Mater dolorosa (Abel Gance, 1917)

L’épouse d’un grand pédiatre tue par accident le frère de son mari dont elle était amoureuse…

Ce n’est que le début d’un imbroglio mélodramatique particulièrement tarabiscoté. Le génie de Gance est de rendre ça « non incroyable » et finalement émouvant grâce à sa science de la mise en scène de cinéma, à la pointe de ce qui se faisait à l’époque. La précision dans l’enchaînement de l’action et le rythme des images rendent crédibles des péripéties qui, sur le papier, sont aberrantes. Et, comme c’est le cas en général des mélodrames qui transfigurent leur aberration initiale, Mater dolorosa atteint au sublime.

Vénus aveugle (Abel Gance, 1941)

Une mannequin devenant aveugle fait croire à son homme qu’elle l’a trompé pour qu’il la quitte et qu’elle ne soit pas un fardeau pour lui.

Mélodrame qui prêche l’attentisme et l’esprit de sacrifice en attendant un hypothétique miracle. Ce n’est donc pas étonnant que ce soit dédié au Maréchal Pétain (plus tard, Abel Gance écrira des éloges enflammés de de Gaulle et montrera ainsi que Renoir n’était peut-être pas le pire des courtisans du cinéma français). Les rebondissements de plus en plus ahurissants et de moins en moins justifiés, une forme qui, passé une première partie montée comme un film muet, s’enferre dans la pire des platitudes, et une longueur démesurée font de Vénus aveugle un des films les plus ridicules de l’Occupation. Désolant.

J’accuse (Abel Gance, 1938)

Un survivant de la guerre de 14/18 s’interdit de toucher à la veuve de son camarade dont il est pourtant amoureux.

Les deux versions de J’accuse préfigurent deux beaux films sortis en 1978. Le premier J’accuse était en effet, avec sa structure avant-pendant-après, une sorte de Voyage au bout de l’enfer de la Grande guerre. Ce remake parlant dont le substrat est la mélancolie d’un vétéran hanté par ses camarades morts annonce La chambre verte. Cela ne m’étonnerait pas que François Truffaut se soit souvenu des scènes de Jean Diaz dans son bunker-mémorial pour la liturgie de Julien Davenne. La belle musique de Henri Verdun s’inscrit aussi dans la même tradition que celle de Maurice Jaubert.

C’est d’ailleurs cette maladive mélancolie du héros qui sauve le film de Gance du ridicule. S’il épousait complètement le point de vue de Jean Diaz, J’accuse serait irrémédiablement plombé par la naïveté de son message. Or présenter sa fièvre comme une forme de folie en l’inscrivant dans un environnement rationnel, bienveillant et s’échinant à le comprendre sans y parvenir introduit une dialectique narrative qui transfigure -mais n’élimine pas- le propos pacifiste de J’accuse. La lourdeur des chromos symboliques et l’épaisseur des ficelles du mélo s’effacent devant la performance hallucinée de Victor Francen et la sincérité de l’auteur.

L’aveu d’impuissance en exergue de l’oeuvre, d’une modestie aussi touchante que rare chez Abel Gance, montre combien refaire son pamphlet antibelliciste à l’aube de la deuxième guerre mondiale importait à son coeur. Ce retour à un de ses sujets de prédilection permet également à l’artiste de renouer avec une inspiration poétique qui ne trouvait guère à s’épanouir dans  Lucrèce Borgia, Louise et autres Roman d’un jeune homme pauvre. La séquence finale, quoique inutilement délayée par rapport à l’originale, n’a pas manqué hier soir de susciter les applaudissements du public de la Cinémathèque française, public pourtant blasé s’il en est.

Le roman d’un jeune homme pauvre (Abel Gance, 1935)

Un marquis ruiné se fait embaucher comme régisseur pour assurer une dot à sa fille…

Impossible de déceler la touche d’Abel Gance dans cette histoire à dormir debout platement mise en scène. De plus, Marie Bell compte parmi les interprètes féminines les moins jolies d’un réalisateur qui avait habituellement fort bon goût en la matière.

Cyrano et D’Artagnan (Abel Gance, 1964)

Au XVIIème siècle, Cyrano de Bergerac et D’Artagnan montent à Paris, l’un pour servir la reine l’autre pour servir le cardinal.

Le dernier « véritable » film d’Abel Gance ne dépare pas au sein de la filmographie de son auteur. Il est aussi mal fichu qu’attachant. Certes, le temps glorieux des expérimentations géniales est depuis longtemps révolu ; les quelques travellings accélérés ne font guère illusion : filmage et montage sont globalement sages. Il n’empêche : la liberté du créateur se manifeste pleinement dans ce film qui détonne franchement au sein de la production de son époque. Il y a d’abord le scénario, un des plus baroques, un des plus composites qu’on puisse imaginer. Puisant chez Rostand, chez Dumas aussi bien que dans l’Histoire de France, Cyrano et D’Artagnan n’en est pas moins du pur Abel Gance. C’est comme si, ne sachant brider son enthousiasme tout en se sachant au terme de sa carrière, le cinéaste avait voulu caser plusieurs films dans un seul. Ça commence comme un roman initiatique, ça continue comme un film de cape et épée, ça se poursuit comme une comédie galante…ça s’achève comme une fable de La Fontaine. Chacun de ces segments est autonome par rapport aux autres. L’amitié entre Cyrano et D’Artagnan sert de fil conducteur mais des ellipses qui échappent à l’entendement du spectateur ramollissent cette ligne dramatique.

Abel Gance s’attache en fait au portrait du bretteur-poète-rêveur-inventeur qu’était Cyrano, personnage dans lequel il se projette certainement. Les Trissotin pourront facilement moquer son éternelle naïveté mais ce n’est pas le moindre des mérites du vieux cinéaste que d’avoir su exprimer, par exemple dans la scène du duel contre la gigantesque horde de spadassins qui annonce Mon nom est Personne, quelque chose de la fascination du petit garçon en face du héros. La foi d’Abel Gance dans ce qu’il raconte, son indéfectible premier degré, la sincérité de son admiration pour les grands humanistes, lui permettent ainsi de faire partager au spectateur l’émerveillement de d’Artagnan lorsqu’il découvre le magnétophone créé par son ami,  insérant, au passage, des bouts de science-fiction dans son film de cape et épées. Sûr de son génie, le cinéaste dédaigne la vraisemblance et ne rend de comptes qu’à la Beauté: en témoignent également les magnifiques dialogues en vers. La photo rougeoyante et la beauté grave de la musique de Michel Magne accentuent le lyrisme de la mise en scène.

Le film est particulièrement bien distribué. José Ferrer insuffle une humanité mélancolique au héros tandis que Jean-Pierre Cassel est un parfait freluquet. Sylva Koscina et Daliah Levi en courtisanes Grand Siècle montrent qu’Abel Gance n’a pas perdu son goût pour les jolies jeunes femmes. Certains seconds rôles sont éminemment savoureux: l’ouverture avec Michel Simon en père handicapé de Cyrano conquiert d’emblée le spectateur.

Tout ça pour dire que, filmé par Abel Gance, Cyrano a mille fois plus de panache que filmé par Jean-Paul Rappeneau.

La fin du monde (Abel Gance, 1930)

Un savant qui a prédit la collision entre une comète et la Terre lutte pour réconcilier l’humanité avant sa fin.

Le contraste entre l’ambition démesurée du propos et la puérilité d’une dramaturgie basée sur des intrigues de romans de gare d’ailleurs mal ficelées contribue grandement au ridicule de La fin du monde. Mais ce n’est pas tout. S’ajoute au passif du film le consternant surjeu des comédiens. Abel Gance lui-même dans le rôle d’une espèce de Christ moderne est particulièrement risible. Génie hugolien de l’art muet, le cinéaste n’avait de toute évidence pas encore intégré cette nécessité première du parlant: le naturel des apparences.

Néanmoins, il ne faudrait pas être trop dur avec Abel Gance qui a ici le mérite d’être autrement plus ambitieux que ses collègues à une époque où la frilosité devant la nouvelle technique guidait la majorité des cinéastes sans d’ailleurs que leurs films ne soient forcément meilleurs (essayez de me trouver un bon parlant français sorti avant 1931). A tort ou a raison, La fin du monde a été ramenée d’une durée de 3 heures à une durée de 1h30 par ses producteurs mais l’auteur était le premier à reconnaître son échec en 1964 lors d’une présentation de son film à la cinémathèque. Reste les grandioses plans de destruction de la fin.

Cri d’un pacifiste hanté par la première guerre mondiale et les spectres politiques de son temps, La fin du monde est aussi un film dont la sincérité et le caractère éminemment personnel ne font jamais aucun doute (contrairement à Melancholia par exemple).

Louise (Abel Gance, 1938)

Contre ses parents, une jeune fille est amoureuse d’un artiste.

L’ostentatoire virtuosité d’Abel Gance ne saurait réhausser l’irrécupérable platitude de l’opérette de Gustave Charpentier. Celui qui fut le plus grand poète lyrique du cinéma français ne s’accommode pas d’un sujet aussi léger, à savoir l’opposition entre une jeune fille et ses parents. Le surjeu des comédiens accentue le simplisme de l’ensemble.