Les héros de Télémark (Anthony Mann, 1965)

En Norvège, des résistants tentent de neutraliser une usine fournissant de l’eau lourde aux nazis.

Par rapport à La bataille de l’eau lourde, c’est l’extrême inverse. Un romanesque usé et facile au service d’une glorification de la star Kirk Douglas parasite le beau récit des faits de résistance. Heureusement, l’élégance du découpage de Anthony Mann -toujours aussi ingénieux, concis et fonctionnel- est intacte. Les poursuites à skis dans les étendues glacées norvégiennes sont aussi bien filmées que les chevauchées de naguère dans les montagnes du Colorado. La réputation calamiteuse du dernier film achevé par le grand cinéaste n’est donc pas vraiment justifiée.

Maldonne pour un espion (A dandy in aspic, Anthony Mann et Laurence Harvey, 1968)

Un agent du KGB infiltré au MI5 est missionné par ce dernier pour éliminer un agent russe identifié avec son nom.

Le grand Anthony Mann mourut au cours du tournage qui fut achevé par son acteur principal, Laurence Harvey. Cela dit, je ne sais dans quelle mesure ce drame serait responsable du caractère embrouillé et filandreux de la narration comme du kitsch de la réalisation, pleine de zooms intempestifs. L’histoire d’amour avec la jeune photographe jouée par Mia Farrow, pour convenue qu’elle soit, est ce que Maldonne pour un espion contient de plus réussi.

 

Railroaded! (Anthony Mann, 1947)

Un jeune homme est injustement accusé d’un braquage ayant mal tourné par une des témoins.

La narration n’a pas le naturel implacable de Desperate, premier et meilleur des films noirs de série B réalisés par Mann. En revanche, même si John Alton n’est pas encore chargé de la photographie, les images impressionnent déjà par leur stylisation tranchante. Les idées plastiques, tel les flammes blanches sortant des canons dans l’obscurité, renforcent la brutalité des séquences de violence qui inspirent particulièrement le cinéaste; j’ai donc regretté qu’il n’y ait pas encore plus d’action.

Il marchait dans la nuit (Alfred L. Werker et Anthony Mann, 1948)

A Los Angeles, des policiers recherchent un cambrioleur qui a tué un des leurs.

L’éclat du style, fondé sur les splendides contrastes de John Alton, des décors insolites et un découpage impeccable, fait passer outre la lourdeur didactique de la voix-off. Quoiqu’il n’en soit pas le réalisateur officiel, c’est à mon sens la meilleure, car la plus équilibrée, des multiples séries B à tendance documentaire auxquelles Anthony Mann a mis la main à la pâte à la fin des années 40.

 

Marché de brutes (Raw deal, Anthony Mann, 1948)

Un homme s’évade de prison avec l’aide d’une fille qui est amoureuse lui mais entraîne dans leur cavale la bourgeoise dont il demeure amoureux.

Aux confins de l’abstraction, la sécheresse formaliste du style force l’admiration mais éloigne quelque peu le spectateur des personnages et des enjeux dramatiques.

 

Le port des passions (Thunder bay, Anthony Mann, 1953)

A la Nouvelle-Orléans, un foreur pétrolier s’attire l’hostilité de la communauté de pêcheurs.

Si c’est certes à juste titre que Le port des passions ne jouit pas de la même réputation que la fabuleuse pentalogie de westerns, cette collaboration méconnue entre Anthony Mann et James Stewart est intéressante à divers titres. En effet, le déroulement du récit a beau être balisé et la romance du héros superfétatoire, les forces de progrès inhérentes au capitalisme et les troubles afférents (ainsi de l’arrivée d’étrangers qui perturbe la bonne marche matrimoniale) sont judicieusement montrés. Même si sa résolution est conventionnellement unanimiste, le conflit entre la communauté de pêcheurs de crevettes et l’entrepreneur pétrolier est retranscrit sans manichéisme. Par exemple, le personnage campé par Dan Duryea ne manque pas de nuances. Bref, Le port des passions est un film honorable quoique le Golfe du Mexique -forcément plat et unicolore- n’inspire pas autant Anthony Mann que le désert de l’Arizona ou les glaciers du Canada; son découpage est ici fonctionnel mais dénué de génie.

Les furies (Anthony Mann, 1950)

Le propriétaire d’un ranch immense se heurte au caractère indépendant de sa fille…

C’est comme si les auteurs avaient utilisé un marteau pour faire rentrer la tragédie grecque dans le cadre du western. On est loin du merveilleux naturel des films d’Anthony Mann écrits par Borden Chase ou Philip Yordan. Les relations entre les personnages et l’évolution du récit semblent artificielles. Hypothèse: le tempérament foncièrement classique d’Anthony Mann s’accorde moins à l’univers « bigger than life» de Niven Busch (scénariste des Furies) que celui des flamboyants réalisateurs de Duel au soleil et La vallée de la peur. Certes, le cinéaste enrobe les tunnels de dialogues (préférés ici aux scènes d’action) avec le génie du cadrage qui est le sien : on sent que chaque plan est savamment étudié pour intensifier le drame. Le déroulement global du film n’en reste pas moins laborieux tant l’histoire, capillotractée au possible, est traitée avec un sérieux plombant. La photo très sombre impressionne avant que son uniformité ne la fasse apparaître comme facilement décorative et non comme l’expression du climat dramatique d’un moment donné.

Sing your way home (Anthony Mann, 1945)

Après la seconde guerre mondiale, sur le paquebot du retour au pays, un journaliste est chargé de chaperonner un groupe d’adolescents qui jouait de la musique pour les troupes américaines.

On comprend qu’en 1945, cette bluette patriotique ait gonflé le coeur du public. On comprend qu’aujourd’hui, elle n’ait plus aucun intérêt pour personne si ce n’est les aficionados les plus pervers de son réalisateur qui se comporte ici en pur (et parfait) exécutant.

La rue de la mort (Side street, Anthony Mann, 1950)

A New-York, un modeste coursier dont la femme est sur le point d’accoucher dérobe de l’argent à son patron. La somme est cent fois plus importante qu’il ne l’avait prévu…

Comme la plupart des films noirs d’Anthony Mann, La rue de la mort commence par une excellente introduction simili-documentaire. Il montre ensuite le parcours d’un homme tout à fait banal (cette banalité est appuyée par la voix-off) entraîné dans une sale histoire. Malheureusement, un scénario tarabiscoté fait que le drame du personnage ne s’avère pas aussi intense qu’il aurait pu l’être. Plutôt que de développer ses rapports avec sa femme et avec la police, les auteurs ont inventé une histoire téléphonée de tueur en série homosexuel. L’ambigüité morale est donc rapidement levée et, malgré son forfait, notre protagoniste principal se retrouve rapidement dans une position de victime. Dommage. Reste la science du cadrage de Mann et quelques éclats dans la mise en scène tel une jolie course-poursuite finale dans les rues de Manhattan même si rien ici n’égale la force brutale de l’exécution à la moissonneuse-batteuse dans Incident de frontière.

Le livre noir (The black book/The reign of terror, Anthony Mann, 1949)

Pendant la Terreur, 48 heures avant une réunion décisive de la Convention, des hommes recherchent le livre noir qui contient les noms des opposants supposés que Robespierre veut guillotiner.

Ou la Révolution française outrageusement et magnifiquement simplifiée par Hollywood. Si les Américains ont appris l’histoire avec ce genre de film, il ne faut pas s’étonner de leur inculture. Ceci étant posé, Le livre noir est une excellente fantaisie historique, un peu dans l’esprit d’Alexandre Dumas. Pour la réflexion politique donc, on repassera. De trépidantes courses-poursuites constituent l’essentiel du film. Respectant une quasi-unité de temps, le récit est haletant et parfaitement mené. Le livre noir a la concision et le fini plastique des films noirs qu’Anthony Mann tournait à la même époque. Il n’y a pas une once de graisse, pas un plan en trop, le cinéaste attrape le spectateur dès le premier plan et ne le lâche plus pendant 90 minutes au rythme effréné. La photographie de John Alton est superbe et les cadrages géniaux en cela qu’ils concentrent la narration avec un maximum d’efficacité dramatique et d’harmonie plastique. Mineur mais brillant.

Strangers in the night (Anthony Mann, 1944)

Un soldat rapatrié veut rendre visite à la femme avec qui il correspondait. Il tombe sur sa mère, un brin timbrée…

Le gros problème de ce thriller psychanalitico-gothique de série Z (il dure 55 minutes donc on n’a pas trop le temps de s’ennuyer) est un scénario consternant qui essaie de faire mystère d’une révélation éventée par l’ensemble des spectateurs au bout d’un quart d’heure. Plusieurs séquences d’une bêtise sans commune mesure ne dépareilleraient pas dans un sketch des Inconnus. Strangers in the night est donc ce qu’il est convenu d’appeler un nanar mais précisons qu’il est excellemment cadré par Reggie Lanning, futur chef opérateur des Alfred Hitchcock présente, et Anthony Mann qui faisait alors ses débuts de réalisateur.

Strategic Air Command (Anthony Mann, 1955)

Une collaboration méconnue de la paire bénie Anthony Mann/James Stewart. Stewart incarne un joueur de base-ball qui reprend du service dans l’aviation, pour les besoins de son pays. C’est évidemment un film de propagande pour le Strategic Air Command -commandement de l’US Air Force qui regroupe des unités de bombardiers- mais la propagande est subtile, le film se focalisant, plus encore que Romance inachevée, sur le couple James Stewart/June Allyson. Les éternels tourments de l’épouse qui voit son homme la délaisser pour son engagement dans l’Armée, engagement toujours plus chronophage. L’alchimie entre les deux acteurs est évidemment excellente et on croit sans peine à leurs disputes et réconciliations. Intelligence de la propagande donc, qui passe par une histoire plus surprenante qu’il n’y paraît car le message du film pourrait être au final « l’armée est faite de citoyens moyens, avec des problèmes de couple, avec des défauts, et on apprécie leurs services rendus même si on finit par les virer à cause de ces défauts ». On est donc loin des héros sans peur et sans reproche. Ce qui évidemment n’empêche pas un fétichisme de bon aloi vis-à-vis des avions, superbement cadrés en VistaVision. Ajoutons que Strategic Air Command est accompagné par une belle musique élégiaque de Victor Young. Au final, un film de propagande plus intéressant qu’on n’aurait pu l’imaginer, grâce au talent des professionnels impliqués dans sa réalisation, aussi bien les scénaristes, les acteurs, que l’équipe technique dirigée d’une main de maître par Anthony Mann.

Romance inachevée (The Glenn Miller story, Anthony Mann, 1953)

Biopic très conventionnel sur le jazzman Glenn Miller. La grâce du couple Allyson/Stewart n’est pas suffisante pour faire décoller un film balisé du début à la fin et dont les enjeux dramatiques sont, en dehors de la fin tragique de Miller qui permet de faire tomber la biographie dans l’hagiographie, peu consistants.
L’amateur s’amusera à traquer la griffe de Mann et la retrouvera plus dans la relative sécheresse avec laquelle il traite les séquences les plus dramatiques (l’orchestre sous le bombardement), dans un art consommé de la litote et de l’ellipse (la fin, très digne) que dans la plastique des cadrages.

La ruée vers l’Ouest (Cimarron, Anthony Mann, 1960)

Grande fresque sur la conquête de l’Ouest et l’esprit pionnier. S’il serait facile de fustiger le caractère pompier d’une telle entreprise, s’il serait facile de regretter le fourvoiement dans un projet grandiloquent du grand Anthony Mann, celui qui avait su mieux que personne insuffler de la grandeur (tragique et morale) dans des westerns d’une admirable concision, je préfèrerai au contraire louer l’habileté du cinéaste et de ses scénaristes à avoir rendu un film au sujet plombant finalement intéressant. En effet, l’histoire a beau être dans son ensemble platement édifiante, elle est menée avec vigueur et recèle quelques surprises. Les scènes d’actions sont très impressionnantes (notamment la reconstitution du Oklahoma Land Run qui ne camoufle pas la violence d’une telle course) et si le héros n’est guère crédible, à se sentir obligé d’aller se battre aux quatres coins du monde pour défendre la liberté, ses scènes de couples sont très intéressantes et constituent une critique de cet héroïsme. Maria Shell a beaucoup été critiquée pour son jeu mélodramatique mais dans ce film, elle apporte un contrepoint émouvant à Glenn Ford qui incarne des idées édifiantes plus qu’un personnage de chair et de sang. De plus, le film est plus critique qu’il n’y paraît envers l’Amérique, notamment envers ses institutions qui n’ont pas su intégrer les héros fondateurs. Ceci étant dit, La ruée vers l’Ouest n’a évidemment pas grand-chose à voir avec les chefs d’oeuvre du genre, sa fin pompeuse est là pour nous rappeler qu’il s’agit avant tout d’un produit de prestige, du même acabit que La loi du Seigneur de William Wyler ou autre film attrape-festivalier. C’est juste que c’est beaucoup mieux que La loi du Seigneur, notamment parce qu’Anthony Mann reste un grand metteur en scène.

Desperate (Anthony Mann, 1947)

Quintessence de la série B américaine. Mann encore à ses débuts a déja un talent inouï pour le cadrage, un savoir-faire unique pour le placement de la caméra qui lui permet de ne tourner aucun plan en trop. Le film est évidemment un joyau de concision narrative. En 73 minutes chrono, l’histoire est racontée, avec suffisamment de rebondissements et de suspense pour tenir le spectateur en haleine. Le génie de la série B américaine, particulièrement flagrant dans Desperate, c’est également de rendre les personnages plongés dans des situations conventionnelles crédibles voire même banals en leur donnant juste ce qu’il faut de caractérisation sociale et familiale pour les rendre attachants; le tout sans jamais ralentir le rythme du récit. On pourra juste reprocher à ce film une fin héroïque un peu déplacée, qui jure avec la façon dont le personnage principal était présenté jusque là.

Du sang dans le désert (The tin star, Anthony Mann, 1957)


Un vieux chasseur de primes apprend son métier à un jeune shérif idéaliste et inexpérimenté.
Du sang dans le désert est à ma connaissance la seule collaboration d’Anthony Mann avec le grand Henry Fonda et on peut légitimement le regretter tant l’acteur est à l’aise dans ce rôle de vieux pistolero mi-paternaliste mi-narquois qui annonce celui de Jack Beauregard. On pourra regretter un scénario qui n’a pas la profondeur de ceux de Borden Chase (qui a signé trois des westerns Mann/Stewart), la faute peut-être à un ton un peu plus léger qu’à l’accoutumée. Mais en 1957, Mann est toujours un immense metteur en scène et il le prouve ici à maintes reprises: la scène de l’accueil du docteur en particulier est une idée géniale.
Un Mann un peu « mineur » par rapport à ses collaborations avec James Stewart mais ça reste un grand plaisir de cinéma.