A cause des filles…? (Pascal Thomas, 2019)

Le marié ayant fui avec une autre fille juste après la cérémonie, les convives d’une noce se racontent des histoires d’échec amoureux.

Depuis le début des années 2000, tournant le dos à une époque qui probablement le consterne, Pascal Thomas a perdu une de ses qualités essentielles: la justesse d’observation. Les percées de crudité mâtinée de pudeur -tel le plan large sur la salle de bains où un pensionnaire console un camarade plus jeune dans Les zozos– dont l’apport émotionnel était inestimable et qui apparentaient son cinéma à celui, contemporain, de Maurice Pialat ont disparu. Une exception peut-être : la séquence avec les deux enfants dont la belle lumière littorale rappelle Les maris, les femmes, les amants.

Cependant, le réalisateur retrouve ici un métier comique qui manquait à ses adaptations de Agatha Christie. La structure du film à sketches lui permet de broder autour de situations variées sans avoir besoin d’avoir le souffle long. C’est globalement inventif, enlevé et drôle.

Plus que jamais, Pascal Thomas se livre sur ses goûts et dégoûts littéraires, via de nombreuses citations et références. Les sketches sont d’autant plus réussis lorsque ses marottes sont bien intégrées à une trame supérieure. Le segment sur Baudelaire s’effondre sous son propre artifice tandis que celui autour de Molière touche juste car il s’avère au service d’une percutante critique de «balance ton porc». L’ironie perpétuelle empêche la cuistrerie, tel qu’en témoigne ce plan où un Christian Morin ensommeillé succède à une sérieuse diatribe de Marie-Josée Croze contre les films sinistres, diatribe que l’on imagine pourtant approuvée par l’auteur.

Le court segment avec Bernard Menez jouant le rôle d’une vieille fille est assez emblématique de l’œuvre dans son ensemble. Le plaisir ludique de voir le sympathique comédien travesti coexiste avec la circonspection devant une situation tout à fait déconnectée de la réalité : qui, aujourd’hui, s’effarouche à ce point en entendant la définition du mot « cunnilingus»? Quel jeune écrivain fait aujourd’hui taper ses manuscrits?

A cause des filles…? témoigne de la plaisante désuétude d’un auteur qui s’obstine à prendre au sérieux, c’est à dire avec science et légèreté, le genre comique.

La mule (Clint Eastwood, 2018)

Criblé de dettes, un horticulteur de 90 ans accepte de transporter de la drogue pour un cartel mexicain.

Quelle divine surprise que de retrouver Clint Eastwood dans un film de Clint Eastwood! La surprise est double car, outre que l’on ne s’attendait plus à voir le presque nonagénaire devant sa propre caméra, il étonne en atténuant la charge sacrificielle et pathétique induite par un tel sujet. Ainsi, La mule n’est pas l’énième film « crépusculaire » de Clint Eastwood. Si on retrouve la propension de la star à exposer sans fard son corps vieillissant (ses mains ridées stupéfient dès le premier plan où il manipule ses fleurs), l’oeuvre baigne dans une lumière solaire à l’opposé des contrastes lugubres de Tom Stern tandis que la légèreté cuivrée de la bande originale tranche d’avec les cinq notes et demi de piano recyclées dans les films mis en musique avec son fils.

De plus, après les grimaces caricaturales de Gran Torino, Eastwood comédien a retrouvé son sceptre de roi de l’underplaying. Jouant un vieux beau féru de fleurs, la star reste la star mais se renouvelle. Il y a bien quelques saillies réacs d’autant plus égayantes qu’elles vont de pair avec l’autodérision mais, désolé pour le divulgâchis, on ne verra jamais l’interprète de l’inspecteur Harry tenir ici le moindre flingue.

Enfin, une bonne partie du film est traitée sur le ton de la comédie, Eastwood s’amusant régulièrement du décalage entre son personnage et les jeunes délinquants mexicains qui l’entourent. Cela n’altère ni la tension dramatique des séquences avec les trafiquants de drogue ni l’impact émotionnel des scènes familiales. Dans cette facilité à mélanger les registres, à l’opposé de la plombante uniformité de certains de ses derniers films, on retrouve la maîtrise classique de l’auteur de BreezyUn monde parfait et autres Honkytonk man.  En déjouant les attentes liées à son récit, il enrichit sa dramaturgie. Par exemple, en montrant le goût de son personnage pour les plaisirs dispendieux, il l’empêche d’être assimilé à une pure victime (victime d’abord d’un système économique très dur puis des gangs qui exploitent sa crédulité). In fine, ce faux film policier raconte la coûteuse réconciliation d’un vieil homme avec sa famille. On retrouve alors le tact émouvant de l’auteur de Sur la route de Madison et Million dollar baby.

A travers cette mise en scène d’un fait divers « authentique », Eastwood se livre sur sa conception des rapports entre travail, plaisir et famille. Lorsque, dans une séquence digne de la confrontation entre Robert de Niro et Al Pacino dans Heat, le vieil homme s’épanche à l’intention de l’agent des stups qui a la moitié de son âge, on se doute bien que c’est Eastwood qui parle à travers lui. Cette confession de l’auteur est d’autant plus touchante qu’elle est parfaitement intégrée à la logique de la séquence et du personnage: elle sonne juste. Cette justesse est corrélée à l’humanisme retrouvé du cinéaste qui, loin de la mièvrerie dégoulinante de Invictus mais avec la subtilité pragmatique de Bronco Billy ou Josey Wales hors-la-loi, s’attache aux relations entre individus par-delà les grilles idéologiques et les atavismes communautaires.

The best offer (Giuseppe Tornatore, 2013)

Un commissaire-priseur misanthrope s’entiche d’une recluse souhaitant faire évaluer un riche patrimoine familial.

L’académisme maniériste de Tornatore s’est mué en splendide classicisme grâce à la finesse d’une narration qui prend son temps, à l’interprétation nuancée de Geoffrey Rush, à la fascinante beauté de Sylvia Hoeks et à une vertigineuse dernière partie qui transforme le suspense brinquebalant en romantisme infini. Les mouvements d’appareil virtuoses et les cadres amples sont toujours justifiés par le point de vue des personnages; l’éblouissement plastique est au diapason de l’action. Cette dilapidation formelle au service d’un récit sophistiqué où les retournements dévoilent les secrets des personnages fait de Giuseppe Tornatore un digne disciple de Sergio Leone d’autant que la musique de Ennio Morricone, en accord parfait avec les images, va parfois jusqu’à insuffler une dimension supplémentaire à ces dernières.

 

L’inconnue (Giuseppe Tornatore, 2006)

Une prostituée ukrainienne échappée des griffes de ses souteneurs se fait embaucher par une famille de bourgeois italiens.

Tornatore tente de revivifier le genre du mélodrame en le frottant à une réalité contemporaine. Le problème est que cette réalité est reconstituée uniquement par des clichés grossiers. L’hyperbole et les effets de manche du montage sont censés impressionner le spectateur.