Love in a fallen city (Ann Hui, 1984)

Au moment de l’invasion de l’Asie du Sud-Est par le Japon, une jeune divorcée hong-kongaise est séduite par un riche héritier.

Adaptation de Eileen Chang. Un certaine faiblesse formelle (variétoche incongrue, abus de zooms, photo moche…) et la relative fadeur de Cora Miao altèrent le souffle lyrique de cette fresque leanienne qui touche cependant par la saisie de gestes justes, par des audaces en matière d’utilisation de la voix-off qui amplifient le romanesque, par la finesse de sa retranscription de la pression sociale sur une divorcée de l’époque et par le surgissement brutal et tranquille de la guerre qui préfigure Hope and glory.

New-York deux heures du matin (Fear city, Abel Ferrara, 1984)

Les deux patrons d’une agence de strip-teaseuses enquêtent sur des agressions sadiques visant leur cheptel.

Polar s’inspirant clairement de M le maudit et de L’homme tranquille mais ruiné par la désinvolture de l’écriture et, dans une moindre mesure, par la médiocrité de l’interprétation. A part ça, le New-York nocturne est bien restitué.

La maison et le monde (Satyajit Ray, 1984)

Au début du XXème siècle, l’épouse d’un maharadja, encouragée par son époux à s’émanciper, est séduite par un démagogue indépendantiste.

Le dispositif de Satyajit Ray, de plus en plus théâtral, n’est plus innervé par la sensibilité de sa caméra aux frémissements des actrices comme il l’était dans ses meilleurs films (Le lâche, La déesse…). Encore que le dernier acte faisant du leader politique un être intéressé élude la complexité qui a précédé, c’est avec finesse que l’oeuvre brasse tout un tas de préoccupations hautement intellectuelles. Malheureusement, force est de constater que cette ostentatoire intelligence se traduit uniquement par les dialogues. Le rythme, la composition et l’enchaînement des plans n’ont à peu près aucun intérêt. De par l’agencement des accessoires colorés, plusieurs images sont belles mais cette beauté est essentiellement décorative. Bref, La maison et le monde est un film académique.

Les voleurs de la nuit (Samuel Fuller, 1984)

A Paris, un couple de chômeurs braque les employés de l’ANPE qui les humilient.

Les amusantes grimaces de Claude Chabrol et le thème de Ennio Morricone, qu’il réutilisera de façon magnifique pour La légende du pianiste sur l’océan, sont tout ce qu’il y a à retenir de ce très mauvais film que son absence totale de précision, que ce soit dans le scénario ou la mise en scène, fait régulièrement flirter avec le nanar. Parmi mille autres détails, la façon dont Fuller imagine le train de vie des employés de l’ANPE est particulièrement embarrassante.

Les moissons du printemps (Racing with the moon, Richard Benjamin, 1984)

En 1942, deux jeunes Californiens comptent bien profiter des semaines qui leur restent avant d’être enrôlés dans l’Armée.

La mise en scène n’est pas des plus transcendantes mais la simplicité du ton et un excellent trio de jeunes acteurs -Sean Penn, Nicolas Cage et Elizabeth McGovern- insufflent une attachante justesse à ce classique film sur le passage à l’âge adulte en temps de guerre (le genre d’oeuvre qui aurait pu être réalisée par Henry King à l’époque où se déroule son action).

P’tit con (Gérard Lauzier, 1984)

Agé de 18 ans, un fils de bourgeois pétri d’idées gauchistes quitte le domicile de ses parents…

Peut-être le meilleur film de Gérard Lauzier. D’abord, le satiriste est en verve et le spectateur se marre bien. Ensuite, son éternel cynisme n’empêche pas une certaine tendresse pour les personnages d’affleurer ici et là. Enfin, pour une fois, le récit va jusqu’au bout de sa logique et les contradictions soulevées ne sont pas artificiellement escamotées à la fin. Bref, la justesse et la fantaisie l’emportent sur le prêt-à-penser réac.

Qui pourra bloquer un torrent? (Im Kwon-taek, 1984)

Au XVIIIème siècle, le fils d’un gouverneur est sommé d’épouser la fille du roi mais il a déjà une amoureuse.

Sorte de variation des Amants crucifiés. C’est une variation empâtée, à l’image du visage excessivement poupin de l’acteur principal. La langueur d’une narration prévisible quoique artificiellement compliquée par des flash-backs va de pair avec une certaine suresthétisation des images. Si quelques plans joliment éclairés flattent la rétine, Im Kwon-taek est loin, très loin, d’avoir le génie de Mizoguchi chez qui beauté plastique allait de pair avec condensation dramatique. Ainsi, la faiblesse de sa composition des cadres empêche t-elle la scène finale d’atteindre le lyrisme auquel elle prétend. Toutefois, Qui pourra bloquer un torrent? n’est pas à proprement parler un mauvais film; c’est simplement l’archétype du film académique.

La tête dans le sac (Gérard Lauzier, 1984)

Un riche publicitaire parisien qui vient d’avoir 50 ans s’entiche d’une jeune fille délurée…

Comédie de moeurs assez sinistre de par ses couleurs glaciales et le cynisme mou qui résulte de son récit. Quelques notations sociologiques de Lauzier sont bien senties et préfigurent parfois Houellebecq mais une paresse certaine de l’écriture résout conventionnellement les contradictions internes de l’intrigue plutôt que de les développer dans une véritable confrontation dialectique. Le mordant satirique de l’oeuvre s’en trouve émoussé. Après Les Diplômés du dernier rang et avant P.R.O.F.S, le jeune Patrick Bruel, en parfaite tête à claque, rappelle quel savoureux acteur comique il aurait pu devenir. Fanny Bastien est très jolie.

Ronde de nuit (Jean-Claude Missiaen, 1984)

A Paris, deux policiers enquêtent sur la mort d’un député…

Très embarrassant. La confusion de la narration n’a d’égale que la mollesse du rythme, la fausseté des dialogues (du sous-Audiard qui évoque Pas de bégonia pour le cave) et l’absence d’implication des comédiens. A retenir un personnage de tueuse noire qui a peut-être inspiré celui de Grace Jones dans Dangereusement vôtre, un pessimisme final étonnant et quelques jolis plans de Paris la nuit.

Le garde du corps (François Leterrier, 1984)

Le comptable d’une agence matrimoniale, amoureux d’une cliente, sabote la lune de miel de cette dernière, pensant qu’elle s’est mariée à un Landru…

Une comédie nulle (indigence totale de l’écriture) et de surcroît déplaisante dans la mesure où, après avoir tenté de nous faire rire de la bassesse du personnage principal (cette scène hallucinante où il roule sur les jambes d’un touriste), les auteurs en font un héros avec lequel on devrait partager la joie du triomphe.

Les rues de feu (Walter Hill, 1984)

Lorsqu’une chanteuse se fait enlever par un gang de motards, une de ses fans fait appel à son frère, vétéran du Viêt-Nam et ancien amant de la vedette, pour qu’il aille la délivrer…

L’idée globale est de revitaliser ces archétypes en les filmant comme dans un vidéo-clip, forme qui connaissait alors son heure de gloire. Pourquoi pas? C’est grave putassier mais ça envoie du lourd grâce aux chansons de Jim Steinman et à la fraîcheur des jeunes interprètes, en particulier la ravissante Diane Lane (parce qu’il a pécho une meuf de cet acabit, Christophe Lambert mérite un minimum de respect).

Coeur de hareng (Paul Vecchiali, 1984)

Dans le XVIIème arrondissement parisien, guerre entre deux proxénètes.

Cette commande de la télévision dans le cadre de la « Série Noire » est du pur Vecchiali. Couleurs saturées, folklore des années 50 et grands sentiments forment un cocktail chargé d’intentions esthétiques mais pas toujours très digeste.

C’est la faute à Rio (Blame it on Rio, Stanley Donen, 1984)

En vacances à Rio, un quadragénaire est séduit par la fille de son meilleur ami.

Le dernier film en date du grand Stanley Donen est un remake de Un moment d’égarement. Le naturalisme parfois sordide de Claude Berri cède ici la place à un ton plus franchement comique et à une mise en scène plus colorée. Le récit n’en reste pas moins insignifiant et peu crédible, d’autant moins crédible que l’ajout le plus significatif des scénaristes américains consiste en des péripéties artificielles et larmoyantes pour résoudre le dilemme dans l’unanimisme. Médiocre.

L’aube rouge (John Milius, 1984)

La troisième guerre mondiale déclarée, les Russes envahissent le territoire américain et une poignée de lycéens s’en va résister dans les montagnes…

Épique et ahurissante parabole anti-rouge où John Milius projette ses fantasmes d’Amerloque parano sur les maquis de la Résistance. La sécheresse minimaliste -et un peu répétitive- du récit et la violente dureté de la mise en scène évitent cependant au film de sombrer dans la plus gluante des démagogies et assurent à la fin une dignité inattendue.

Hrafninn flýgur (Hrafn Gunnlaugsson, 1984)

Pendant le haut Moyen-Age, un Irlandais chrétien va en Islande pour se venger des Vikings ayant massacré sa famille.

Ce titre majeur du cinéma islandais n’est guère plus qu’une succession de sanguinolentes tueries à l’arme blanche qu’une mise en scène pauvre et kitsch fait souvent pencher vers le ridicule. Si Tarantino connaissait Hrafninn flýgur (en Français: Le vol du corbeau), gageons qu’il le citerait à tout bout de champ.

Starman (John Carpenter, 1984)

Un extraterrestre ayant pour mission d’établir le contact avec les humains prend la forme du défunt mari d’une belle campagnarde.

Le récit est assez frustrant car il n’est pas avare en raccourcis et, finalement, ne fait que survoler le potentiel dramatique de l’argument initial. Le message de la fable est beau même si exprimé parfois naïvement (l’apprentissage du vocabulaire). Quoiqu’il en soit, la lumière bleutée avec plein de halos, la musique lyrico-planante de Jack Nitzshe et, surtout, surtout, le charme infini de Karen Allen achèvent de faire de Starman le film le plus attachant de son auteur.

L’année des méduses (Christopher Frank, 1984)

En vacances sur la côte d’Azur, une bourgeoise et sa fille succombent au charme d’un proxénète.

Ce semi-polar racoleur (Valérie Kaprisky n’est pas avare de ses charmes) aurait pu être un très bon thriller dans la lignée de ceux de Verhoeven si la mise en scène avait été à la hauteur. En l’état, ça se laisse regarder sans plus.

La garce (Christine Pascal, 1984)

Un flic rencontre une jeune orpheline de 17 ans, passe six ans en prison pour l’avoir violée puis, devenu détective privé, la retrouve lors d’une enquête dans le Sentier.

La garce est peut-être la plus probante des transpositions françaises du film noir américain. C’est un film fidèle aux canons les plus classiques du genre que son ancrage dans un quartier parisien empêche cependant de verser dans le pur exercice de style. Bizarrement, il y a un archétype fondamental qui n’a jamais intéressé les réalisateurs français les plus doués pour le polar (Becker, Boukhrief, Melville): la femme fatale. La première des réussites de Christine Pascal ici est donc d’avoir inventé, avec l’aide de ses scénaristes et d’Isabelle Huppert, une femme fatale française aussi trouble et troublante que Phyllis Dietrichson ou Kathie Moffett. Autour d’elle, les auteurs ont, avec une habileté nettement supérieure à celle de la moyenne de leurs collègues, tissé une intrigue mystérieuse qui regroupe les ingrédients traditionnels que sont la double identité, le secret, le crime refoulé, la manipulation, l’érotisme violent…Leur génie est d’avoir fait reposer leur efficace construction sur des démons bien français, révélant au travers du film de genre un inconscient social pas joli joli.

Par ailleurs, la conduite des personnages, à commencer par le héros joué par Richard Berry, est tout à fait amorale. Les deux hommes qui s’affrontent sont guidés avant tout par leurs pulsions. C’est ce qui permet de rompre avec le manichéisme et de surprendre le spectateur en montrant par exemple un caïd désabusé laisser la vie sauve à son rival puisque de toute façon, sa dulcinée ne l’aime pas. Comme Assurance sur la mort, La garce est essentiellement un film d’amour.

Avec l’aide d’une musique de Philippe Sarde dans la droite lignée des partitions jazzy de David Raksin, la réalisatrice a su créer un climat d’étrangeté fascinante et désespérée. Voir ainsi le grotesque angoissant de la fête du nouvel an: c’est du David Lynch avant l’heure. Travail sur le son et mouvements de caméra sont magistraux. Cette virtuosité formelle est également éclatante dans les scènes érotiques. De mémoire de spectateur masculin, on a rarement vu plan plus affriolant que celui où Richard Berry découvre le petit sein d’Isabelle Huppert pour le peloter. Oui, vous avez bien lu: « Richard Berry », « Isabelle Huppert » et « affriolant » dans la même phrase. C’est dire le talent de Christine Pascal. C’est dire, aussi, l’irrésistible charme d’Isabelle Huppert dans sa jeunesse. Son jeu réfléchi et distancié sert à merveille un personnage dont l’opacité nourrit l’éclat de cette pépite oubliée du polar français.