Une nuit très morale (Károly Makk, 1977)

A la fin du XIXème siècle en Hongrie, un bordel où un étudiant a élu pension est confronté à la visite de la mère de ce dernier, ignorant tout de la nature du logement de son fils.

Le rythme atone, la mise en scène figée, l’esthétisme outrancier et les artifices théâtraux de l’écriture neutralisent partiellement l’intérêt de la prometteuse confrontation. Reste quelques scènes touchantes grâce notamment à la présence de l’attachante Margit Makay. Peut-être aussi que l’humour magyar échappe à mon entendement.

Les petits câlins (Jean-Marie Poiré, 1977)

Une jeune mère divorcée vit en colocation avec ses copines et séduit des hommes…

Un découpage hasardeux et la platitude de certains dialogues n’empêchent pas ce premier film de Jean-Marie Poiré de demeurer plutôt attachant grâce à la justesse du ton, comique mais pas trop, à l’empathie de l’ancien chanteur des Frenchies pour ses héroïnes prolo-rockeuses et à la simplicité concrète et, mine de rien, novatrice avec laquelle il inverse le stéréotype du play-boy. La jeune et belle Dominique Laffin, dont la biographie résonne de façon troublante avec celle de son personnage, donne une présence émouvante à cette femme écartelée entre sa soif de sexe et un romantisme fondamental. Autour d’elle, Josiane Balasko, Caroline Cartier et Rogier Mirmont sont impeccables. La mise en scène est inégale mais le plan des retrouvailles dans le jardin d’une maison de banlieue révèle une certaine sensibilité de la part du réalisateur.

La menace (Alain Corneau, 1977)

Un chauffeur de poids-lourds renverse une machination orchestrée contre sa maîtresse…

Polar qui met l’accent sur l’intrigue, diabolique. Même si le rythme manque parfois de tension, la narration -ici hégémonique- est bien menée. L’ironie pessimiste de la fin est d’une rare puissance. Ce n’est pas encore aussi maîtrisé que Série noire ou Le choix des armes mais on sent le style d’un talenteux auteur de polar entrain d’éclore.

Le convoi de la peur (Sorcerer, William Friedkin, 1977)

Attirés par la prime qui leur permettra de s’échapper de leur trou perdu en Amérique latine, quatre exilés acceptent de convoyer des camions chargés de nitroglycérine…

A part délayer une vision du monde humainement misérable à grands coups d’images sanguinolentes et montrer que les producteurs avaient suffisamment de pognon pour aller filmer aux quatre coins de la planète, l’alignement de clichés que constitue la longue exposition (la moitié du métrage!) ne sert à rien. La suite, en revanche, tient du génie. Génie d’un cinéaste dont la maestria s’avère aussi bien plastique que dramatique. Sans exploiter la caractérisation des personnages esquissée dans la première partie (ce qui renforce l’inanité de celle-ci), William Friedkin, à travers notamment son attention aux gestes techniques, donne corps à une éthique de la solidarité fondamentale entre êtres humains plongés dans les limbes infernales. Sa mise en scène oscille alors entre une fascinante abstraction instaurée par les couleurs, tantôt très saturées tantôt très atténuées de gris, et la musique planante de Tangerine Dream et un réalisme âpre qui vient nourrir un suspense magistralement orchestré. Cet équilibre poético-dramatique est superbement tenu jusqu’à un dénouement quasi-fantastique tourné dans les paysages lunaires des Bisti badlands.

Légitime violence (Rolling thunder, John Flynn, 1977)

Un vétéran du Viêt-Nam veut éliminer les chicanos qui ont massacré sa famille…

Film de vengeance dont l’exposition, qui montre tout ce qu’a perdu le vétéran lorsqu’il revient chez lui, touche par la justesse de son traitement. L’outrance de la suite, aussi vraisemblable qu’un téléfilm de Chuck Norris, nous laisse partagés entre le rire et la stupéfaction devant l’absence totale de surmoi des auteurs (c’est Paul Schrader au scénario). La folie latente des héros est toutefois rendue sensible par le jeu subtilement décalé de Tommy Lee Jones. En définitive, Rolling thunder est un plaisant film d’exploitation auquel il manque un point de vue cohérent (si l’oeuvre a pour sujet l’impossible réinsertion des anciens du Viet-Nâm, à quoi rime la scène entre le flic et les truands?) pour se hisser à la hauteur des grands films sur les fracassés du Viêt-Nam que sont RamboLa blessure ou Les guerriers de l’enfer.

La fièvre du samedi soir (John Badham, 1977)

Un jeune Italo-Américain de Brooklyn s’échappe de son triste quotidien lorsqu’il brille sur les pistes de danse…

Le contexte social n’est pas le décorum d’une énième apologie du rêve américain mais imprègne les actions des protagonistes jusqu’à la fin du film. La fièvre du titre n’est jamais qu’une sorte d’hédonisme glauque permettant tout juste aux prolos fils d’immigrés d’oublier temporairement le déterminisme qui pèse sur eux. Des scènes très crues de viol collectif sont intégrées aux virées de la bande sans être dramatisées outre-mesure, ce qui montre qu’elles font partie de son quotidien. Les possibilités de « s’en sortir » sont montrées comme illusoires et frelatées (concours de danse truqué).

A côté de cette fatalité sociale, une vitalité intimement liée à la jeunesse des personnages parcourt toute l’oeuvre et lui interdit de sombrer dans le pessimisme total. C’est bien sûr flagrant dans les séquences de danse dont le découpage, à l’exception d’une poignée de gros plans malvenus, met bien en valeur la grâce de Travolta danseur. De plus, la merveilleuse musique des Bee Gees ouate les images de la même façon qu’une crème Chantilly peut adoucir l’amertume d’un café italien. Enfin, John Badham filme les instants romantiques aussi franchement que les instants violents. Il sait s’identifier à la candeur de ses héros, comme dans cette belle scène du pont de Brooklyn dont la composition visuelle sera pompée par Woody Allen pour son célébrissime plan de Manhattan. Une excellente idée est que l’histoire d’amour latente entre les deux personnages principaux ne soit -à l’exception d’un malheureux baiser de convention sur la piste de danse- jamais concrétisée en raison de tout ce qui les sépare, socialement et psychologiquement. Ainsi, la fin émeut par sa justesse de ton.

Karen Lynn Gorney est fort mignonne et le magnétisme de John Travolta est, de même que son expression d’une sensibilité à fleur de peau, plus intense qu’il ne l’a jamais été depuis. On comprend avec une évidence éclatante pourquoi ce très beau film, quelque part entre Mean streets et le premier Rocky, a fait de lui une star.