globalement laborieux faute de profondeur aussi bien que de rigueur dans l’écriture mais quelques trouvailles fantaisistes empêchent le total désintérêt. Dans une telle confusion, les acteurs ne semblent pas à l’aise, à commencer par Omar Sharif. Il y a pourtant quelques jolis moments où les personnages se mettent à exister, tel la fin. La musique de Vangelis est pas mal. Ace up my sleeve est un film plus original que réussi mais les amateurs d’Ivan Passer peuvent y consacrer une heure et demi de leur temps.

Police Python 357 (Alain Corneau, 1976)

A Orléans, un flic tombe amoureux de la maîtresse de son patron…

Si l’extraordinaire scénario n’est pas exempt de facilités qui lui permettent de boucler la boucle, Police Python 357 n’en demeure pas moins un magnifique polar. La façon purement visuelle qu’a Alain Corneau de dessiner le portrait de son héros fêlé, en montrant la répétition obsessionnelle de ses gestes techniques ou en vidant son appartement de toute décoration, révèle un sens de la mise en scène aussi aigu que rare. Le visage fatigué de Yves Montand donne une épaisseur émotionnelle au personnage. La musique de Georges Delerue, originale et différente des adagios qu’il a l’habitude de composer, insuffle un beau lyrisme à des scènes d’amour qui risqueraient de tomber à plat sans elle, Stefania Sandrelli étant le maillon faible d’une distribution quatre étoiles. Au fur et à mesure que le récit avance, une dramaturgie aussi tragique que généreuse (aucun personnage n’est « méchant ») étreint le spectateur.

Nina (A matter of time, Vincente Minnelli, 1976)

Une star du cinéma se souvient de sa jeunesse lorsqu’elle était la femme de chambre d’une vieille comtesse…

Morbide célébration de rêves pour jeune fille d’avant-guerre: princes charmants, bijoux et fêtes somptueuses sont censés représenter l’accomplissement d’une vie féminine. La nature prostitutionnelle du modèle incarné par la comtesse est subrepticement évoquée par un vilain personnage d’écrivain « moderne » mais Vincente Minnelli prend soin de prendre finalement et clairement parti pour le « rêve ». En cela, l’artiste est fidèle à lui-même. Malheureusement la société autour de lui, elle, a changé et de ce fait, la nature frelatée du rêve en question saute aux yeux du spectateur. Ainsi cette fin est-elle ridicule de même que les séquences onirico-musicales, laborieux pastiches des morceaux de bravoure de l’époque MGM. Que ce soit comme chanteuse ou comme comédienne, Liza Minnelli n’a pas le talent de sa maman.

C’est en fait dans son versant décadent que Nina convainc le mieux. Ingrid Bergman vieillie plus que de raison mais toujours impériale, la photo sépia et les décors d’hôtel décati insufflent une tonalité viscontienne au début du film. La naissance de la relation entre l’aristocrate et la femme de chambre peut même donner lieu à une touchante poésie (les cris des oiseaux à la fenêtre de la comtesse). Le problème fondamental de l’oeuvre, un problème d’écriture, est que la suite ne fait que ressasser sur un mode lénifiant les idées amorcées dans cette première partie plutôt que de les faire évoluer dans un récit digne de ce nom.

Le jouet (Francis Veber, 1976)

Après 17 mois de chômage, un journaliste est « demandé » en tant que jouet par le fils de son richissime patron…

Le premier film réalisé par Francis Veber est aussi son plus incisif. Rarement la comédie française avait représenté la lutte des classes et attaqué le pouvoir de l’argent aussi franchement. Marcel Dassault est clairement satirisé. La particularité du Jouet est d’inscrire ce discours social dans le monde de l’enfance. Un enfant gâté et délaissé s’entiche, d’abord par caprice puis par amour filial, d’un adulte en qui il a reconnu un semblable; d’où une dialectique de l’enfance et de la responsabilité qui correspond avec une dialectique de l’humiliation et de la dignité retrouvée. Même si son argument de base peut paraître artificiel, la mécanique narrative concoctée par Francis Veber est exceptionnelle de par sa richesse et la précision de ses emboîtements.

Sans pour autant se déballonner politiquement, l’auteur évite le militantisme manichéen à l’image de la séquence de la garden-party où « le jouet » ne rejoint pas les syndicalistes qui manifestent derrière la grille mais retourne le rôle humiliant que les riches lui font jouer et met le bazar chez son patron, à sa façon régressive et poétique. De même que Michel Bouquet dans le rôle de l’industriel, Pierre Richard est évidemment parfait dans le rôle du jouet. Son talent burlesque est joliment exploité par le metteur en scène débutant. Si, par la suite, Francis Veber a fait plus drôle, il a rarement fait plus équilibré que cette fable où la tendresse est érigée en rempart ultime contre le pouvoir de l’argent.

 

Chesty: a tribute to a legend (John Ford, 1976)

Hommage au lieutenant-général Lewis Puller dit Chesty, soldat le plus décoré des Marines.

Le dernier film de John Ford n’est pas Frontière chinoise mais Chesty: a tribute to a legend. La commande venait d’un mécène désirant rendre hommage au héros des Marines. Il y a lieu de croire qu’avec un tel cahier des charges, Ford, quoique physiquement diminué, se sentit comme un poisson dans l’eau. Il appela John Wayne pour raconter la vie du vétéran, se filma entrain de causer avec Puller, qu’il eut l’heur de côtoyer à Guadalcanal, et entrecoupa le tout d’archives de guerre souvent tournées par lui. Il existe deux montages: l’un de 28 minutes, l’autre de 47 minutes. La version longue étant gorgée d’images de bataille superfétatoires, le cinéaste a affirmé préférer la version courte. C’est celle que j’ai vue.

C’est un joli film, pas avare en séquences typiquement fordiennes, telles celle où Puller se recueille sur la tombe du général Lee, celle où il va chercher son courrier, celle où il assiste à une parade en son honneur. La mélancolie se traduit alors par les visages de ses soldats qui apparaissent en surimpression. C’est émouvant. Ce qui empêche quand même cet ultime opus de figurer parmi les oeuvres majeures du maître, c’est l’obséquiosité patriotique qui y prend le pas sur la profondeur du regard: Chesty apparaît très diminué à l’image mais jamais n’est évoquée une cause essentielle à cet affaissement physique: le destin de son fils, gravement mutilé au Viet-Nam un an avant le tournage. Une telle évocation aurait certes apporté un salutaire contre-champ à cette demi-heure d’apologie militariste. Mais ce n’était évidemment pas l’objet de la commande. Et pas sûr que ça aurait fait plaisir à Chesty.

Vincent mit l’âne dans un pré (et s’en vint dans l’autre) (Pierre Zucca, 1976)

Sous l’impulsion de sa copine, un jeune homme quitte son père farfelu pour s’installer dans un studio.

Sinistre, glauque et sans objet. La gratuité des bizarreries en tout genre a vite fait de lasser, en dépit de la drôlerie du jeune Fabrice Luchini.

La carrière d’une femme de chambre (Dino Risi, 1976)

Dans l’Italie fasciste, la fulgurante ascension d’une femme de chambre dans le milieu du cinéma.

L’écartèlement de cette femme légère entre son arrivisme et un vague amour pour un fiancé qui essuie tous les plâtres de son ascension est la matière d’une virulente comédie où grotesque du régime fasciste et ridicule de l’industrie cinématographique s’exacerbent mutuellement. Ce qui a le mérite d’être assez conforme à la réalité fondamentale de Cinecittà, usine à distractions débilitantes (les « telefoni bianchi » du titre original) dont la première pierre fut posée par le Duce.

En dépit du mépris qu’il peut avoir pour ses personnages médiocres, il reste étonnant de voir combien Dino Risi sait aller au-delà des jouissances de la satire pour insuffler à son pessimisme une ampleur tragique et universelle. Ainsi de la scène du simulacre d’exécution. C’est en cela qu’il se distingue très nettement de ses confrères de la comédie italienne.