Le 15 h 17 pour Paris (Clint Eastwood, 2018)

Retour sur la vie des trois jeunes Américains ayant déjoué l’attentat du train Thalys Amsterdam-Paris le 21 août 2015.

Après American sniper qui montrait la bêtise du brave avec une distance flaubertienne et Sully où était célébré la persistance de l’humanité dans un monde régi par les algorithmes décisionnels, Clint Eastwood continue de s’intéresser aux héros de notre temps. Cette fois, le film a des allures de parabole janséniste. En effet, le personnage central du film, Spencer, est présenté comme un tocard dont le cinéaste se fait fort de nous montrer les multiples échecs (notamment les refus de différents corps d’armée de l’intégrer). Sa transformation en héros est due au hasard; d’aucuns (tel l’auteur du Signe du Lion auquel j’ai pensé) parleraient de grâce. Le motif religieux est d’ailleurs très présent puisque les protagonistes se sont rencontrés dans un collège confessionnel. Par rapport à ça, Eastwood ne prend pas parti; il se contente de montrer l’importance de la foi chez son héros.

En dehors des artifices de construction narrative, son style atteint une nudité quasi-rossellinienne. Ce qui rend inopérantes les critiques qui ont décelé ici un film de propagande à la gloire de la nation américaine. Le héros est une anomalie d’un système qui l’a toujours rejeté (on retrouve ainsi le vieux fond libertaire et individualiste de l’auteur de Breezy). Eastwood fait même preuve d’une ironie assez fine avec la séquence où le guide berlinois brocarde les Américains nuls en Histoire qui croient avoir défait le IIIème Reich à eux seuls. En dehors d’un malheureux contre-champ dans la séquence du discours final, son dispositif expérimental tient le coup. Les protagonistes du fait divers jouent leurs propres rôles et sont convaincants. Mine de rien, c’est avec justesse que le cinéaste octogénaire filme des jeunes gens du XXIème siècle en vacances. Quant à l’attaque du Thalys, elle est saisissante de réalisme. Même le ralenti, procédé ô combien délicat, s’y avère judicieux.

Parce que c’est un film aux ambitions narratives minimes, Le 15 h 17 pour Paris n’est bien sûr pas un des chefs d’oeuvre de Clint Eastwood mais il ne mérite clairement pas la volée de bois de vert qu’il s’est pris quand il est sorti (c’est par exemple un film infiniment préférable à Invictus).

Publicités

L’île au trésor (Guillaume Brac, 2018)

Un été à la base de loisirs de Cergy.

Avec ce documentaire où le montage insuffle un maximum de fiction, l’auteur de Un monde sans femmes confirme son talent pour saisir la beauté de la Nature -fût-elle domestiquée comme ici- et la sympathique fraîcheur des jeunes gens en vacances. Grâce à l’appréhension de la lumière vespérale, au sens du cadre et au désarmant naturel des protagonistes, plusieurs séquences touchent même à une certaine grâce. Je ne peux m’empêcher d’en citer deux: celle où Brac retrouve la splendeur primitive du Tabou de Flaherty et Murnau et la dernière, une des plus touchantes évocations de la solidarité fraternelle et enfantine. Entre la drôlerie, l’empathie et la justesse, Brac maintient un équilibre de funambule et, au débotté d’un geste inattendu ou d’une réplique incongrue, cueille son spectateur en lui rappelant les jeux de son enfance et la folie de sa jeunesse (L’île au trésor est le film définitif sur les sauts dans l’eau). C’est très fort.

Ce qui manque à L’île au trésor pour convaincre pleinement, c’est l’esprit de synthèse qui donnerait un sens commun à ces scénettes plus ou moins évocatrices. Le propos libertaire reste à l’état de critiquable sous-entendu tandis que les apartés ouvertement politiques (discours du Guinéen et de l’Afghan) apparaissent mal intégrés à la trame d’ensemble, ressemblent à des justifications de l’auteur visant à montrer combien il est ouvert sur le monde et concerné par les grands maux de son temps.

Toutefois, que cette menue réserve ne vous empêche pas de vous précipiter en salle pendant qu’il en est encore temps!

 

Limbo (John Sayles, 1998)

En Alaska, une chanteuse de bastringue tombe amoureuse d’un pêcheur au mystérieux passé.

Les personnages sont attachants et les acteurs sont bons mais le récit manque de rigueur dramatique; la transition vers le film de survie est mal amenée et le parallèle avec la famille de pionniers est poussif. Bref, ça se laisse regarder mais ça aurait pu être mieux.

De sueur et de sang/Wonder boy (Paul Vecchiali, 1994)

Un boxeur d’origine camerounaise poussé par son père à continuer son sport tue le souteneur d’une fille en défendant cette dernière.

Paul Vecchiali trempe l’acier du grand mélodrame qu’il chérit dans un bain de réalité contemporaine à base d’immigrés. C’est hardi mais plutôt réussi. L’artifice patent de certaines intrigues, la fausseté des dialogues accentuée par un doublage étrange et les importantes limites de Sam Djob en tant que comédien n’empêchent pas de suivre avec intérêt une complexe histoire d’amour et de filiation qui est portée par quelques idées visuelles pertinentes, un lyrisme assumé (le match de boxe sur fond du Gloria de Haendel, ça fonctionne!) et une Fabienne Babe qui joue la femme amoureuse avec une rare justesse. Wonder boy est un des derniers films intéressants de son auteur.

Les sept déserteurs ou la Guerre en vrac (Paul Vecchiali, 2018)

Six déserteurs se réfugient dans des ruines au milieu de la forêt où ils trouvent une nonne…

Paul Vecchiali s’attaque au film de guerre mais l’hommage initial à Wellman et Fuller ne saurait nous tromper sur la marchandise: comme tous les derniers films de son auteur, Les sept déserteurs est avant tout une oeuvre conceptuelle. Décharnée et théorique, elle n’a aucune prise avec la réalité autre qu’un décor naturel de clairière dont Philippe Bottiglione a joliment capté la lumière. A tous les étages de la mise en scène, le volontarisme anti-« naturaliste » empêche l’éclosion du romanesque larvé des dialogues (les personnages se révélant au fur et à mesure des figures archétypales comme les affectionne cet amateur du cinéma français des années 30: l’ancienne prostituée, les deux amoureux…). Le pompon est le colifichet moderniste de la fin, tarte à la crème « distanciatrice » indigne de Paul Vecchiali. A noter cependant un générique parmi les plus élégants jamais vus.

La reine Margot (Patrice Chéreau, 1994)

En 1572, le mariage entre Marguerite de Valois soeur du roi de France et Henri de Navarre, chef protestant, déclenche la Saint-Barthélémy.

La reine Margot est un film écartelé entre la volonté de Patrice Chéreau de faire savoir à son public qu’il est un artiste concerné par les grands maux de la société et son tempérament lyrique qui l’incline à ne s’intéresser qu’à des corps. C’est ainsi que l’oeuvre échoue à nous faire comprendre quoi que ce soit des guerres de religion: accumuler des images sanguinolentes ne saurait suffire à concrétiser un point de vue sur « l’intolérance » ni, à plus forte raison, sur le complexe contexte politique de l’époque. Si cette adaptation de Dumas est assez fidèle à l’Histoire et si les dialogues dispensent toutes les informations nécessaires au déroulement de l’intrigue, pour tout saisir, mieux vaut s’être rafraîchi la mémoire avant la projection avec un bon livre sur le sujet.

En effet, Chéreau ne se soucie guère de rendre intelligibles les tenants et aboutissants de la Saint-Barthélémy. La mise en scène, complètement focalisée sur les corps gesticulant et déclamant, n’inscrit jamais les personnages dans un cadre spatio-temporel. A la rigueur, pourquoi pas. Pourquoi ne pas s’intéresser exclusivement aux grands et à leurs désirs plus ou moins malsains? Le problème est que les longues séquences de massacre vont à l’encontre d’un tel parti-pris et que le tout apparaît comme un brouet hystérique d’où aucune ligne de force (et certainement pas celle annoncée par Chéreau dans ses interviews: la prise de conscience d’une princesse des horreurs qui l’entourent) n’émerge de façon sensible.

Seul l’effet de choc intéresse en fait le réalisateur, un effet de choc dispensé à grand renfort de trucs plus vulgaires les uns que les autres: complaisance doloriste, porno chic, musique dans la droite lignée de Era et interprétation dénuée de toute nuance; le pompon de la caricature revenant à Jean-Hugues Anglade.