Yasmina (André Hugon, 1926)

En Tunisie, une jeune métisse épouse un vieil Arabe…

On aurait pu craindre caricature exotique et manichéisme mélodramatique mais la hauteur de vue surprend agréablement. De même que son homme de main dont l’évolution étonne, le mari arabe n’est pas du tout chargé par le scénario. Plusieurs cartons didactiques montrent la volonté documentaire des auteurs. Comme souvent chez André Hugon, les extérieurs sont bien filmés mais ils sont ici trop rares. La majorité de l’action se déroule dans de grandes demeures de style oriental où la large vacuité des pièces inspire quelques jolis plans à l’auteur du Roi de Camargue. C’est certes trop long mais c’est agrémenté par un érotisme rare: on voit pas mal de paires de seins (parfois plusieurs dans le même plan!). Bref, c’est pas mal. Dans le cinéma français, je ne connais qu’un film à avoir traité aussi franchement du fossé culturel entre les deux rives de la Méditerranée: Pierre et Djemila.

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Les bateliers de la Volga (Cecil B. DeMille, 1926)

Pendant la révolution de 1917, un meneur du peuple tombe amoureux d’une aristocrate qu’il n’a pu se résoudre à exécuter.

Les bateliers de la Volga est sans doute le film américain le plus juste parmi ceux traitant de la révolution russe. Il a été réalisé par un cinéaste farouchement anticommuniste -futur soutien de McCarthy- mais qui mettait la vérité dramatique au-dessus de son opinion personnelle. Grâce à cette hauteur de vue, c’est une véritable dialectique de l’oppression qui meut le récit. Le dénouement de ce récit est quelque peu artificiel mais il est politiquement très audacieux. Plus que dans le versant « fresque » (le manque d’ampleur de la séquence éponyme m’a étonné) de son film, c’est dans le versant intimiste que Cecil B. DeMille brille ici. Ses acteurs (Elinor Fair, Robert Edeson, William Boyd qui ressemble au jeune John Wayne) sont comme souvent inconnus mais leur jeu est d’une finesse telle que l’évolution psychologique de leurs personnages est retranscrite très fidèlement dans des séquences d’une longueur inusitée qui n’en demeurent pas moins passionnantes grâce à la virtuosité totale du metteur en scène.

Au service de la gloire (What price glory, Raoul Walsh, 1926)

Dans un village picard pendant la première guerre mondiale, un capitaine des Marines retrouve un sergent avec lequel il a l’habitude de se battre pour les femmes.

Cela manque de concision à certains endroits mais, cinéaste au sommet de son art, Raoul Walsh mêle magnifiquement la truculence (beaucoup), l’émotion (un peu) et la virtuosité spectaculaire (plus que dans son oeuvre ultérieure, les artifices de la Fox sont notamment utilisés pour styliser les grandioses batailles). Magistral et en tous points supérieur à la version de Ford tant l’inventivité visuelle et, aussi, une plus grande empathie de Walsh envers les « femmes à soldats », empêchent ici la verdeur de sombrer dans la vulgarité.

The lucky lady (Raoul Walsh, 1926)

L’héritière du trône d’un petit royaume dont l’économie est basée sur le jeu refuse un mariage arrangé et s’entiche d’un touriste américain.

Sympathique petite comédie à la Lubitsch agrémentée d’un dynamisme typique de Walsh (la course-poursuite entre amoureux) . Les savoureux cartons sont ce qu’il y a de plus amusant.

Les fiancés de Glomdale (Carl Theodor Dreyer, 1926)

Un jeune fermier est amoureux de la fille d’un voisin promise à un riche prétendant.

Hormis un final inspiré d’A travers l’orage dont le spectaculaire se dilue dans une longueur excessive et un découpage qui n’a pas la précision dramatique de celui de Griffith, ce drame rural à la Stiller (j’ai aussi songé à Johan) est une parfaite réussite où le génie de l’épure visuelle qui est celui de Dreyer intensifie la présence de la matière filmée: carrioles, montagnes, champs de blé, maisons isolées, visages jeunes et moins jeunes. La beauté solaire des séquences d’ébats juvéniles est d’autant plus précieuse qu’elle disparaîtra, peu ou prou, de l’oeuvre du maître danois après cet opus. La dialectique entre élans du coeur et traditions est aussi finement observée que dans L’homme tranquille et donne lieu à des scènes surprenantes et pleines de vérité humaine tel celle où le père, confronté au retour de sa fille prodigue, fond en larmes. Les fiancés de Glomdale est donc un beau film, préférable à La passion de Jeanne d’Arc.

Michel Strogoff (Victor Tourjansky, 1926)

Le tsar envoie un officier derrière les lignes tatares pour rétablir les communications russes…

Certes, cette superproduction fertile en morceaux de bravoure et effets de montage est un des films où Tourjansky affirme le plus clairement sa maîtrise du cinéma, pas du tout évidente à déceler dans Calvaire d’amour ou Volga en flammes. Il n’en reste pas moins que les péripéties assommantes et les scènes de longueur excessive sont bien trop nombreuses. En dépit des couleurs au pochoir, des jolis paysages enneigés filmés en Lettonie, des charges de cavalerie et des courses-poursuites, les trois heures de Michel Strogoff sont donc dures à enquiller !

Gagnant quand même (The shamrock handicap, John Ford, 1926)

Le palefrenier d’un châtelain irlandais ruiné devient jockey en Amérique…

Une pépite typiquement fordienne à base d’exil, d’Irlande et de rêve américain. Disons-le clairement: le traitement de la différence entre l’Irlande et les Etats-Unis, qui constitue le sujet du film, est ici plus franc, moins enjoliveur et moins superficiel que dans L’homme tranquille. Dès 1926, l’absence d’illusion de John Ford quant aux mythes américains est évidente: The shamrock handicap n’a rien d’un hymne à la réussite par le travail acharné. Sans oblitérer l’absence d’avenir économique dans la verte Erin, le cinéaste montre les fêlures et les échecs d’un petit Irlandais propulsé sur les champs de course par un capitaliste nullement méchant mais dénué d’état d’âme. Dans ce rôle, le jeune Leslie Fenton se révèle un excellent acteur, sobre et touchant. Le couple qu’il forme avec la pétillante Janet Gaynor est ravissant. Le relatif pessimisme de l’oeuvre n’empêche nullement la gaieté, la bonne humeur et l’humour fordiens de s’exprimer à travers notamment le truculent personnage de J. Farrell MacDonald. Les cartons sont parfois joliment poétiques. Enfin, la lumière de George Schneiderman est belle et les images sont, comme toujours, composées avec la plus naturelle des perfections.