Comme un oiseau sur la branche (John Badham, 1990)

Dans une station-service, une avocate retrouve son amant de jeunesse qu’elle croyait décédé dans un accident mais qui avait en fait changé d’identité dans le cadre du programme fédéral de protection des témoins.

C’est le début d’une série de courses-poursuites avec des tueurs de la Mafia. Les prétextes narratifs sont légers et invraisemblables mais peu importe tant le rythme est enlevé, les scènes d’action allègrement menées (le dénouement dans le zoo est digne de John McTiernan) et le couple Mel Gibson/Goldie Hawn sympathique. Dernier point capital car Comme un oiseau sur la branche est autant un film d’action qu’une comédie de remariage. A noter que Goldie Hawn avait dix ans de plus que son partenaire mais que ça ne se voit pas du tout tant elle avait gardé un corps sublime.

Père et fille (Jersey girl, Kevin Smith, 2004)

Son épouse décédée pendant l’accouchement de leur fille, un brillant attaché de presse new-yorkais retourne chez son père, dans le New Jersey.

Pourquoi ce film, malgré ses ficelles démagogiques (cf le regrettable dénouement qui envoie valdinguer toute la subtilité qui l’a précédé), les envahissantes chansons pop qui neutralisent parfois la vérité des images et les limites de Ben Affleck dans sa grande scène lacrymale, exhale t-il souvent un parfum d’émouvante sincérité? Il y a d’abord la fraîcheur de la gamine, adorable Raquel Castro. Il y a ensuite un mélange des tons qui fonctionne tellement bien que son audace est oubliée: faire rire avec un père de famille qui loue un DVD porno parce qu’il est veuf, ce n’est pas rien. Il y a surtout la tendresse perceptible de l’auteur pour son attachante galerie de personnages interprétée par des comédiens au minimum sympathiques. Dans ses meilleurs moments, Kevin Smith fait exister à l’écran une communauté familiale quasi-utopique ou met en scène l’amour entre un père et sa fille avec une sentimentalité directe qui touche en plein coeur.

Méprise multiple (Chasing Amy, Kevin Smith, 1997)

Un dessinateur de B.D tombe amoureux d’une lesbienne.

Quelques coquetteries de montage altèrent moins la grandeur mccareyenne de cette comédie romantique que la relance du récit, à mi-chemin, qui sent sa convention puritaine quoique le film soit « indépendant »: alors qu’ils nagent en plein bonheur, le mec apprend que sa dulcinée, qui a trente ans, a eu des amants avant lui et en fait une maladie.

A part ça, il y a de beaux personnages secondaires, à la fois très typés et doués de singularité, de longs dialogues, entre verdeur bigardienne et épanchements rohmériens, qui frappent par leur justesse et un Ben Affleck convaincant. Face à lui, Joey Lauren Adams campe un personnage attachant mais dont le jeu dans les scènes d’emportement semble parfois exagéré.

Contrat sur un terroriste (The assignment, Christian Duguay, 1997)

Un soldat de l’US Navy par ailleurs sosie de Carlos est recruté par la CIA et le Mossad pour neutraliser le célèbre terroriste.

Un plaisant film d’espionnage, qui tient un assez juste équilibre entre gravité géopolitique et schématisme du gros spectacle hollywoodien, entre restitution anti-bondienne de la dureté du milieu des agents secrets et séduction des décors variés (Paris, Israël, la Virginie, la Lybie…). Les poursuites, haletantes, ont vraisemblablement influencé Paul Greengrass pour les Jason Bourne, les acteurs sont impeccables -notamment Donald Sutherland et Ben Kingsley- et le récit exploite bien son postulat jusqu’à un dénouement malin.

Les démons à ma porte (Jiang Wen, 2000)

Pendant l’occupation japonaise, des paysans chinois sont chargés par la Résistance de garder un soldat nippon et son interprète…

Relativisme moral (apologie de la veulerie déguisée en humanisme), personnages perpétuellement ravalés au rang de bestiaux et style frimeur et envahissant, entre gratuité des contrastes et hystérie du cadrage censée insuffler artificiellement de l’énergie aux scènes: ce film unanimement encensé à sa sortie relève d’une esthétique que j’appellerais « forcing naturaliste » et qui fait de Jiang Wen le dépositaire des pires tendances de Clouzot. En est parfaitement symptomatique un des plans les plus cons de l’histoire du cinéma: celui du regard depuis une tête coupée (avec passage du noir et blanc à la couleur).

Hors de contrôle (Edge of darkness, Martin Campbell, 2010)

Un policier bostonien cherche à savoir pourquoi et par qui sa fille a été brutalement assassinée sous ses yeux.

Quelques raccourcis et incohérences n’empêchent pas ce film de vengeance, qui assume pleinement la noire mélancolie sous-jacente à ce genre de récit, d’avoir une vraie substance émotionnelle. La touche « mélo catho », si elle ne brille pas par la subtilité de son expression, apporte une vraie singularité tandis que la rapidité de l’irruption de la violence a un puissant impact dramatique. Depuis Le masque de Zorro et Goldeneye, le découpage de Martin Campbell a gagné en sobriété et tend vers un beau classicisme; l’environnement bostonien est particulièrement bien restitué. L’interprétation de Mel Gibson, riche de mille nuances d’humanité brisée, porte le film.

La bataille de la montagne du Tigre (Tsui Hark, 2014)

En 1946 dans le Nord-Est de la Chine, des soldats de l’Armée de libération populaire tentent d’attaquer le repère d’un seigneur de guerre.

Le sens de l’Histoire et la psychologie des personnages sont superficiels mais, entre James Bond, Les sept samouraï et Le détachement féminin rouge, La bataille de la montagne du Tigre est transfiguré par deux qualités essentielles: l’amour palpable de Tsui Hark pour les récits mythologiques et épiques, récits mis en perspective de façon ludique et nostalgique, et, surtout, sa générosité spectaculaire qui ne semble jamais bourrative mais toujours pleine d’une certaine légèreté. Son génie de l’action n’a rien perdu de sa superbe à l’exception d’une scène où les effets spéciaux numériques sont trop voyants (celle avec le tigre). C’est à la fois frénétique, grisant et d’une grande élégance. Par exemple, son utilisation du ralenti, loin d’avoir la gratuité complaisante de Peckinpah, introduit une clarté analytique au sein du chaos. Un brillant divertissement.

The last supper (Cynthia Roberts, 1994)

Avant de se faire euthanasier, un danseur malade du sida organise ses derniers instants avec son compagnon.

Une fois passé l’introduction où la caméra se focalise sur les gestes du malade (joué par un sidéen décédé quatre jours après le tournage: Ken McDougall), la dimension sordide est évacuée car le sujet profond du film est en fait la transfiguration esthétique de la vie et de la mort ainsi que les limites éventuelles de cette transfiguration. Après s’être rappelé ses beaux souvenirs culturels et hédonistes avec son amant dans une énumération qui frise le snobisme mais qui est profondément justifiée par la nature de leur couple, l’ancien danseur se livre à une dernière prestation qui occasionne une scène sublime et poignante. Seul défaut de ce grand film: une caméra qui tournoie dans l’instant qui précède l’injection fatale, procédé qui jure avec la sobriété tranchante de l’ensemble.

Trois jours et une vie (Nicolas Boukhrief, 2019)

Dans un village des Ardennes, en 1999, une battue est organisée pour retrouver un enfant de six ans. La tempête met fin à ces recherches mais l’affaire resurgit quinze ans plus tard parce que des travaux ont lieu dans la forêt.

Un film noir à la Française dans la lignée de Panique, Non coupable ou Le boucher. Adapté de Pierre Lemaître, le récit, qui juxtapose plusieurs temporalités, est particulièrement prenant. La caméra de Nicolas Boukhrief, toujours très dynamique et fluide, parvient à donner une grande présence à la communauté villageoise et à l’inquiétante forêt mais aussi à insuffler une profondeur aux personnages avec des trouvailles purement visuelles. Malgré quelques fausses notes de Charles Berling, les acteurs, surtout l’enfant Jérémy Senez et l’immigré Arben Bajraktaraj qui sont fascinants et étranges chacun à leur manière, sont impeccables.

La limite d’un tel film est que la machine narrative s’en avère à la fois le prétexte et la finalité, aux contraires des chefs d’oeuvre de Clouzot ou Chabrol qui véhiculaient, puissamment, une vision du monde. Pour boucler et relancer cette machine, la vérité psychologique est quelques fois sacrifiée, surtout dans la dernière partie avec les interventions invraisemblables du docteur joué par Philippe Torreton. Nonbobstant, Nicolas Boukhrief ranime ici, avec une maîtrise qui fait de lui un des meilleurs metteurs en scène actuels, une attachante tradition du cinéma français.

Les cadavres exquis de Patricia Highsmith: La ferme du malheur (Day of the reckoning, Samuel Fuller, 1990)

Un étudiant va travailler dans la ferme de son oncle, récemment transformée en élevage en batterie…

Il est étonnant de voir Fuller imprimer sa marque à une telle commande télévisuelle. Son découpage dramatise un récit épuré et insuffle un malaise certain, notamment les gros plans répétés sur les coqs que je trouve trouve au-delà du terrifiant (ce qui est très subjectif).

Pierre ou les ambiguïtés (Leos Carax, 2001)

Un jeune homme très riche fuit sa famille lorsqu’il rencontre une vagabonde qui affirme être sa demi-soeur…

Lisant le roman de Herman Melville, déséquilibré et incohérent mais gonflé par le lyrisme, la philosophie et l’ironie, je me disais qu’en effet, Leos Carax, pourrait en être un pertinent adaptateur. Las! Ne reste dans ce téléfilm en trois épisodes que la faiblesse de la construction dramatique, rendue encore plus nulle par le changement de contexte spatio-temporel qui obscurcit la relation entre Pierre et la mémoire de son père ou la relation entre Pierre et son cousin. Le sérieux perpétuel qui bascule régulièrement dans le ridicule faute de soubassement narratif, la laideur de la photographie -grisâtre ou obscure- et le jeu limité de Guillaume Depardieu et Katerina Golubeva -systématiquement échevelés pendant trois heures- échouent à donner la moindre consistance aux diverses situations charriées par un récit incohérent. Parfaitement gratuits, des inserts oniriques et une scène porno viennent certifier l’oeuvre d’une griffe « auteur »…Les indulgents pourront sauver de ce naufrage deux ou trois mouvements de caméra qui en jettent et un relatif sens du décor dans les scènes à l’usine désaffectée et dans la forêt.

Mr and Mrs Bridge (James Ivory, 1990)

Dans les années 30 et 40, la vie d’une famille bourgeoise de Kansas City.

Une belle délicatesse de touche, au niveau du montage notamment, empêche cette vision rétrospective de l’Amérique conservatrice de verser dans la caricature mais il y a quelque chose d’amidonné dans la reconstitution qui verse parfois dans l’esthétisme. Avec leur élocution forcée, Paul Newman et Joanne Woodward incarnent moins des personnages saisis dans leur élan vital que des abstractions qui peuvent toutefois s’avérer attachantes (le père rigide-mais-aimant, la mère corsetée-mais-névrosée). Bref, on passe un assez bon moment devant cette chronique familiale menée avec une certaine justesse de ton mais on ne peut se défendre, à la fin de la projection, d’un petit sentiment d’à-quoi-bonisme. Les films de Henry King contemporains de l’action avaient le mérite d’être plus touchants et percutants, avec leur simplicité directe.

… à la campagne (Manuel Poirier, 1995)

Dans un village de l’Eure, un célibataire tombe amoureux d’une jeune femme sortie de prison.

S’il y a bien une catégorie de films pour lesquels l’image de chiantitude qui colle au cinéma français s’avère exacte, c’est cette tendance du jeune cinéma d’auteur des années 90 où l’on retrouve notamment des films de Cédric Kahn, Catherine Breillat, Sandrine Veysset, Bruno Dumont et, donc, Manuel Poirier. Avec son intrigue étique, ses dialogues aussi indigents que ceux d’une parodie des Inconnus, ses personnages sans consistance, sa vision de la province platement désespérante et son découpage hyper sommaire, … à la campagne est une caricature de film non pas naturaliste (le contexte social est par trop inexistant) mais morne et creux.

Après après-demain (Gérard Frot-Coutaz, 1990)

A Belleville, un jeune homme tombe amoureux d’une couturière fantasque.

Le ton de Gérard Frot-Coutaz se retrouve dans la fantaisie discrète, la belle restitution du quartier de Belleville, la tendresse du regard et la présence de Micheline Presle et Claude Piéplu mais Anémone en tombeuse d’hommes n’est guère crédible, la mise en scène sans énergie et le scénario vraiment trop peu consistant, tant en terme de rebondissements que de caractérisation des personnages: le mixte Diagonale/comédie populaire (outre Anémone, il y a aussi Muriel Robin et Valérie Lemercier) ne convainc pas.

Ainsi soit-il (Gérard Blain, 2000)

Un fils venge son père assassiné par des employeurs véreux.

La « rigueur », à force de refuser toute déviation et, même, tout développement narratif, du postulat dramatique présenté au départ « le fils va venger le père des salauds », frise la vacuité. Néanmoins, le lyrisme tragique se concrétise dans quelques beaux instants, tel l’étreinte du fils à la mère au tribunal ou les dernières secondes du plan de la lecture de la lettre.

A brighter summer day (Edward Yang, 1991)

En 1960 à Taïwan, des bandes d’adolescents à la dérive se battent…

Et ça dure 3h57. Malheureusement, la fresque ambitionnée déçoit à cause du volontarisme dédramatisant du style: l’abondance de plans éloignés, de hors-champs injustifiés, d’ellipses impromptues, de raccords abrupts, de plans sous-exposés (explicable par les fréquentes pénurie d’électricité à Taïwan dans les années 60) maintient une distance entre le spectateur et les évènements qui, parfois, vire à l’obscurité narrative. J’imagine bien combien un tel parti-pris devrait retranscrire la perte de repères d’une jeunesse déracinée; j’imagine mais je ne ressens guère. Vanité du cinéma dit « moderne ».

Mahjong (Edward Yang, 1996)

Une jeune Française arrivée à Taïwan pour rejoindre un homme avec qui elle a eu une liaison à Londres est prise en charge par des adolescents louches.

L’exposition, qui présente avec fraîcheur et vivacité de nombreux personnages et de multiples enjeux, est remarquable mais le récit se délite par la suite, faute d’unité et de focus. Le découpage visuel est à l’image du récit: l’abondance de plans larges dénote l’absence de mise d’accent accent dramatique. Mahjong s’avère en définitive un cruel constat moral sur Taïwan, constat dont l’amertume est adoucie par la grâce de Virginie Ledoyen, actrice alors sublime qu’on ne voit cependant pas assez souvent à l’image.

Le poids de l’eau (Kathryn Bigelow, 2000)

A l’occasion d’une excursion en bateau avec son mari et son beau-frère, une photographe enquête sur un double meurtre commis sur une île du New Hampshire 120 ans plus tôt.

La relation entre passé et présent est imprécise et fumeuse. Malgré de bons acteurs et un sens du rythme qui tient en haleine, Le poids de l’eau est le pire film de Bigelow.

Bar des rails (Cédric Kahn, 1991)

Un adolescent a une liaison avec sa voisine, de dix ans plus âgée.

La réputation confidentielle mais prestigieuse de ce premier film de Cédric Kahn s’explique certainement pas sa rareté: c’est presque une caricature de « cinéma naturaliste à la Française du début des années 90 » avec abus de plans sous-exposés, banalité constante des situations, décors miteux, apathie des comédiens (qui décrédibilise d’ailleurs l’amour de cette femme pour ce garçon) et dialogues consternants de platitude où une phrase sur deux est inaudible. Sur ce sujet rebattu, une palanquée de films sont largement préférables. Toutefois, la présence de Fabienne Babe évite le décrochage total et absolu du spectateur.