Portrait d’une jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles (Chantal Akerman, 1994)

A la fin des années 60 à Bruxelles, une adolescente rencontre un déserteur…

Il s’avère donc que, comme tous les ensembles de (télé)films, la collection Tous les garçons et les filles de mon âge contient une large majorité de films anecdotiques et que les chefs d’oeuvre y sont l’exception. Certes, deux chefs d’oeuvre (au moins) sur neuf opus, c’est déjà extraordinaire. Mais si Les roseaux sauvages et Travolta et moi se distinguent c’est parce qu’ils ne se bornent pas à suivre des jeunes gens plus ou moins tête-à-claques dans leurs premières coucheries. Chacun d’eux transfigure la banalité de la commande: l’un en confrontant l’adolescence à l’Histoire, l’autre au lyrisme noir de l’auteur la plus mal embouchée du cinéma français.

Le morne film de Chantal Akerman, lui, ne décolle guère de son réalisme ras-les-pâquerettes. C’est principalement -mais pas uniquement tel qu’en témoigne la meilleure scène qui est celle de la danse- par de longs dialogues dans les rues de Bruxelles que l’auteur exprime le désarroi de son héroïne; désarroi face à la société de consommation, désarroi face à la guerre du Viêt-Nâm, désarroi face au sexe. Un découpage alerte basé sur le plan-séquence insuffle toutefois un certain naturel à cette construction paresseuse. Enfin, il faut noter que la fin tragique de Chantal Akerman a aggravé la tonalité des interrogations suicidaires de son personnage -de toute évidence très autobiographique.

U.S Go home (Claire Denis, 1994)

Dans les années 60, dans une ville de province française près d’une base américaine, une adolescente cherche à se faire dépuceler.

La brièveté de ce téléfilm n’empêche pas qu’il paraisse très long au regard du peu qu’il montre et raconte. Claire Denis a réussi l’exploit de faire un film à la fois plat et creux.

Les roseaux sauvages (André Téchiné, 1994)

Dans une petite ville du Sud-Ouest au début des années 60, une jeune communiste, un pied-noir, le frère d’un soldat en Algérie et le narrateur qui se découvre homosexuel préparent le bac…

Rarement les émotions intimes auront été articulées à la grande Histoire avec un tel tact. On se doute bien que le coeur d’André Téchiné penche à gauche pourtant l’auteur se fait fort de montrer les dramatiques conséquences de la lâcheté d’une enseignante communiste en même temps qu’il fait de son jeune sympathisant de l’OAS un héros digne de Jean-René Huguenin. Ce qui compte ici, ce sont les individus, leurs blessures, leurs passions; tous regardés avec un infini respect par le cinéaste. Rien n’est plus beau que ces adolescents qui s’abstraient du déterminisme sociologique pour s’abandonner à leurs élans profonds dans une épiphanie à la sensualité renoirienne. Les reflets du soleil sur la rivière, la justesse des jeunes comédiens, le charme singulier d’Elodie Bouchez et, surtout, la délicatesse du découpage concourent à faire de la longue séquence finale un moment grand et sublime du cinéma français. Les roseaux sauvages est un film bouleversant.

Travolta et moi (Patricia Mazuy, 1994)

A Châlons-en-Champagne en 1978, une adolescente fan de John Travolta apprend qu’elle doit garder la boulangerie familiale tout le week-end, ce qui compromet son rendez-vous avec un garçon rencontré il y a peu.

Le genre de petite perle qui, ne payant pas de mine, révèle d’autant mieux le talent d’un auteur. En effet, dans le genre hyper rebattu de la chronique des premières amours, Patricia Mazuy a trouvé une tonalité inédite et fascinante grâce, en premier lieu, à ses qualités de cinéaste. Après que l’action a été très précisément ancrée dans un contexte réaliste, un montage sec et des cadrages serrés élèvent peu à peu le propos jusqu’à faire ressortir physiquement une certaine folie noire typique de l’adolescence.

Un récit dégraissé où prime l’attention aux gestes dessine une trajectoire dense et implacable qui donne à ce téléfilm commandé par Arte des allures de western Ranown. Certaine façon d’installer des religieuses en vitrine, certain suspense basé sur l’abandon de la boutique ouverte en disent soudain très long sur les tourments intérieurs d’une jeune fille qui découvre le sentiment amoureux. Derrière un réalisme concret qui permet à chacun de s’identifier, Mazuy excelle à restituer l’instabilité émotionnelle de son personnage. Elle est en cela parfaitement servie par l’interprétation quasi-miraculeuse de Leslie Azzoulai (la jeune actrice a disparu après ce film au grand dam de sa réalisatrice).

La singulière beauté de Travolta et moi culmine dans la séquence de la boum qui offre à la petite boulangère un moment de grâce sublime entre les bras d’un Candeloro marnais. C’est une idée géniale que d’avoir situé la fête imposée par le cahier des charges de Arte dans une patinoire. Qui plus est, le jeu très sophistiqué sur les couleurs renforce le lyrisme bizarre de la scène.

Le jardin des plantes (Philippe de Broca, 1994)

Après que son père trafiquant du marché noir a été fusillé par les Allemands, une petite fille est recueillie par son grand-père, naturaliste en charge du Jardin des plantes…

Ce téléfilm est une des oeuvres les plus personnelles et les plus achevées de Philippe de Broca. La facture, avec une lumière aussi travaillée que les mouvements de caméra, n’a rien à voir avec celle de Navarro. L’absence de concession de l’exposition, dont le ton est très grave, montre combien ce film tenait au coeur de son auteur. Le « je suis prêt à vous vendre des Juifs » hurlé par le père qui espère sauver sa peau devant ses bourreaux manifeste une audace aussi profonde que discrète de la part du scénariste et réalisateur. C’est avec beaucoup de finesse que seront ensuite montrés les mensonges dans lesquels se réfugie le grand-père pour oublier une réalité absolument insupportable.

Dans le contexte de l’Occupation allemande, l’archétype cher à de Broca du mélancolique confronté aux soubresauts du monde prend une dimension tragique. Il est remarquable que le cinéaste parvienne à maintenir l’équilibre entre cette dimension tragique prise à bras le corps et la légèreté, ce mélange d’humour, de fantaisie et de tendresse qui a toujours été sa marque de fabrique et qui demeure heureusement présent ici. L’interprétation de Claude Rich concourt évidemment à cette merveilleuse alchimie. Face à lui, Salomé Stévenin , 9 ans à l’époque, se tire très bien d’un rôle pas évident du tout.

Cette légèreté vivifie le rythme des images, empêche l’appesantissement et fait apparaître plusieurs des plus beaux instants du film comme comme saisis à la dérobée. Ainsi, la tonalité onirique du plan du grand-père et de sa petite fille sur le toit de la pension restera t-elle une tonalité et cette image ne fera pas dévier le cours du film vers une songerie hors de propos. Cette sobriété dans l’invention stylistique, cette humilité du regard, sont une évidente manifestation du tact de Philippe de Broca. Un tact sensible jusque dans les détails les plus anodins. Voir ainsi comment la mise en scène intègre l’handicapé mental à la petite famille: le plus naturellement du monde.

Bref, en dépit d’un dénouement qui accumule les facilités d’écriture au détriment d’une crédibilité jusque là maintenue, Le jardin des plantes demeure le film le plus émouvant de Philippe de Broca. Peut-être parce que c’est la plus récente de ses grandes réussites, il fait particulièrement réaliser combien cet auteur, noble et populaire, manque au cinéma français.

Lothringen! (Jean-Marie Straub et Danièle Huillet, 1994)

A Metz après l’annexion prussienne, une logeuse et sa grand-mère accueillent un professeur allemand.

C’est du moins le résumé du chef d’oeuvre de Maurice Barrès, Colette Baudoche, dont est adapté ce moyen-métrage des Straub.  Le problème étant que les Straub en question ont cru malin d’évacuer la fiction, ses personnages,  son dilemme cornélien et sa force tragique pour se contenter de monter une suite d’images de la Lorraine sans queue ni tête avec des morceaux du livre lus en voix-off d’un ton monocorde par dessus. Je défie quiconque n’a pas lu le roman d’y comprendre goutte. Ajoutons à ça que les plaines lorraines sont filmées avec de très lents panoramique qui n’ont pas la moindre nécessité dramatique ni plastique. Abscons et fumeux, Lothringen! est un foutage de gueule bel et bien straubien.