Red rocket (Sean Baker, 2021)

Un acteur de porno revient chez sa femme dans sa ville natale, au Texas.

C’est drôle: les préjugés sociaux et la bête vanité du mâle sont croqués un peu de la même façon que chez Dino Risi.

C’est fin: à part au dernier acte où les motivations de certains personnages sont floues, l’écriture et l’interprétation sont d’une grande justesse; en filigrane, Red rocket montre avec acuité mais sans misérabilisme les pauvres blancs (ou moins blancs) de l’Amérique profonde. Notamment, Sean Baker évoque clairement une femme qui fut forcée d’accepter que sa fille se prostitue pour payer le loyer sans faire du Dardenne, sans plomber une oeuvre qui garde sa tonalité légère et colorée: bravo à lui.

C’est élégant: beauté du Cinémascope dans lequel sont visuellement structurés les rapports entre les personnages et qui ancre ceux-ci dans la petite ville, suggérée à partir d’une poignée de points récurrents (l’usine, le fast-food, la piste cyclable…).

Mais c’est finalement malaisant, sans qu’on soit sûr que cela ait été l’intention de l’auteur: Sean Baker perd toute distance critique vis-à-vis d’un personnage de plus en plus veule et égoïste et nous invite, par son découpage, à partager ses fantasmes de subornation de jeune fille. Assez déplaisant. Où l’auteur a t-il voulu en venir avec ce portrait d’un minable qui n’évolue pas d’un iota? La question reste en suspens. Heureusement, il reste l’arrière-plan, brossé avec subtilité, lucidité et tendresse.

Albatros (Xavier Beauvois, 2021)

En Normandie, un capitaine de gendarmerie parfaitement intégré à sa communauté tombe dans une dangereuse dépression après un accident assimilable à une bavure.

Une des plus belles réussites de Xavier Beauvois. La première partie, avec son montage haché, laisse présager une chronique un peu fouillis et ras-les-pâquerettes quoique non dénuée de « justesse » ni d’empathie humaniste. Mine de rien, sans rien sacrifier au réalisme et à une approche « quotidienne » des évènements, Xavier Beauvois a inventé un vrai héros contemporain, au comportement exemplaire et au service de sa communauté. A la John Ford. Puis, un geste de ce héros oriente le récit vers un drame existentiel. A partir de là, le rythme se fait plus ample; et le récit plus patinant. Si le symbolisme est un peu bateau, la fin, dans sa simplicité, émeut.

Licorice pizza (Paul Thomas Anderson, 2021)

Dans les années 70 à Los Angeles, un acteur de 15 ans tente de séduire une femme de dix ans son aînée.

Ce qui frappe d’abord, c’est la médiocrité du scénario: quasi-nullité du récit, des dialogues, de la continuité dramaturgique, de la contextualisation, de la caractérisation des personnages. Du coup, de quoi sont constituées les deux heures et treize minutes que durent le film? Une succession de péripéties oiseuses, qui pourraient être qualifiée de « digressions » si seulement la trame principale était suffisamment nette.

L’important ne serait donc pas ce qui est raconté tout au long de l’oeuvre mais plutôt le potentiel de « fraîcheur » exprimé par chaque moment pris indépendamment des autres. Le plan-séquence introductif, merveilleux de vérité immédiate en dépit de sa virtuosité un brin ostentatoire, pourrait faire croire à la tenue d’un tel pari. Le problème est que le style du réalisateur n’a rien à voir avec celui d’un « spontanéiste », type Kechiche, mais tout à voir avec celui d’un formaliste, type David Lynch à qui m’a précisément fait songer le grotesque à retardement de la séquence au commissariat.

Si la splendeur visuelle de la reconstitution est plaisante et s’il est hautement appréciable de voir un cinéaste se soucier à ce point de son découpage et ne pas se cantonner au champ contre-champ, sachant parfois insuffler une expressivité à des séquences qui devaient être peu de choses sur le papier par le seul truchement de la forme (indéniablement, Licorice Pizza « est du cinéma » car ce ne saurait être autre chose), force est de constater que, au bout de 2h13, plusieurs procédés d’abord séduisants ont viré à la rhétorique: ainsi, les travellings latéraux sur des gamins qui courent avec en fond sonore une chansonette de l’époque peuvent au début figurer les élans du coeur mais s’avèrent finalement un peu creux à force de répétition.

Plus grave: la faiblesse du récit n’empêche pas l’arbitraire de l’auteur d’être patent. Par exemple, l’artifice de la coïncidence du moment où la fille se rend compte que la jauge est vide et celui où le garçon fracasse la voiture de son client montre le marionettiste à l’oeuvre. A quelles fins? Une vague impression de bizarre, ni franchement comique ni vraiment dramatique. Une coquetterie gentiment saugrenue, à peine préparée par ce qui a précédé dans le film et qui n’aura aucune incidence sur la suite; qui donc aurait pu tout aussi bien être coupée du montage. Bien trop de séquences dans Licorice Pizza fonctionnent sur ce principe, purement gratuit, du gentiment saugrenu mâtiné de clins d’oeil à la sous-culture américaine (ici, le propriétaire de la voiture est l’ancien mari de Barbra Streisand, ce qui nous fait une belle jambe). A l’image du titre, non traduit par des distributeurs toujours plus soumis à l’Oncle Sam.

Que ces fortes réserves n’induisent pas le lecteur en erreur sur mon appréciation du film. Parce que Licorice Pizza a été grandement surestimé à sa sortie il y a six mois, le retour de balancier est en quelque sorte naturel. Pourtant, à l’heure d’un cinéma hollywoodien gangréné par l’écriture feuilletonesque, la foi et le talent de Paul Thomas Anderson pour recréer un espace-temps par la seule force de sa mise en scène sont dignes d’encouragements. J’aimerais simplement que pour son prochain film, sa mégalomanie soit tempérée au point que ce grand génie s’abaisse à plancher, ou à faire plancher des gens compétents, sur l’écriture. Vu les éloges dithyrambiques qu’il a récoltés pour Licorice Pizza, ce n’est pas gagné.

Onoda – 10 000 nuits dans la jungle (Arthur Harari, 2021) 

Refusant de croire à la reddition, un lieutenant japonais resta trente ans à combattre sur une île philippine, avec sa section de guérilla.

Bien sûr, l’ambition d’un « jeune » cinéaste français qui part tourner dans la nature cambodgienne avec des acteurs japonais force le respect. De plus, ce cinéaste a un admirable sens du découpage, restituant la beauté des paysages divers sans esthétisme et la topographie des quelques scènes d’action avec une rare clarté. Mais après? Que raconte Onoda? Quel est le point de vue de l’auteur sur son personnage extraordinaire? Difficile à dire. Malgré qu’il dure 2h47, le film ne développe guère son formidable postulat; il le ressasse. L’absence de concision se fait ressentir d’autant plus cruellement. Voir par exemple la scène de la première rencontre avec le touriste dont la longueur finit par diluer le sel. Harari a la sens de l’espace (ô combien) mais, ici, le sens du rythme, tant interne à chaque séquence que global, lui fait défaut (Diamant noir était mieux géré de ce point de vue). La relative fadeur de l’acteur principal et le quasi-escamotage des conséquences violentes de son fanatisme (le véritable Onoda tua une centaine de Philippins après la fin de la guerre) participent également à ce sentiment de neutralisation académique d’un sujet extrêmement fort. Ceci étant dit, s’il ne faut pas confondre Onoda-1000 nuits dans la jungle avec Fièvre sur Anatahan, ses qualités déjà mentionnées en font un film non seulement estimable mais aussi, ponctuellement, frappant. La dernière scène est franchement, même si presque forcément, émouvante.

Annette (Leos Carax, 2021)

Un comique épouse une soprano mais le bonheur du couple est altéré par la violence latente de l’homme.

Beaucoup de « self-indulgence » comme disent les Américains (les trop longues scènes de comédie), une musique omniprésente qui n’a pas vraiment le niveau de celle des Parapluies de Cherbourg et des effets de manche distanciateurs dont l’oeuvre aurait très bien pu se passer mais Annette n’est pas qu’un film de petit malin branchouille. L’ambition de Leos Carax, qui signe ici ce qui est selon moi son film le plus audacieux et le plus abouti, force le respect. Au-delà de la somptuosité plastique (même si son acteur principal a une face simiesque ) et de l’inventivité poétique de plusieurs séquences, sa tentative de ne travailler que sur du mythe pur, sans le moindre ancrage réaliste, emporte le morceau dans une brillante séquence finale où, enfin, l’émotion point. Après plus de deux heures de projection, c’est un peu tard mais c’est notable.

Benedetta (Paul Verhoeven, 2021)

Au XVIIème siècle, dans un couvent toscan, une nonne a des stigmates: miracle ou supercherie?

Passé les quelques scènes sans autre objet que l’étalage de mauvais goût (les latrines…) et la ringardise des scènes de vision et de plusieurs effets (la transformation de la voix du personnage lorsqu’elle est en transe), Benedetta s’avère un assez bon film de nonnes, sans trop de provocation gratuite et où l’ambiguïté de la mise en scène par rapport aux miracles maintient un relatif intérêt. Cependant, cette ambiguïté est aussi une limite dans la mesure où les motivations de Benedetta demeurent opaques. Il est également dommage que, dans ce rôle, Virgina Efira n’ait pas la justesse et l’envergure des précédentes actrices de Verhoeven (Sharon Stone, Carice Van Houten ou Isabelle Huppert). Bref, sans être à la hauteur des grands films de son auteur, Benedetta n’est pas un film déshonorant.

Cry macho (Clint Eastwood, 2021)

Un vieil entraîneur de rodéo est chargé par son ancien patron de retrouver son fils de 13 ans au Mexique…

Après les réussites de La mule et du Cas Richard Jewell, force est de constater, cette fois-ci, une baisse de niveau certaine. Accumulant les situations écrites à la va comme-j’te-pousse, Clint Eastwood et ses scénaristes ne se donnent guère la peine de faire croire à leur schéma usé, vu et revu chez le cinéaste lui-même (la comparaison avec Honkytonk man et Un monde parfait fait mal). L’interprétation, très inégale pour ne pas dire embarrassante en ce qui concerne le gamin, n’aide pas à prendre au sérieux ce nouveau récit de cavale et de naissance d’une relation simili-filiale. Néanmoins, Cry macho parvient à toucher l’amateur de Clint Eastwood sans qu’il n’ait à transiger avec sa lucidité. D’abord, il y a, dans les méandres de ce récit mal fichu, une jolie bifurcation qui voit le héros, donc l’acteur, donc le cinéaste, s’attarder dans un village au milieu de nulle part. On retrouve alors un peu de la beauté de Josey Wales hors-la-loi, cette profession de foi si singulièrement moderne, discrètement mais chaleureusement exprimée, dans les attaches contingentes préférées à celles suscitées par l’idéologie, le passé ou le terroir.

Ensuite, évidemment, Cry macho vaut en tant que document sur une star nonagénaire. Document unique: nous n’avons pas connu Gary Cooper, John Wayne et autres Robert Mitchum dans la grande vieillesse. Il y a quelque chose de forcément émouvant dans le spectacle de ce corps autrefois incarnation de la force et de la virilité en train de marcher (péniblement), de conduire son pick-up, de soigner des animaux, de faire la cuisine, de faire la sieste, de danser…Ce d’autant que la lumière avec laquelle est filmée ce corps est parfaite: d’un crépuscularisme rare et subtil. On regrettera d’autant plus le découpage de la séquence de rodéo tant le réalisme bazinien est préférable aux truquages visant à faire croire que Clint Eastwood serait encore capable de dompter un cheval sauvage; la séquence où Clint donne un coup de poing est également ridicule. Il n’en demeure pas moins que, encore une fois, cette dimension crépusculaire est intégrée au récit. Dans ce film par ailleurs gorgé de fausseté conventionnelle, elle sonne juste, comme sonnent juste les confessions d’un vieillard.

Illusions perdues (Xavier Giannoli, 2021)

Sous la Restauration, un jeune poète tourangeau arrive à Paris et brille dans le journalisme…

Bien sûr, les adaptateurs ont retranché pas mal de choses de l’immense chef d’oeuvre de Balzac. Mais en tant que tel, même si tout ce qui a trait au deuxième poète est évacué -faisant perdre aux Illusions perdues une bonne part de leur cruauté et de leur sublime-, même s’il se focalise uniquement sur la perdition de Lucien chez les journalistes, le film se tient. Dans ce dessein général, les quelques ajouts (le personnage de Jean-François Stévenin) ont du sens. Le discours politique, social et moral de l’auteur est réduit à une satire de la corruption prévisible et parfois anachronique (la confusion entre Restauration et monarchie de Juillet) mais jouissive et globalement juste; la reconstitution est vivante, riche de détails savoureux et de répliques originales percutantes, et s’appuie sur une belle pléiade de seconds rôles. Le rythme de la narration est enlevé grâce à un montage brillantissime même si le pot-pourri de musique classique en guise de bande originale est souvent plus facile que pertinent. Bref, les deux heures et demi passent comme un charme. Cette très bonne vulgarisation de Balzac -selon ma mémoire la meilleure adaptation cinématographique de l’écrivain- aurait quand même pu alléger sa voix-off qui fait avancer le récit plus souvent que l’image quand elle ne paraphrase pas cette dernière et qui fait preuve d’un didactisme neuneu laissant croire que le spectateur du XXIème siècle est vraiment devenu inculte.

A l’abordage (Guillaume Brac, 2021)

Deux amis noirs partent dans un camping de la Drôme car l’un des deux veut rejoindre une fille rencontrée à Paris qui y est en vacances dans sa maison de famille.

Héritier d’Eric Rohmer, Guillaume Brac n’en demeure pas moins un homme de gauche concerné par la question de la représentations des minorités ethniques dans le cinéma français. Déjà, Contes de juillet et L’île au trésor avaient subrepticement introduit le thème de la mixité culturelle et sociale dans son cinéma. Dans A l’abordage, son projet d’intégrer deux jeunes des cités à la comédie de vacances façon Pascal Thomas était prometteur sur le papier car riche de potentiel comique ou dramatique suscité par le traditionnel argument du « fish out of the water ». Malheureusement, l’indigence de l’écriture, ainsi que la timidité de l’inspiration, brident ce potentiel. Trop souvent, les scènes semblent escamotées après avoir été maladroitement introduites. C’est le cas de tout ce qui a trait à la rivalité amoureuse avec le maître-nageur ou des confrontations entre les deux héros et leur chauffeur blablacar, un jeune bourgeois blanc finalement assez inexistant. L’arc narratif entre le bon pote et la mère esseulée est le seul qui sonne juste. Pire, compte tenu des intentions de l’auteur: la vision sociologique est parfois à côté de la plaque. Ainsi, s’imaginer que des jeunes gens du 93 risquent de trahir leur origine s’ils portent de belles chemises parce qu’ils ont la peau noire est révélateur d’un regard de bourgeois blanc visiblement peu renseigné sur son sujet. Pour autant, s’il déçoit, ce nouveau film de Guillaume Brac n’est pas dépourvu de qualités; en premier lieu des acteurs plutôt bons et en second lieu un sens de la composition visuelle, tout en simplicité épurée, qui produit des images belles à partir d’un endroit laid (le camping). C’est dommage.