L’empreinte du passé (The road to yesterday, Cecil B.DeMille, 1925)

Dans le Grand Canyon, de jeunes mariés s’avèrent être des réincarnations d’amoureux anglais du XVIIIème siècle.

Le récit contient des bifurcations parmi les plus radicales de l’Histoire du cinéma. C’est sa principale force mais aussi sa principale faiblesse car la sidération se fait au détriment de la cohérence: la réincarnation telle que nous la présente DeMille est pour le moins fumeuse. Si le film fonctionne souvent en dépit de soubassements saugrenus et alambiqués, c’est parce que la mise en scène accentue la force des rebondissements: les morceaux de bravoure s’enchaînent, surtout dans la dernière partie qui est une suite ininterrompue de scènes d’action; duel, poursuite, torture, exécution, carambolage et incendie s’enchaînent avec une virtuosité tellement étourdissante que leur prétexte n’a plus aucune importance. Oeuvre dénuée de tout surmoi, L’empreinte du passé brinquebale pas mal mais, par sa stupéfiante maestria visuelle et dramatique, préfigure Godless girl, chef d’oeuvre encore plus époustouflant et, de plus, parfaitement achevé.

La rançon d’un trône (Adam’s rib, Cecil B. DeMille, 1923)

Lasse de son mari, l’épouse d’un financier se laisse courtiser par un roi en exil tandis que sa fille découvre l’amour.

Dans un virtuose mélange des registres, les notations de Jeanie Macpherson et Cecil B. DeMille sur les relations hommes-femmes sont toujours aussi justes (ici, les rapports de jalousie entre une mère et sa fille sont bien retranscrits) mais le récit manque de concision à plusieurs endroits: intermède préhistorique trop long, fin qui n’en finit pas. Bref, Adam’s rib est la meilleure des comédies de remariage de Cukor mais ce n’est n’est pas la meilleure des comédies de remariage de DeMille (même si c’est quand même bien).

Les bateliers de la Volga (Cecil B. DeMille, 1926)

Pendant la révolution de 1917, un meneur du peuple tombe amoureux d’une aristocrate qu’il n’a pu se résoudre à exécuter.

Les bateliers de la Volga est sans doute le film américain le plus juste parmi ceux traitant de la révolution russe. Il a été réalisé par un cinéaste farouchement anticommuniste -futur soutien de McCarthy- mais qui mettait la vérité dramatique au-dessus de son opinion personnelle. Grâce à cette hauteur de vue, c’est une véritable dialectique de l’oppression qui meut le récit. Le dénouement de ce récit est quelque peu artificiel mais il est politiquement très audacieux. Plus que dans le versant « fresque » (le manque d’ampleur de la séquence éponyme m’a étonné) de son film, c’est dans le versant intimiste que Cecil B. DeMille brille ici. Ses acteurs (Elinor Fair, Robert Edeson, William Boyd qui ressemble au jeune John Wayne) sont comme souvent inconnus mais leur jeu est d’une finesse telle que l’évolution psychologique de leurs personnages est retranscrite très fidèlement dans des séquences d’une longueur inusitée qui n’en demeurent pas moins passionnantes grâce à la virtuosité totale du metteur en scène.

La fille du Far-West (Cecil B. DeMille, 1915)

Dans l’Ouest sauvage, un shérif convoite une jeune fille entichée du bandit qu’il recherche.

Pour un amateur du genre, il est intéressant de constater que ce western vieux de plus d’un siècle -adapté d’une pièce de David Belasco, le mentor de De Mille, popularisée par l’opéra de Puccini- est un des moins manichéens qui existent. C’est comme si l’auteur se bornait à miser sur la fascination du public pour un monde sauvage, un monde d’avant la civilisation. Le récit est parfaitement amoral, caractéristique qui deviendra rarissime dans le western comme dans le cinéma hollywoodien en général. A la peinture de ce monde primitif correspond une technique primitive, encore marquée par le théâtre mais n’empêchant ni de belles prises de vue en extérieur ni quelques idées cinématographiques qui accentuent la dramaturgie (tel le découpage de la scène du poker décisif).

Le roi des rois (Cecil B. DeMille, 1927)

La vie de Jésus lourdement illustrée par Cecil B.DeMille. Toutefois, deux séquences se distinguent:

  • la catastrophe naturelle du mont Golgotha où l’inspiration spectaculaire de l’auteur des Dix commandements se déploie
  • et surtout la stupéfiante ouverture en Technicolor bichrome où l’on voit la grande courtisane Marie-Madeleine s’ébattre entre les fauves et les patriciens décadents

Old wives for new (Cecil B.DeMille, 1918)

Son épouse ne faisant plus aucun effort pour le séduire ni pour tenir la maison, un père de famille va voir ailleurs…

Sagesse du propos, liberté du ton, richesse des détails et inventivité constante de la forme assurent à cette fable à mi-chemin entre le drame et la comédie l’éternité d’un classique.

Jeanne d’Arc (Cecil B. DeMille, 1916)

Jeanne d’Arc apparaît dans les tranchées et raconte sa vie à un soldat anglais envoyé en mission-suicide pour le motiver.

Il est étrange de lire aujourd’hui les déclarations de Cecil B. DeMille dans son autobiographie affirmant que ce qui l’intéressait dans le scénario de Jeanie McPherson était que l’héroïne française y était vu dans toute son humanité (d’où le titre original: Joan the woman) alors que le film apparaît aujourd’hui comme une conventionnelle illustration de la légende. C’est dû à un style de mise en scène encore souvent primitif (caméra souvent frontale, séquences peu découpées…etc) et au fait que la cantatrice Geraldine Farrar n’est pas crédible du tout en pucelle. Les batailles sont assez impressionnantes et d’une façon générale, DeMille, pour son premier film historique, montre son habileté à gérer d’énormes moyens logistiques.

Les damnés du coeur (The godless girl, Cecil B. DeMille, 1929)

Dans un lycée américain, la guerre entre écoliers athées et écoliers chrétiens fait rage. Lorsque l’un des jeunes décède, les chefs des deux factions sont envoyés en maison de redressement…

Tourné à l’époque où le lycée (high school) commençait à se démocratiser aux Etats-Unis, The godless girl est pour ainsi dire le premier film à traiter de l’adolescence. Vingt-cinq ans avant La fureur de vivre, Cecil B. DeMille montre une jeunesse confrontée à l’injustice des adultes. L’anecdote dramatique peut aujourd’hui paraître saugrenue, elle n’en est pas moins inspirée d’un authentique fait divers, fait divers représentatif d’une époque où le lycée soulevait une multitude de débats dans la société américaine car, éloignés du cocon familial, les jeunes se retrouvaient exposés à des idées hautement subversives.

Le génie de ce grand cinéaste chrétien est de ne pas profiter de ce sujet (« the godless girl » se traduit littéralement par « la fille sans dieu ») pour faire un bête pamphlet anti-athée. Au service d’un scénario d’une remarquable finesse dialectique, le metteur en scène respecte chacune des parties, il montre la bêtise éventuelle des deux camps et réalise ainsi une oeuvre nuancée et d’une portée universelle de par la justesse de son appréhension du comportement humain. En fait d’idées, seul compte ici le souffle dramatique charrié par un récit exceptionnel.

D’une originalité rare, l’œuvre multiplie les bifurcations narratives. On passe sans heurt de l’ambiance potache des salles de classe au réalisme effroyable des maisons de redressements (ce qui peut paraître exagéré tel que les clôtures électriques ne l’est pas, DeMille s’étant comme toujours sérieusement documenté avant d’entamer son film) en passant par de sublimes tableaux bucoliques qui font penser à du Borzage nipponisé. C’est vous dire la remarquable maîtrise stylistique dont fait preuve le cinéaste pour son dernier film muet. Le seul fil conducteur est la relation faite d’amour et de haine tissée par les deux jeunes protagonistes et The godless girl s’avère, par-delà un final apocalyptique, une magnifique histoire d’amour.

D’une ampleur dramatique qui n’a comme équivalent dans le cinéma américain que certains grands films de Raoul Walsh, The godless girl est un des chefs d’oeuvre les plus ahurissants de l’histoire du septième art.
Adolf Hitler, qui écrivit une lettre d’admiration à Lina Basquette, ne s’y était pas trompé.

Why change your wife? (Cecil B. DeMille, 1920)

Une épouse est réticente à faire l’amour avec son mari. Bien qu’amoureux, son mari va donc voir ailleurs.

Autour de 1918-1920, Cecil B.DeMille a pour ainsi dire inventé la comédie de remariage, ce genre qui allait fleurir à Hollywood dans les années 30 via de merveilleux classiques signés Capra, Lubitsch ou encore McCarey. Il l’a fait en insufflant à des histoires dont les ficelles étaient celles du théâtre de boulevard français sa conviction morale. Il l’a fait avec une foi typiquement américaine dans ce qu’il racontait voire professait. Mais DeMille n’est-il pas le plus américain des cinéastes?

Why change your wife? est ainsi une comédie-fable dans laquelle l’auteur analyse le couple américain avec un sens de l’observation et une attention au détail dignes de Billy Wilder. A la différence du brillant Autrichien, DeMille s’intéresse au comportement de la femme plus qu’à celui de l’homme. Ses enseignements sont éternels et déjouent les idées reçues en montrant qu’un puritain sait, quand il le faut, faire l’apologie du sexe. Très bon.

Les naufrageurs des mers du Sud (Reap the wild wind, Cecil B.DeMille, 1942)

Un armateur et le capitaine de son navire, amoureux de la même femme, enquêtent sur des naufrages mystérieux dans les mers du Sud.

Les naufrageurs des mers du Sud est un film d’aventures exotique assez typique du cinéma de DeMille. C’est à dire que pour le dynamisme de la mise en scène, on repassera. Le film est très bavard. En revanche, on se délectera des couleurs éclatantes d’un Technicolor saturé, de l’opulence de la direction artistique, de la composition élaborée des plans, bref de la beauté des images et du charme suranné d’une poésie de studio révolue. A noter aussi que les caractères sont étonnamment complexes, le héros n’étant pas celui que l’on croit au début du film.

Golden chance (Cecil B. DeMille, 1915)

Une bonne à tout faire mariée à un malfrat est utilisée par ses riches patrons pour appâter un jeune client potentiel lors d’un dîner d’affaires. Les sentiments vont s’en mêler…

Contrairement à ce que laissait annoncer un synopsis riche de possibilités, l’intrigue est très sommaire à cause de caractères désespérément unidimensionnels. Ce alors que Forfaiture sorti la même année était plus ambigu, s’appuyant sur sur le charisme de Sessue Hayakawa. La mise en scène est recherchée, reprenant la stylisation des éclairages expérimentée dans le film précédent. A noter une fin ouverte qui tranche avec la grossièreté moralisatrice du reste de l’histoire.

Les tuniques écarlates (North West Mounted Police, Cecil B. DeMille, 1940)

Un Texas Ranger collabore avec la police montée canadienne pour retrouver un meurtrier échappé au Canada.

Le récit est particulièrement riche, une profusion d’intrigues maintient l’intérêt du spectateur en dépit d’une mise en scène très statique et relativement pauvre en morceaux de bravoure. Le Technicolor, le premier de DeMille, est rutilant et met en valeur les uniformes écarlates de la police montée. L’ensemble est assez enfantin, à l’exception de la fille du méchant, jouéee par Paulette Goddard. C’est un caractère plus intéressant que les autres qui se réduisent à des archétypes naïfs. C’est une femme qui fait le mal par amour et que l’on peut rattacher à un type de personnage assez récurrent chez DeMille (Dalilah dans Samson et Dalilah, Nefertari dans Les dix commandements), des héroïnes complexes, dévorées par leur passion, qui nuancent la réputation simpliste de leur auteur et qui pimentent des films parfois un peu lisses.

L’odyssée du Dr Wassell (Cecil B. DeMille, 1944)

L’exploit du docteur Wassell qui, abandonné par ses supérieurs, évacua une dizaines de blessés impotents de l’île de Java au moment où celle-ci allait être envahie par les Japonais.

Plus qu’une exaltation de l’héroïsme, ce film de propagande tourné peu de temps après les faits est une profession de foi en Dieu et en la nation américaine, la seconde étant évidemment choisie par le premier. En effet, c’est plus par sa volonté de croire que par ses actes que Wassell sauve ses blessés. Au moment le plus critique, on le voit, désabusé, s’adresser à une statue de Bouddha. L’instant d’après, un régiment britannique arrive et Wassell remercie Bouddha d’un très vulgaire   » Compliments of the United States navy ». DeMille ne prêche donc pas ouvertement pour sa paroisse mais il montre la nécessité de la croyance au sein du pire des chaos. Puis il désacralise le moment au profit du clin d’oeil au public.

Emblématique de son auteur dans son alliage inextricable de sincérité prosélyte et de roublardise spectaculaire, la mise en scène limite la portée de l’oeuvre. En effet, si le style naïf de DeMille est en parfaite adéquation avec la représentation des temps mythiques -ceux de la Bible ou de la naissance des Etats-Unis-, il convient moins à l’actualité guerrière, fût-t-elle revêtue d’un vernis propagandiste. Comparons ce film aux Sacrifiés, chef d’oeuvre contemporain de John Ford traitant lui aussi des laissés-pour-compte de la US navy en situation de retraite. La guerre filmée par Ford (ou Walsh ou Hawks) permet d’exprimer les passions qui ressortent lorsque l’homme est plongé dans une situation extraordinaire,  elle fait réfléchir sur la nécessité des ordres, elle fait ressentir de façon viscérale la dureté des combats. Filmée par DeMille, elle est surtout prétexte à une débauche de moyens spectaculaires avec des personnages stéréotypés et complètement déterminés par l’imagerie propagandiste. Loin de moi l’idée de bouder mon plaisir devant un spectacle aussi généreux (ça pète de partout !) et surtout une histoire aussi bien racontée  -DeMille est peut-être le plus grand conteur du cinéma américain, il faut voir ici la virtuosité avec laquelle il jongle avec une multitude de personnages secondaires pourtant grossièrement dessinés- mais force est de constater que L’odyssée du Docteur Wassell est un film profondément enfantin, l’archaïsme de sa mise en scène ne laissant pas de place à la nuance et à la complexité.

Heureusement, Gary Cooper insuffle un peu de chair et d’émotion à cette superproduction. Gary Cooper, immense acteur qui trouve peut-être avec ce personnage exemplaire mais secrètement mélancolique son plus beau rôle. Ce qui n’est tout de même pas pas rien.

Les conquérants du nouveau monde (Unconquered, Cecil B. DeMille, 1947)

Une vraie, grande et belle saga épique sur des pionniers d’avant la guerre d’Indépendance.

Le film mêle brillamment petite et grande histoire. Cecil B. DeMille donne corps à des mythes qui ont présidé à la construction des Etats-Unis d’Amérique, notamment en opposant une paria réduite en esclavage par la justice anglaise à un méchant aristocrate. Paulette Goddard est très affriolante dans son rôle habituel de petite sauvageonne, Gary Cooper est un héros impassible, le Technicolor est certifié par Natalie Kalmus et la mise en scène a cette pureté archaïque qui fait la beauté primitive des fresques de DeMille. Loin d’être niais, Les conquérants du nouveau monde récèle aussi des instants d’horreur pure, telle la séquence où le héros découvre la famille massacrée; une leçon de gestion du hors-champ qui n’a rien à envier à un Jacques Tourneur en matière d’évocation diffuse du mal absolu. A noter tout de même pour les bonnes âmes qui seraient tentées par ce concentré d’idéologie WASP que la représentation des Indiens est clairement paternaliste.  C’est l’envers obligé de l’exaltation des vertus pionnières dans une oeuvre qui tire son sel du refus de l’ambigüité et du second degré.

Forfaiture (The cheat, Cecil B. De Mille, 1915)

Un des films les plus célèbres de l’histoire du cinéma qui frappe encore par la maîtrise, l’aboutissement de sa mise en scène. La narration est exemplaire, tout est raconté par les images, très peu de cartons viennent altérer la fluidité du film. Selon certains historiens du cinéma, c’est la première fois que les éclairages sont stylisés en fonction de la dramaturgie, ajoutant une teneur mystérieuse à un récit simple mais brassant toutes sortes de fantasmes: exotisme oriental, domination, sadisme, manipulation féminine…Nulle visée idéologique dans ce film utilisant toutes sortes d’archétypes négatifs, de l’Asiatique sadique à la femme sournoise, mais l’exploitation sans vergogne de figures qui hantent l’imaginaire collectif pour montrer les différentes perversions de l’âme humaine. Ajoutons pour les bonnes âmes qui ont tôt fait de s’offusquer que le quasi-lynchage final montre que l’industriel asiatique n’est pas complètement diabolisé par le récit et que la tricherie du titre est en fait celle de la femme américaine. Forfaiture n’est donc pas plus raciste que misogyne. Forfaiture est un séduisant cauchemar. De Mille avait compris en 1915 que le cinéma est l’art de la fascination.

Samson et Dalila (Cecil B. De Mille, 1949)

L’Ancien Testament, quel fabuleuse réserve d’histoires mythiques…Et qui mieux que DeMille, a su mieux les mettre en images ? Personne. Souvent simpliste, DeMille avait un véritable don pour l’imagerie, don qui en faisait le cinéaste biblique idéal. Ne pas chercher de subtilité dans sa mise en scène rigoureusement archaïque mais se délecter des plans très composés, de ces cadres bariolés qui sont un beau contrepoint à une narration épurée. Se délecter aussi des diverses petites tenues d’Hedy Lamarr, une des plus belles actrices de tout le cinéma hollywoodien, femme fatale idéale dont l’interprétation sensible du personnage de Dalila fait que le film de DeMille est aussi, quelque part, un beau portrait de femme amoureuse.