La nuit du 11 septembre (Bernard-Deschamps, 1919)

Ayant volé le secret d’un mourant sur le champ de bataille, un homme usurpe la fortune de sa veuve…

Une des cinq bobines du film est perdue; ce qui ne clarifie pas la narration d’un mélo capillotracté mais vivifié par le lyrisme brutal du style. Si les articulations du récit ne sont pas très fines, c’est aussi parce que Bernard-Deschamps semble privilégier un violent symbolisme visuel aux motivations psychologiques (sans toutefois se passer complètement de ces dernières). Ainsi de la représentation du Mal avec des mains en ombres chinoises qui préfigure Nosferatu. Nombre de plans « fonctionnels » sont absents de son découpage où s’enchaînent des scènes réduites à une image forte. Voir par exemple la stupéfiante rapidité de l’enchaînement entre la rencontre avec la veuve et l’incendie de sa maison.

La présence de Séverin-Mars, toujours halluciné, mais aussi la beauté des cadrages et l’inventivité du montage au service de l’émotion évoquent, sur un mode mineur, les chefs d’œuvre contemporains d’Abel Gance. D’ailleurs, comme chez l’auteur de La roue, cette inspiration fiévreuse charrie autant de fulgurances que de naïvetés. Il n’empêche que La nuit du 11 septembre est un film étonnant qui gagnerait à être exhumé. Une exploitation retardée par trois ans de démêlés avec la censure empêcha malheureusement cet idéal chaînon manquant entre le cinéma d’avant-garde et le mélo commercial de prétendre à la postérité.

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Le rosier de madame Husson (Bernard-Deschamps, 1932)

Dans une petite ville, comme ils ne trouvent pas de jeune fille suffisamment vertueuse pour être choisie comme « rosière », des notables couronnent l’idiot du village « rosier ».

Cette adaptation de Guy de Maupassant est une fantaisie satirique qui affirmait l’originalité d’un cinéaste rare: Bernard-Deschamps. La mise en scène est inventive et très stylisée: il y a peu de paroles mais beaucoup de chansons ainsi que des séquences quasiment muettes dont le découpage est particulièrement expressif. L’humour est corrosif mais le propos ne peut être réduit à une charge univoque. A ses débuts et dépourvu des tics sur lesquels il capitalisera plus tard, Fernandel est littéralement monstrueux dans le rôle du rosier.

Monsieur Coccinelle (Bernard-Deschamps, 1938)

Monsieur Coccinelle est un petit fonctionnaire qui vit avec sa femme dans une petite maison. Quoique son épouse soit parfois agaçante, sa vie se déroule paisiblement jusqu’au jour où sa tante, restée dans le souvenir d’un grand amour avec un prestidigitateur, meurt…

Monsieur Coccinelle
est une oeuvre tout à fait extraordinaire. La fantaisie que laisse augurer le titre est bien présente tout le long de cette sorte de conte de fées pour adulte. La mise en images de Bernard-Deschamps est d’une folle inventivité. De multiples trouvailles de découpage et de son donnent au travail du cinéaste des allures de dessin animé. Cette poésie est au service d’une peinture tendre et cocasse de la condition petite-bourgeoise. Ainsi, le foisonnement visuel et narratif ne le cède jamais à la justesse du propos. C’est là toute la différence avec le travail d’un Jean-Pierre Jeunet dont les images ne renvoient à rien d’autre qu’à elles-mêmes. Voir par exemple ce bref plan-séquence digne de Fluide glacial synthétisant l’inefficacité des administrations. Tantôt drôle, tantôt mélancolique, finalement lumineux, Monsieur Coccinelle est un film vivant et libre. L’acuité du regard de Bernard-Deschamps sur l’étroitesse d’esprit d’une certaine bourgeoisie est heureusement toujours contrebalancée par sa tendresse envers son magnifique héros interprété par Pierre Larquey pour une fois dans un rôle à la mesure de son talent: le premier.

Tempête (Bernard-Deschamps, 1940)

Un escroc international tente de renouer avec une femme…

Le scénario improbable aurait pu donner lieu à un film extraordinaire mais malheureusement le récit se met à patiner après une excellente introduction. Les enjeux dramatiques se diluent et on passe beaucoup de temps avec une myriade de personnages secondaires dont les évolutions sont mal unifiées. Cela n’interdit pas de les apprécier individuellement car chacun a une existence propre. Tous sont interprétés par des cadors. Carette arrive à donner de l’épaisseur à un rôle de quasi-figurant. On retiendra la gouaille d’Arletty qui incarne, une fois n’est pas coutume, une sympathique idiote.  A noter aussi une poignée de beaux moments qui donnent une consistance profonde et inattendue à certains personnages. Ces fulgurances de la mise en scène restent trop éparses, trop discrètes pour faire oublier les carences de la narration.