The plague dogs (Martin Rosen, 1982)

Deux chiens s’évadent d’un laboratoire d’expérimentation animale…

C’est toujours facile d’apitoyer le chaland avec des chiens anthropomorphisés. Prêter au meilleur ami de l’homme conscience et sentiments redoublera évidemment l’empathie du spectateur lorsqu’il se fera pourchasser. Mais pour ne pas se limiter à la traduction sur celluloïd des fantasmes de son auteur, fantasmes qui a priori n’ont pas plus d’intérêt que ceux de ma boulangère, un artifice aussi criant doit, dans une certaine mesure, parler des hommes (exemple: l’anthropomorphisme des fabulistes) or ici, ce n’est pas le cas. La « noirceur » tant vantée par les thuriféraires de ce dessin animé n’est sous-tendue par aucune vision du monde un tant soit peu conséquente. En cela, cette noirceur apparaît aussi nulle et non avenue que l’optimisme d’un Disney. Ce sont les deux faces d’une même pièce. Le contexte dans lequel sont décidées les expériences n’est pas assez précis pour insuffler une quelconque dimension politique au film.

En plus d’être étriqué, le récit se déroule suivant un programme inébranlable et peu surprenant. Malgré de belles idées de narration (l’utilisation de la voix-off notamment), la technique très rudimentaire -les zooms sont la principale source de mouvements de la mise en scène- accroît l’ennui. Je ne nie évidemment pas la tristesse de quelques scènes glauquissimes. Mais qu’y a-t-il derrière ces sensations, sensations de surcroît déplaisantes? D’où ont voulu en venir les auteurs? Quel est le sens de cette sinistre parabole? je ne l’ai trouvé ni dans le film ni dans aucun des papiers enthousiastes écrits à l’occasion de la ressortie du film l’année dernière que j’ai pu lire.

Un jeu brutal (Jean-Claude Brisseau, 1982)

Suite au décès de sa mère, un médecin paranoïaque prend en charge sa fille infirme et dégoûtée de la vie.

L’extrême dureté de plusieurs séquences n’est là que pour renforcer l’éclat lumineux de la réconciliation des deux personnages principaux avec la Création, sujet principal de l’oeuvre. En cela, cette première réalisation de Jean-Claude Brisseau sortie au cinéma rappelle Dostoïevski (d’ailleurs cité en exergue du film). Parfois mal dégrossi dans son écriture (certains dialogues ne sont pas piqués des hannetons), Un jeu brutal n’en est pas moins un film superbe, porté par l’incandescence de ses deux acteurs principaux (Bruno Cremer et Emmanuelle Debever) et la force archaïque de la mise en scène de Brisseau, déjà très doué pour intégrer les beautés de la nature à ses fictions urbaines (l’ouverture est de ce point de vue remarquable).

Nomad (Patrick Tam, 1982)

A Hong-Kong au début des années 80, des jeunes gens marivaudent…

Cette chronique sur la jeunesse paraît d’abord banale et inconséquente. Passé l’effet de surprise, la foire au jump-cut, typique du cinéma de Hong-Kong d’alors, apparaît vite comme de l’esbroufe contre-productive. Néanmoins, l’intrigue autour d’un personnage de déserteur de l’Armée rouge japonaise fait virer le film, dans ses dernières minutes, au chambara sanguinolent. Qualité mise à part, imaginez un film un film de Rohmer qui se finirait comme un film de Romero. Cette rupture de ton exceptionnelle de violence fait de Nomad un film tout à fait intrigant.

Le rose et le blanc (Robert Pansard-Besson, 1982)

Dans un immeuble parisien, des évènements oniriques surviennent sous l’impulsion d’un romancier.

Cet unique long-métrage de fiction du réalisateur de Tours du monde, tours du ciel est une oeuvre d’inspiration surréaliste. On songe à Bunuel, Lynch et surtout Alain Resnais pour la fantaisie ludique et un brin franchouillarde. Moins solennel que les films de ce dernier, Le rose et le blanc s’avère tout aussi  vain et insignifiant à force de confusion délibérée et arbitraire.

L’honneur d’un capitaine (Pierre Schoendoerffer, 1982)

La veuve d’un capitaine français tué en Algérie attaque en justice un homme qui a affirmé durant un débat télévisé que son mari avait été un tortionnaire.

L’honneur d’un capitaine est un pur film à thèse dans lequel les personnages n’ont pour ainsi dire aucune existence individuelle. Il s’agit donc de s’interroger sur la qualité de la démonstration de Schoenderffer qui veut ici redorer le blason de l’armée française, nous montrer que des civils bardés de bonnes intentions morales ne sauraient juger des soldats en guerre. Noble tâche entreprise à une époque (années 80) qui était déjà gangrénée par la niaiserie droit-de-l’hommiste. Malheureusement, l’auteur manque de finesse et de rigueur intellectuelle. A l’exception d’une salutaire nuance finale, son parti-pris est trop souvent visible pour que la reconstitution du parcours de son héros (invariablement parfait) par l’accusation et la défense soit réellement intéressante. On est très loin de la « justice dramatique » d’un Otto Preminger dans ses films à procès. L’avocat de la défense joué par l’excellent Charles Denner est une caricaturale tête à claques gauchiste qui mélange tout. Impossible de le prendre au sérieux.

On mentionnera également la musique pompière qui accompagne les images de batailles (Misere…) ainsi que le bâclage de l’exposition où une épouse découvre subitement le passé de son mari vingt ans après la mort de celui-ci et s’ébahit devant des images de l’Indochine en s’exclamant texto « ha, la guerre c’est ça! » pour finalement conclure que le talentueux réalisateur de La 317ème section aurait gagné à déchausser ses lourds sabots avant de s’embarquer: cela lui aurait évité de couler son film.

L’affrontement (Harry and son, Paul Newman, 1982)

Note dédiée à Bruno

Un ouvrier du bâtiment vieillissant qui ne s’est pas remis du décès de sa femme cohabite tant bien que mal avec un fils qui veut devenir écrivain.

Comme dans Rachel, Rachel et De l’influence des rayons gamma sur le comportement des marguerites, les personnages  sont regardés avec un respect, une justesse et une absence d’ornement qui donnent une bouleversante impression de captation de vérité humaine. Peut-être que le secret de Newman réalisateur, c’est qu’aussi simple que puisse paraître son film, il ne semble jamais subordonné à un quelconque effet, à un quelconque programme, à un quelconque discours, voire même à un quelconque récit. Ce qui a pour effet de décourager l’exégèse voire de leurrer le spectateur inattentif qui aurait vite fait d’assimiler ça au néant cinématographique. Or si Paul Newman est un des plus grands cinéastes américains de la deuxième moitié du XXème siècle, c’est qu’en se focalisant presque exclusivement sur les hommes et les femmes qu’il filme, il arrive à des miracles de mise en scène.

Prenez par exemple le moment où Harry reçoit sa fille et son gendre. Je ne vais pas le raconter en entier parce que d’une part cela vous gâcherait le plaisir d’une éventuelle découverte et d’autre part présenter les multiples enjeux de la séquence serait long et fastidieux. Sachez simplement qu’il y a ici une idée de génie qu’on appellera l’idée du carton. Pourquoi l’idée du carton est-elle une idée de génie ? Eh bien parce qu’elle fait passer en un clin d’oeil le spectateur du rire aux larmes, de la complicité à la pitié envers Harry, bref qu’elle condense et restitue avec une émouvante évidence la complexité du personnage. Des moments comme ça, le film en est truffé. Des moments qui me font dire que L’affrontement est un des plus beaux films jamais tournés sur l’amour filial.

Il faut dire que Newman réalisateur est ici aidé par Newman acteur et que Newman acteur n’a peut-être jamais été aussi bon. Sans la moindre affectation, il exprime toute la fragilité de son personnage secrètement miné par l’aigreur et la mélancolie. Aidé par son fils, il regagne pourtant à la fin du film une dignité qui nous rappelle que Paul Newman, même quand il est complètement débarassé des oripeaux de son mythe, c’est décidément la classe à l’état pur. Enfin, son épouse Joanne Woodward n’a ici qu’un rôle secondaire mais leurs scènes ensemble dégagent une émotion, provoquent une extraordinaire empathie qui suffisent à rendre L’affrontement infiniment précieux.

La nuit de Varennes (Ettore Scola, 1982)

Le récit de la tentative de fuite de Louis XVI, avec différents témoins, différents personnages.

Ce microcosme est évidemment censé symboliser la révolution. Le procédé est éculé mais plutôt bien utilisé. Les acteurs sont bons, Scola évite le côté « défilé de stars » malgré une distribution exceptionnelle (un film qui réunit Jean-Louis Barrault et Harvey Keitel, ça n’est pas rien) et le caractère polyphonique du récit évite un discours trop simpliste sur les évènements. Néanmoins, la mise en scène reste banale, les standards baroques réorchestrés par Armando Trovajoli peinent à lui donner un peu de poids. Pas désagréable mais loin d’être inoubliable.

Yol, la permission (Y?lmaz Güney et ?erif Gören, 1982)

Un panorama de la société rurale turque à travers l’histoire de cinq détenus en permission. L’auteur kurde, Y?lmaz Güney, sait de quoi il parle puisqu’il a dirigé le film en donnant des indications à son assistant, ?erif Gören, depuis sa cellule avant de s’évader pour le monter clandestinement. L’oeuvre ne se limite pas à un pamphlet contre le régime en place pusique l’oppression sociale vient d’abord de traditions ancestrales montrées dans toute leur horreur. Nombre des intrigues déroulées par le scénario tournent autour des crimes soi-disant d’honneur. Yol est un film âpre dont l’intérêt va au-delà de l’exotisme de la culture dont il est issu. La vision fondamentalement humaniste qui le traverse donne lieu à une poignée de séquences déchirantes.