Sausage party (Conrad Vernon et Greg Tiernan, 2016)

Dans un supermarché, une saucisse tente de faire comprendre conscience aux autres saucisses de l’inanité du mythe leur faisant croire qu’en étant mangées, elle vont accéder aux Paradis.

Métaphores filées (du type saucisse/phallus), comique régressif et attaques contre la religion. Une fois ce programme établi, avec un certain brio, le déroulement du film apparaît balisé et c’est essentiellement grâce à la surenchère de ses effets (violents, gores & pornos) qu’un semblant d’intérêt est maintenu. La mise en abyme finale est toutefois astucieuse.

Napalm (Claude Lanzmann, 2017)

Cinquante-huit ans après avoir vécu une histoire d’amour avec une infirmière nord-coréenne, Claude Lanzmann revient à Pyongyang.

Ceux qui ont lu Le lièvre de Patagonie n’apprendront pas grand-chose en découvrant ce film où Lanzmann revient sur l’épisode le plus romanesque de ses mémoires. En revanche, Napalm est un film extraordinaire en ceci que des images saisies à la dérobée sont l’occasion de découvrir à quoi ressemble la Corée du Nord. Le début, où la caméra descend les avenues vides et ensoleillées de la capitale avec en fond sonore un très beau texte dit par l’auteur, est fascinant. Par la suite, Claude Lanzmann articule l’intime et le politique sans toujours éviter ni la complaisance à l’égard du dernier régime stalinien de la planète ni une certaine mégalomanie narcissique (la comparaison douteuse entre le « c’était ici » de Shoah et le lieu de son rendez-vous amoureux) mais cette impudeur qui se fiche du politiquement correct est inséparable de la folie qui fait tout le prix de cette confession où un vieil homme retourne filmer en Corée du Nord pour stimuler la réminiscence d’un amour hors du commun.

Marianne (Benoît Jacquot, 1997)

Au XVIIIème siècle, une enfant trouvée devient servante et un jeune aristocrate s’en entiche…

Réduction à une heure et demi d’un téléfilm en deux parties. C’est pourtant déjà très long et très ennuyeux. Le mélange de préciosité, dans les abondants dialogues apparemment repris tel quel du roman de Marivaux, et de brutalité, dans les cadrages mouvants et très rapprochés, ne convainc jamais; l’arbitraire de cette mise en scène ne se transfigure jamais en une quelconque incarnation et assèche le fort potentiel romanesque du récit dont les énormes coïncidences apparaissent alors d’autant plus ahurissantes. De plus, la diction des comédiens et la prise de son sont telles qu’on n’entend pas un mot sur deux.

Valse d’amour (Dino Risi, 1990)

Libéré de l’asile suite à la loi du 13 mai 1978, un ancien directeur de banque retourne dans sa famille…

Cette dernière collaboration entre Dino Risi et Vittorio Gassman s’inscrit tout à fait dans la lignée des oeuvres les plus tardives de l’auteur du Fanfaron: c’est une comédie assez peu comique et très amère. Le plan où l’on découvre Gassman, désormais vieux, prostré sur un lit d’hôpital, à moitié dans le noir, est d’une poignante grandeur pathétique.

L’argument de départ est bien sûr l’occasion de pointer du doigt les dérèglements de la société moderne et de montrer que le fou n’est peut-être pas celui que l’on croit. Même si plusieurs piques font mouche, cette confrontation attendue entre le grand-père et sa nouvelle famille n’est pas la meilleure partie du film tant les personnages de la bru et de son fiancé sont superficiellement caractérisés. La séquence avec l’ancienne secrétaire est même embarrassante mais c’est la seule du film qui verse aussi stupidement dans la caricature.

C’est lorsqu’il sort des rails de la satire pour se focaliser sur la relation entre un grand-père et sa petite fille, tous deux en rupture avec leur famille, que Valse d’amour prend toute sa dimension: parfaitement crépusculaire, irrémédiablement triste et fondamentalement ambigu. C’est avec un tact magistral que Risi filme ce qu’il faut bien appeler l’amour entre un vieil homme et une fillette; un amour débarrassé aussi bien de la raison familiale que de la tentation charnelle. Dans la scène où la gamine coupe les cheveux de son grand-père se révèle une douceur que Risi, aussi aigri puisse t-il se montrer, n’occulte jamais complètement.

Très sobre, Gassman est immense; il réussit à rendre la folie de son personnage « naturelle » à part peut-être dans les scènes où il entend la valse du titre, scènes que l’emploi de la bande-son rend conventionnelles. Face à lui, le cabotinage d’un Elliott Gould méconnaissable apporte ce qu’il faut de vitalité comique à cette comédie terriblement mélancolique.

Comancheria (Hell or high water, David Mackenzie, 2016)

Au Texas, un shérif proche de la retraite traque deux frères qui braquent des banques pour racheter le ranch de leur mère qui a été saisi.

Un récit très bien ficelé et ancré dans une réalité contemporaine, d’excellents acteurs (surtout Ben Foster, Jeff Bridges cabotine un peu) et une mise en scène sans graisse donnent une raison de croire que Hollywood est encore capable de produire des films avec une dramaturgie puissante reposant sur des préoccupations adultes. Certes, quoiqu’elle soit bourrée d’intelligence, il n’y a aucun génie dans cette oeuvre qui effleure beaucoup de thèmes (sociaux, métacinématographique via la brillante relecture du genre western…) sans en approfondir aucun et qui manque d’un point de vue fort à même de synthétiser ces différentes tendances mais sa modestie même entretient la flamme de l’âge d’or hollywoodien. Rafraîchissant.

 

Beau travail (Claire Denis, 2000)

A Djibouti, un légionnaire devient jaloux d’une nouvelle recrue.

Le sens et la narration sont réduits à néant au profit d’un pompeux lyrisme de la fascination pour les corps virils et la nature grandiose (le bleu de la mer est un des plus sublimes jamais vus au cinéma): Claire Denis se montre ici digne héritière de Leni Riefenstahl. Un montage ouvertement insensé apporte la griffe arty-moderniste nécessaire à l’adoubement contemporain.

Julieta (Pedro Almodovar, 2016)

La rencontre fortuite avec une amie d’enfance de sa fille qu’elle ne voit plus depuis douze ans replonge une femme dans un passé douloureux.

La construction en flashbacks pose problème et le début est un peu plan-plan mais à partir du décès, Julieta prend toute sa dimension. L’irréductible mystère de l’amour filial est la matière d’un récit prenant où les artifices de conteur sont au service de la vérité des personnages. Crise spirituelle des enfants et injustice fondamentale des liens du sang sont montrés avec une finesse (voir par exemple comment un éloignement entre la mère et la fille est déjà rendu perceptible dans la scène des retrouvailles endeuillées) et un sens de l’épure dont je ne me souvenais pas chez l’ancien pape de la Movida (mais je n’ai vu aucun film de lui depuis Parle avec elle). Un bémol: la bande originale, musiquette indigne d’une oeuvre aussi magistrale.