Pour sauver sa race (The Aryan, William S.Hart, Reginald Barker & Clifford Smith, 1916)

Un jeune chercheur d’or devient un chef de bande haineux après qu’une entraîneuse l’a tenu éloigné de sa mère lorsqu’elle mourait.

Pourquoi, au sein de l’excellente production de William S.Hart à la Triangle -toujours riche d’un réalisme dru, d’une interprétation sobre, d’une dramaturgie complexe et d’un découpage concis- Pour sauver sa race est-il le plus réputé, reconnu comme un titre capital du septième art dès sa sortie par Delluc, Mitry, Cocteau et consorts? Il y a d’abord la forme narrative que prend ici l’itinéraire moral du héros. Une utilisation géniale de l’ellipse et l’hétérogénéité des situations dramatiques et des décors insufflent une dimension romanesque tout en présentant un large panel de scènes amenées à devenir canoniques pour le genre western. Le tout en moins d’une heure. Mais ce qui fait de Pour sauver sa race une oeuvre véritablement unique est que, en plus de péréniser voire d’inventer les conventions du genre, elle se paye le luxe d’en détourner certaines, pour un maximum de vérité humaine et de grandeur tragique. Voir ainsi la façon dont Rio Jim se débarasse de son gang, ou encore le dernier plan.

Il y a aussi une mise en scène d’une maîtrise exceptionnelle, mettant aussi bien en valeur le détail significatif que le dessein d’ensemble. Parmi mille bonheurs d’expression, citons ce plan du convoi avançant sur une ligne d’horizon accidentée, superbement photographié par Joe August, analogue à ces images qui enchantèrent tous les amateurs de John Ford et que, très possiblement, le réalisateur des Cheyennes a piquées ici. Enfin et surtout, il y a Bessie Love, aussi frêle et pure que Lilian Gish, qui s’avère la plus parfaite des partenaires féminines de William Hart car son charisme irradiant rend instantanément crédible la mutation morale dont elle est la vectrice.

Bref, plus de cent ans après sa sortie, la force expressive de ce classique fondateur du western (à mon avis le premier chef d’oeuvre du genre) n’a nullement été altérée par ses nombreux et souvent glorieux successeurs. Qu’une copie, fût-elle incomplète, ait été retrouvée après que l’oeuvre a été considérée perdue pendant 80 ans devrait, dans un milieu cinéphile doté d’un juste sens des priorités, constituer un évènement capital. On voit bien qu’il n’en est rien.

Les parias de la vie (The good bad man, Allan Dwan, 1916)

Dans le Wyoming, un bandit qui donne ses butins aux orphelins retrouve l’assassin de son père.

La mise en scène enlevée et parfois grandiose (des plans très larges pleins de cavaliers) ainsi que l’interprétation bondissante de Douglas Fairbanks transfigurent une dramaturgie des plus conventionnelles.

L’X noir (Léonce Perret, 1916)

Sur la côte d’Azur, un voleur masqué dérobe les bijoux dans les palaces.

Film entrepris pour surfer sur la vague Fantomas, L’X noir intègre des éléments de comédie bourgeoise typiques de Léonce Perret. L’intrication des mensonges du vaudeville et des manipulations du cambrioleur singularise ce film d’action qui pèche par un rythme d’une rebutante mollesse. Lorsque cela commence à susciter l’intérêt, il s’avère que c’est déjà la fin. Dommage.

Le marchand de poisons (Big Jim Garrity, George Fitzmaurice, 1916)

Le gérant d’une mine s’oppose au fils du propriétaire qui vend de la drogue à ses ouvriers.

Le rocambolesque scénario manque d’unité dramatique et l’interprétation n’est pas aussi fine que dans les productions de Thomas Ince mais la qualité documentaire et spectaculaire des séquences à la mine, le mélange de réalisme dru et de précision visuelle et le dynamisme de la mise en scène font de ce Marchand de poison un film typique de cet âge d’or du cinéma américain que furent les années 1915-1917.

Le crépuscule du coeur (Maurice Mariaud, 1916)

Sur la côte d’Azur, une bourgeoise cherche à marier ses filles à un vieux marquis qui lorgne sur leur cousine.

Deux qualités dénotent l’originalité purement cinématographique de Maurice Mariaud:

  • un comique et une émotion qui passent par la mise en scène, c’est à dire l’organisation des personnages dans l’espace et leurs distances par rapport à la caméra. Le long travelling arrière sur les jeunes filles jouant des coudes pour se rapprocher du marquis en est l’expression la plus significative.
  • une fluidité des changements de registre qui éloigne le récit de tout carcan préétabli et le rapproche de la vie: la légèreté n’altère pas la matière dramatique; bien aidé par de bonnes actrices et aussi maître de la lumière qu’un Léonce Perret, Mariaud sait enchaîner des séquences amusantes avec des évocations mélancoliques (un vieil homme rêve à une jeune fille, mais sans que le rêve ne soit figuré) ou accablantes (une jeune fille est enlevée à la compagnie de ses cousines pour aller faire la conversation à un beau parti).

Tom Sawyer (William Desmond Taylor, 1916)

Dans un village au bord du Mississipi, un gamin fait les quatre cent coups.

Jack Pickford, 20 ans, est beaucoup trop âgé pour le rôle éponyme mais le décor naturel de la campagne américaine donne une certaine fraîcheur à cette adaptation d’un roman dont les péripéties les plus dramatiques ont été escamotées (elles furent traitées dans une suite sortie l’année suivante). En résulte une chronique sympathique mais dépourvue d’unité forte.

Hoodoo Ann (Lloyd Ingraham, 1916)

Une pensionnaire d’un orphelinat est recueillie par un couple…

Comédie produite par Griffith qui fait mesurer combien sa mise en scène pouvait faire la différence. Rien, ici, n’élève un sujet niais au possible. Mae Marsh est trop vieille pour le rôle, la narration s’attarde trop longuement sur des péripéties sans intérêt, aucun sens du cadre et du décor ne vient enraciner l’action par ailleurs mal conduite. Bref, on n’y croit pasune seule seconde et on s’ennuie grandement malgré que ça ne dure qu’un peu plus d’une heure. De loin, Hoodoo Ann est le moins bon des films de la Triangle que j’ai pu voir.

Dernier Amour (Léonce Perret, 1916)

Une actrice vieillissante s’entiche d’un jeune réalisateur de cinéma venu tourner dans sa villa.

Le récit a beau pécher par schématisme suranné, les relents incestueux d’une telle relation sont retranscrits avec une certaine justesse notamment dans la scène où Valentine Petit, impeccable dans ce rôle, prépare des crêpes pour son jeune amant. Au sein d’une mise en scène dont la facture souvent théâtrale dénote une régression par rapport aux formidables Mystère des roches de KadorEnfant de Paris et autres Roman d’un mousse (sans que ce primitivisme ne porte forcément préjudice à un canevas qui n’appelait pas la plus grande des virtuosités…), quelques idées cinématographiques se distinguent au premier rang desquelles le panoramique à 360° sur les différents plateaux de la Gaumont s’achevant sur la fiancée abandonnée; en revanche, le symbolisme floral est un peu lourdingue.

Les ailes (Mauritz Stiller, 1916)

Un vieux sculpteur prend pour modèle un beau jeune homme…

C’est la première adaptation du roman de  Herman Bangs Michael avant le beau film réalisé huit ans plus tard par Dreyer. La technique encore un peu primitive et le jeu pas toujours subtil des comédiens font que la mise en scène garde de fâcheux accents théâtraux. A noter un début et une fin « méta-cinématographiques » qui introduisent une sympathique ironie.

The habit of happiness (Allan Dwan, 1916)

Un fils de bonne famille passant son temps à égayer les clochards est sollicité par l’entourage d’un milliardaire qui ne sourit jamais.

Ce bref synopsis montre combien The habit of happiness fut conçu comme un manifeste à la gloire de sa star: Douglas Fairbanks, rayonnante incarnation de la vitalité, de l’enthousiasme et de la joie. Le contempler entrain de rire, de bouger, de faire le coup de poing est un plaisir euphorisant qui se suffit à lui-même mais les auteurs à son service ne manquent ni d’inventivité, tel qu’en témoigne le gag métacinématographique de l’intertitre avec les vagabonds, ni de maîtrise, tel qu’en témoigne la vivacité du rythme des images.

The last of the Ingrams (Walter Edwards, 1916)

Dans une ville côtière puritaine, le dernier rejeton d’une grande famille, alcoolique et paresseux, risque de voir ses biens saisis par le banquier…

Encore une fois, la merveilleuse alchimie de la Triangle de Thomas Ince transfigure un matériau bancal. Il y a quelque chose d’un peu capillotracté et démonstratif dans cette histoire de déchéance et de rédemption d’un alcoolique faisant face aux Pharisiens et épaulant une Marie-Madeleine des temps modernes. De plus, la composition de William Desmond a tendance à alourdir la sauce. Mais la netteté du découpage, le dynamisme inventif des morceaux de bravoure et, surtout, le fantastique alliage de naturel et de sophistication dramatisante dans la lumière intensifient la présence de ce qui se déroule à l’écran tout en insufflant une profonde densité à la description critique d’une communauté puritaine.

Têtes de femmes, femmes de tête (Jacques Feyder, 1916)

Une femme du monde soupçonne son mari de la tromper avec une princesse…

Le premier film de Jacques Feyder est une comédie mondaine dont la parfaite exécution, le goût et la retenue suscitent plus d’ennui (poli) que d’estime tant il est vrai que manque le brin de fantaisie qui viendrait épicer ce canevas conventionnel et inintéressant au possible. C’est la différence entre Feyder et Lubitsch.

Gretchen the Greenhorn (Chester M. Franklin & Sidney A. Franklin, 1916)

Une jeune Hollandaise rejoint son père émigré à New-York…

L’exposition montre dignement divers individus formant le fameux « melting-pot » américain et la vie dans un quartier populaire au début du siècle donne lieu à des scènes émouvantes de précision (la mère qui envoie son fils mendier chez les voisins). A partir du moment où un ingrédient policier est introduit dans le récit, Gretchen the Greenhorn se fait plus conventionnel et artificiel. Néanmoins, le dynamisme des poursuites et le suspense entretenu par un complexe montage parallèle donnent une belle idée du niveau moyen de qualité du tout-venant de la Triangle (ce dont ce véhicule pour Dorothy Gish semble relever).

Joli rayon de soleil (Little Mary Sunshine, Henry King, 1916)

Un noceur rejeté par sa fiancée pour avoir trop bu trouve dans sa voiture une petite fille orpheline suite au meurtre de sa mère par son père…

Ce presque long-métrage est un véhicule pour l’enfant-star Baby Marie Osborne. On pourra apprécier la façon dont Henry King, qui se révèle ici un bon acteur, évacue rapidement le pathos pour se concentrer sur la relation, toute en tendresse et en charmantes facéties, entre l’amoureux malheureux et l’enfant trouvé. Les teintes dorées de l’image renforcent l’aspect mignon de ce conte puritain.

La rédemption de Rio Jim (The return of Draw Egan, William S. Hart, 1916)

Un bandit en cavale accepte un poste de shérif dans une ville en proie au désordre…

De par la qualité de sa mise en scène, The return of Draw Egan fait indéniablement partie des meilleurs westerns de son temps. La sophistication d’un découpage très signifiant insuffle du poids à chaque geste de la star (le roulage d’une cigarette est aussi dramatisé qu’une fusillade) et concrétise la louable ambition des auteurs qui était de retracer l’évolution psychologique du héros plutôt que d’exciter le spectateur avec des chevauchées. En effet, à l’exception d’un début sur les chapeaux de roues, l’essentiel du film se déroule en milieu urbain. Toutefois, on ne m’empêchera pas de préférer la vive spontanéité des Cheyenne Harry de John Ford à la pesante précision des Rio Jim. L’austérité puritaine de William S. Hart aurait fait de lui un comédien idéal chez Dreyer mais rend son western quelque peu monotone. Je chicane parce que je pense que le grand air, le mouvement et la variété des registres conviennent mieux au genre que les intérieurs, les postures étudiées et le sérieux affiché mais The return of Draw Egan n’en demeure pas moins un très bon film, emblématique des génies de Hart et de la Triangle.

Civilization (Reginald Barker, Thomas H. Ince et Raymond B. West, 1916)

Le cas de conscience d’un officier à qui l’on a demandé de torpiller un paquebot avec des civils l’amène à rejoindre les militants pacifistes.

Préfigurant Cecil B. DeMille, Thomas Ince et ses collaborateurs ont réussi à marier l’allégorie la plus générique au drame le plus intimiste pour réaliser leur grande oeuvre pacifiste et chrétienne. C’est la richesse d’invention dans le détail qui évacue le risque d’assèchement induit par l’abstraction d’un tel programme. Que ce soit dans le sentimentalisme mélodramatique des scènes de départ à la guerre, le lyrisme photographique des plans de la révélation faite aux bonnes soeurs ou encore l’inspiration dantesque des rêveries du héros entre la vie et la mort, la variété et la qualité de la mise en scène sont telles que la force expressive des séquences prime perpétuellement sur la littéralité de l’ahurissant scénario qui a procédé à leur élaboration. Ainsi, même si le spectateur a vu des centaines de film sur « l’horreur de la guerre », il ne peut qu’être frappé par ces deux plans où un cheval fait rouler le cadavre de son cavalier avec son sabot. Rarement dans l’histoire du cinéma, symbolisme et réalisme ont été aussi intimement mêlés, l’un décuplant la force de l’autre. Face à ce film essentiel et enthousiasmant qu’est Civilization, l’honnêteté me conduit tout de même à formuler une réserve: il y a quelques longueurs dans la redondante prise de conscience de l’Empereur.