Les maudits/L’héritage d’Ingmar (Gustaf Molander, 1925)

Un jeune homme veut récupérer les terres de son père tandis qu’un prêcheur exalté incite les villageois, parmi lesquelles sa fiancée, à partir à Jérusalem.

Cette adaptation de Selma Lagerlöf manque d’unité dramatique. De ce fait, le conflit typiquement suédois entre attaches terriennes et attaches spirituelles, qui est le sujet profond du film, n’est pas très clair dans son exposition. Cependant, Gustaf Molander s’avère un digne héritier de Sjöström et Stiller grâce à sa maîtrise d’une mise en scène dont le réalisme impeccable est troué par des embardées merveilleuses (apparition de trolls) ou tragiques (l’étonnant flashback sur le Titanic) sans que la cohérence de l’oeuvre n’en pâtisse.

Mathias Sandorf (Henri Fescourt, 1921)

Un conspirateur hongrois trahi par ses amis s’évade de prison et revient, vingt ans après, pour se faire justice.

Jules Verne s’est inspiré du Comte de Monte-Cristo. Henri Fescourt a tiré de cet hommage un des rares fleurons du film d’aventures à la Française. Sa volonté de tourner en décors naturels (mers, montagnes, gorges, grottes et villages méditerranéens se succèdent à l’écran), son ingéniosité (il a utilisé les talents d’un graveur pour construire des images impossibles à enregistrer en maintenant l’illusion réaliste, a gratté la pellicule pour figurer les éclairs…) et sa remarquable utilisation de la plastique au service de la dramaturgie dans une séquence d’anthologie font de Mathias Sandorf un film varié, dynamique et spectaculaire. Initialement, ça durait 6 heures et deux tiers sont perdus donc il y a un peu de confusion dans la narration mais ça reste compréhensible. Peut-être même que ces disparitions ont renforcé la vivacité du rythme.

Le père Goriot (Jacques de Baroncelli, 1921)

Un vieil homme dilapide ses économies pour ses filles coquettes.

Après la découverte de Nène, j’ai encore une fois été frappé par la beauté dépouillée des images de Baroncelli. Le classicisme impeccable de sa facture n’empêche pas la vibration émotionnelle grâce à de bons acteurs et à la vérité des gestes violents (la force brutale de Vautrin est superbement restituée lors de son arrestation). Sans être aussi puissamment lyrique que le chef d’oeuvre de Balzac, Le père Goriot version Baroncelli en est une digne adaptation.

Les enfants du capitaine Grant (Victorin Jasset et Henry Roussel, 1913)

Les enfants d’un capitaine naufragé quelque part sur le 37° de latitude partent à la recherche de leur père.

Je n’ai pas lu le roman de Jules Verne mais il semblerait que Victorin Jasset -mort sur le tournage repris par Henry Roussel- y ait vu un prétexte idéal pour reprendre son thème de prédilection: les poursuites. Périple d’ampleur mondiale oblige, il élargit son espace, figurant les Andes, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et l’Ecosse grâce aux paysages variés du Sud de la France mais le principe fondamental reste le même que dans Protéa et Zigomar: action, action, action. La psychologie des personnages est nulle mais cette action se sophistique: un enfant est enlevé par un condor (Hergé s’en est-il souvenu pour Le temple du Soleil?) mécanique, un train tombe d’un pont détourné (le suspense est alors digne d’un film américain de 1916), des dizaines de figurants indiens poursuivent les héros, préfigurant ainsi l’introduction des Aventuriers de l’arche perdue (mais la naïveté politique de Jasset est plus excusable que celle de Spielberg). Si le maître du film d’action qu’était Jasset avait survécu à l’année 1913, la face du cinéma français eût-elle été changée?

Zigomar peau d’anguille (Victorin Jasset, 1913)

Zigomar, qui avait fait semblant de se suicider avant son procès, est ressucité par Rosaria, sa complice.

Entre 1912 et 1913, le cinéma a progressé à pas de géants. Ainsi, si la technique de Jasset reste très simple (pas de mouvement de caméra, valeurs de plans qui changent peu), la narration a gagné en continuité et l’évolution de chaque séquence est plus détaillée. Il n’y a guère d’unité entre les multiples péripéties mais Zigomar peau d’anguille est un déroulé d’action pure chargé de fantaisie (l’inondation, l’utilisation de l’éléphant…) qui annonce le chef d’oeuvre Protéa. Tel qu’en témoignait le plaisir d’une petite fille assise près de moi, la fraîcheur de ces bandes largement centenaires est intacte.

Zigomar contre Nick Carter (Victorin Jasset, 1912)

Le détective Nick Carter pourchasse le méchant Zigomar.

Un « cross-over » avant la lettre. Sans doute que le manque de clarté dans la conduite d’un récit très simple est dû à la perte de plusieurs plans et séquences. Ce film clairement primitif se suit quand même avec plaisir car il y a pas mal d’idées (plus visuelles que dynamiques) qui apparentent le film à une bande dessinée (ce que les oeuvres originales n’étaient pas). La plus notable est celle d’un salon de jeux se transformant en salle de concert grâce à des accélérés. Fritz Lang s’en souviendra dix ans plus tard lorsqu’il réalisera Docteur Mabuse.