Bonheur (Cédric Kahn, 1994)

Trois jeunes filles et cinq garçons s’en vont faire la fête dans la maison désertée d’une des filles.

Plusieurs qualités font de l’opus de Cédric Kahn un des meilleurs téléfilms de la collection Tous les garçons et les filles mon âge, derrière les deux chefs d’oeuvre de Téchiné et Mazuy mais assez loin devant le reste (Akerman, Assayas, Denis…). D’abord, la multiplicité des personnages assure à la narration un séduisant caractère polyphonique que l’auteur orchestre avec une grande subtilité. Ensuite, les kékés du Sud sont plus amusants à suivre sur un écran que les intellos suicidaires. Observés avec une justesse qui ne manque pas de cocasserie, ils vivent et ils agissent plutôt qu’ils ne théorisent, ce qui conduit le metteur en scène à faire preuve d’inventivité et d’imagination et à faire passer sa vision politique (car politique il y a) en filigrane et non via de faciles explicitations verbales. Enfin, les paysages ensoleillés de la Drôme provençale fournissent un magnifique écrin aux premières amours qui sont ici filmées. Le dernier plan pare la chronique adolescente d’un tantinet de poésie cosmique.

Paix et amour (Laurence Ferreira Barbosa, 1994)

A Nice en 1975, un jeune fan de rock embarque un copain dans ses velléités révolutionnaires.

Les années 80 sont fréquemment associées au mauvais goût mais une reconstitution comme Paix et amour permet de se rendre à l’évidence: les années 70 n’étaient pas mieux. Vêtements informes, cheveux démesurés, tentures cumulatrices d’acariens, silhouettes avachies par le shit…la décadence par rapport aux glorieuses 60’s était déjà consommée. Laurence Ferreira Barbosa suit un adolescent assez bête et antipathique dans ses solos de guitare imaginaire et ses dérisoires envies léninistes. Le ton est plutôt comique et certaines répliques sont vraiment drôles. Avec une certaine justesse, le dénouement auréole ce qui n’était qu’une inégale et inconséquente pochade d’un semblant de gravité. Pas mal.

Portrait d’une jeune fille de la fin des années 60 à Bruxelles (Chantal Akerman, 1994)

A la fin des années 60 à Bruxelles, une adolescente rencontre un déserteur…

Il s’avère donc que, comme tous les ensembles de (télé)films, la collection Tous les garçons et les filles de mon âge contient une large majorité de films anecdotiques et que les chefs d’oeuvre y sont l’exception. Certes, deux chefs d’oeuvre (au moins) sur neuf opus, c’est déjà extraordinaire. Mais si Les roseaux sauvages et Travolta et moi se distinguent c’est parce qu’ils ne se bornent pas à suivre des jeunes gens plus ou moins tête-à-claques dans leurs premières coucheries. Chacun d’eux transfigure la banalité de la commande: l’un en confrontant l’adolescence à l’Histoire, l’autre au lyrisme noir de l’auteur la plus mal embouchée du cinéma français.

Le morne film de Chantal Akerman, lui, ne décolle guère de son réalisme ras-les-pâquerettes. C’est principalement -mais pas uniquement tel qu’en témoigne la meilleure scène qui est celle de la danse- par de longs dialogues dans les rues de Bruxelles que l’auteur exprime le désarroi de son héroïne; désarroi face à la société de consommation, désarroi face à la guerre du Viêt-Nâm, désarroi face au sexe. Un découpage alerte basé sur le plan-séquence insuffle toutefois un certain naturel à cette construction paresseuse. Enfin, il faut noter que la fin tragique de Chantal Akerman a aggravé la tonalité des interrogations suicidaires de son personnage -de toute évidence très autobiographique.

U.S Go home (Claire Denis, 1994)

Dans les années 60, dans une ville de province française près d’une base américaine, une adolescente cherche à se faire dépuceler.

La brièveté de ce téléfilm n’empêche pas qu’il paraisse très long au regard du peu qu’il montre et raconte. Claire Denis a réussi l’exploit de faire un film à la fois plat et creux.

Les roseaux sauvages (André Téchiné, 1994)

Dans une petite ville du Sud-Ouest au début des années 60, une jeune communiste, un pied-noir, le frère d’un soldat en Algérie et le narrateur qui se découvre homosexuel préparent le bac…

Rarement les émotions intimes auront été articulées à la grande Histoire avec un tel tact. On se doute bien que le coeur d’André Téchiné penche à gauche pourtant l’auteur se fait fort de montrer les dramatiques conséquences de la lâcheté d’une enseignante communiste en même temps qu’il fait de son jeune sympathisant de l’OAS un héros digne de Jean-René Huguenin. Ce qui compte ici, ce sont les individus, leurs blessures, leurs passions; tous regardés avec un infini respect par le cinéaste. Rien n’est plus beau que ces adolescents qui s’abstraient du déterminisme sociologique pour s’abandonner à leurs élans profonds dans une épiphanie à la sensualité renoirienne. Les reflets du soleil sur la rivière, la justesse des jeunes comédiens, le charme singulier d’Elodie Bouchez et, surtout, la délicatesse du découpage concourent à faire de la longue séquence finale un moment grand et sublime du cinéma français. Les roseaux sauvages est un film bouleversant.

Travolta et moi (Patricia Mazuy, 1994)

A Châlons-en-Champagne en 1978, une adolescente fan de John Travolta apprend qu’elle doit garder la boulangerie familiale tout le week-end, ce qui compromet son rendez-vous avec un garçon rencontré il y a peu.

Le genre de petite perle qui, ne payant pas de mine, révèle d’autant mieux le talent d’un auteur. En effet, dans le genre hyper rebattu de la chronique des premières amours, Patricia Mazuy a trouvé une tonalité inédite et fascinante grâce, en premier lieu, à ses qualités de cinéaste. Après que l’action a été très précisément ancrée dans un contexte réaliste, un montage sec et des cadrages serrés élèvent peu à peu le propos jusqu’à faire ressortir physiquement une certaine folie noire typique de l’adolescence.

Un récit dégraissé où prime l’attention aux gestes dessine une trajectoire dense et implacable qui donne à ce téléfilm commandé par Arte des allures de western Ranown. Certaine façon d’installer des religieuses en vitrine, certain suspense basé sur l’abandon de la boutique ouverte en disent soudain très long sur les tourments intérieurs d’une jeune fille qui découvre le sentiment amoureux. Derrière un réalisme concret qui permet à chacun de s’identifier, Mazuy excelle à restituer l’instabilité émotionnelle de son personnage. Elle est en cela parfaitement servie par l’interprétation quasi-miraculeuse de Leslie Azzoulai (la jeune actrice a disparu après ce film au grand dam de sa réalisatrice).

La singulière beauté de Travolta et moi culmine dans la séquence de la boum qui offre à la petite boulangère un moment de grâce sublime entre les bras d’un Candeloro marnais. C’est une idée géniale que d’avoir situé la fête imposée par le cahier des charges de Arte dans une patinoire. Qui plus est, le jeu très sophistiqué sur les couleurs renforce le lyrisme bizarre de la scène.