Le comte de Monte Cristo (Henri Pouctal, 1917-1923)

La vengeance d’Edmond Dantès, trahi, emprisonné, évadé et devenu comte de Monte Cristo.

Feuilleton en huit épisodes ressorti en 1923 dans une version raccourcie à 3h. C’est cette version que j’ai vue. Ceci explique peut-être le rythme haché et soûlant qui empêche toute implication du spectateur dans le récit, toujours aussi rocambolesque. Le jeu des acteurs est globalement conventionnel et exagéré. Du point de vue du découpage, c’est nettement plus primitif que Travail même s’il y a des images assez fortes, telles celles au château d’If, et une utilisation audacieuse du clair-obscur (plus obscur que clair) par Léonce-Henri Burel. Tout ça pour dire que Le comte de Monte Cristo version Pouctal a plutôt mal vieilli.

Cameo Kirby (John Ford, 1923)

Sur le Mississipi, un propriétaire terrien se suicide après avoir perdu une partie de poker à laquelle assistait un joueur professionnel amoureux de sa fille…

Il s’agit du premier film de Ford crédité à « John Ford » à la place de « Jack Ford ». On trouve déjà la figure, chère au réalisateur de La chevauchée fantastique, du joueur plus noble qu’il n’y paraît. L’élégant John Gilbert incarne parfaitement ce rôle, le décor du Sud américain est plaisant et l’intrigue, quoique emberlificotée et conventionnelle, génère des scènes d’action mouvementée. Bref, sans être un film majeur de son auteur, Cameo Kirby se laisse regarder.

North of Hudson Bay (John Ford, 1923)

Dans la baie de Hudson, un homme cherche son frère chercheur d’or assassiné…

Pour un film de Tom Mix, il y a peu d’action et pas mal de scènes en intérieur. Qui plus est, cette action est très kitsch. Le folklore du costume de Tom Mix et l’artifice de ses pseudo-prouesses sont l’antithèse du naturel dru et beau des westerns avec Harry Carey. Vieillot.

Coeur fidèle (Jean Epstein, 1923)

Une orpheline amoureuse d’un brave garçon est enlevée par un marlou…

Ce pseudo-classique du cinéma muet français n’est en réalité qu’un poussiéreux mélodrame saupoudré de fatras avant-gardiste. Outre le scénario d’un schématisme caricatural, la direction d’acteurs est particulièrement déficiente. Léon Mathot, qui a prouvé plusieurs fois qu’il était un bon comédien, dessert son personnage de brave garçon tant l’expression de sa candeur confine à la niaiserie. Le découpage « impressionniste », ne laissant guère le temps aux plans, paraît aujourd’hui plus hasardeux qu’autre chose (pourquoi tous ces raccords dans l’axe?).

Deux séquences se distinguent par l’ostentation de leur montage. Dans l’une (la fameuse fête foraine), le déferlement d’images, imprécis et sans objet, tourne à vide tandis que l’autre est la seule bonne scène du film puisque la virtuosité formelle y est intimement liée à l’évolution émotionnelle d’un personnage (le méchant qui prend conscience qu’il est trompé pendant un concert de rue). N’était ce passage où la réalisation est -brillamment- expressive, Coeur fidèle aurait été épouvantable de bout en bout.

Koenigsmark (Léonce Perret, 1923)

Dans un duché imaginaire à l’Est de la France, la duchesse qui a fait un mariage de raison est victime d’une conspiration de son beau-frère…

De retour en France après son exil américain, Léonce Perret, qui fut le réalisateur numéro 1 de la Gaumont avant-guerre, se voit confier les rênes de cette superproduction adaptée de Pierre Benoit. Sa mise en scène est de bonne tenue et ne sombre jamais vraiment dans l’académisme décoratif mais chaque péripétie de ce qui reste somme toute un feuilleton est par trop délayée et le film finit par paraître interminable. Le récit, manquant d’unité dramatique et dont la trame est celle des opérettes de Lubitsch, aurait aussi gagné à se prendre moins au sérieux. Reste une petite poignée de belles scène tel la nuit de noces où le feu d’artifice (filmé en couleurs!) fait office de contrepoint à la solitude de la mariée. Sur 3 heures de métrage, c’est bien peu.

Nène (Jacques de Baroncelli, 1923)

Une employée de ferme qui adore les enfants de son patron veuf s’échine pour son frère devenu manchot et amoureux d’une harpie.

Jacques de Baroncelli a été accusé d’affadir le roman de Ernest Pérochon (prix Goncourt 1920) par des concessions commerciales. En témoigne notamment une lettre citée par Bardèche et Brasillach dans leur Histoire du cinéma, lettre adressée à l’écrivain par le réalisateur où celui-ci défend candidement l’idée qu’un happy-end est préférable à la fin originelle car « le public n’aime pas les noyées ». Aujourd’hui, c’est pourtant l’impression inverse qui naît chez le spectateur ne connaissant pas le livre. L’histoire est un tel galimatias mélodramatique que l’on est agréablement étonné de la tenue générale de l’oeuvre.

Le dépouillement -clairement prémédité- des cadrages, les scènes montrant les ouvriers agricoles au travail, les décors naturels et la sobriété de la direction d’acteurs (à quelques passages près) insufflent une certaine dignité à ce qui, fondamentalement, demeure un mélo de la plus basse extraction. Le scénario aurait d’ailleurs gagné à être dégraissé des intrigues secondaires: se concentrer uniquement sur l’itinéraire de Nène aurait peut-être évité coïncidences et autres facilités narratives. Le trait est également épais, qui souligne par des cartons chaque révélation de peur, sans doute, de perdre « le public ».

Pourtant, Nène ne manque pas de qualités. Les paysages sont joliment filmés et, parfois, Jacques de Baroncelli inscrit dans ces paysages le présent du drame entrain de se jouer; la valeur de ces paysages n’est alors plus uniquement décorative mais a une fonction aussi essentielle que dans les westerns d’Anthony Mann. Je songe par exemple au plus beau plan du film, celui de la séparation du frère et de la soeur, plan qui justifie à lui-seul la vision de Nène. De plus, la gracile Sandra Milowanoff joue très bien les victimes de mélo tandis que le physique de Edmond Van Daële préfigure étonnamment celui de Jean Gabin.