Marianne (Benoît Jacquot, 1997)

Au XVIIIème siècle, une enfant trouvée devient servante et un jeune aristocrate s’en entiche…

Réduction à une heure et demi d’un téléfilm en deux parties. C’est pourtant déjà très long et très ennuyeux. Le mélange de préciosité, dans les abondants dialogues apparemment repris tel quel du roman de Marivaux, et de brutalité, dans les cadrages mouvants et très rapprochés, ne convainc jamais; l’arbitraire de cette mise en scène ne se transfigure jamais en une quelconque incarnation et assèche le fort potentiel romanesque du récit dont les énormes coïncidences apparaissent alors d’autant plus ahurissantes. De plus, la diction des comédiens et la prise de son sont telles qu’on n’entend pas un mot sur deux.

Une vraie blonde (Tom DiCillo, 1997)

A New-York, les tribulations sentimentales et professionnelles de plusieurs comédiens.

La difficulté d’appliquer concrètement ses principes, les petites lâchetés propres à chacun et surtout la corrélation entre réussite matérielle et compromission morale sont la matière de cette admirable comédie de l’héroïsme au  quotidien. L’équilibre entre satire et empathie est magistralement tenu par Tom DiCillo. Etayée par une stylisation plastique absente du genre depuis Frank Tashlin et Jerry Lewis, sa peinture des milieux arty-pubeux ne manque pas de mordant (hilarant tournage du clip avec Steve Buscemi en tyran d’opérette). Mais la grandeur de ce petit film vient surtout de sa richesse humaine, de la précision respectueuse avec laquelle sont filmés les protagonistes. Ainsi, quelle représentation plus tendre, plus drôle, plus percutante de la mesquinerie conjugale que ce bref plan où chacun des deux amoureux tire la couette?

Pour se rendre compte de l’humanisme de l’auteur, il faut aussi voir comment le regard sur Joe, qui peut être considéré comme le héros de The real blonde, évolue au cours de la projection. On se moque de sa versatilité devant l’imprésario avant d’être ému par sa noblesse lorsqu’il recadre l’assistant négationniste ou qu’il tient tête à un homme qui bat sa femme. Il n’est pas spécialement glorifié par la mise en scène et ses gestes courageux en paraissent d’autant plus humains. Ce raffinement dans la psychologie permet au cinéaste d’éviter les facilités dramatiques et de surprendre le spectateur sans jamais trahir la vérité des personnages. Ces personnages sont judicieusement interprétés. De Christopher Lloyd en maître d’hôtel intransigeant à Kathleen Turner en agent cynique, la distribution est aux petits oignons. A sa tête, Matthew Modine, remarquable. Les quelques afféteries typiques du cinéma indépendant américain contemporain (la musique, la mini-intrigue parallèle du chien perdu) ne pèsent pas lourd face à un tel condensé de noblesse et de justesse .

En présence d’un clown (Ingmar Bergman, 1997)

Dans les années 20, un ingénieur interné en hôpital psychiatrique et féru de Schubert invente le cinéma parlant.

Arrivé en fin de carrière, Ingmar Bergman ne se préoccupe plus guère d’inscrire ses éternelles obsessions (la mort, le sexe, le théâtre, l’absence de Dieu tout ça) dans une quelconque réalité. En présence d’un clown est peut-être son film le plus décharné, le plus cru. Le problème est qu’une abstraction aussi prononcée anesthésie complètement le film. Heureusement, son ultime ultime film, Saraband, allait être d’un tout autre acabit.

L’or de la vie (Ulee’s gold, Victor Nuñez, 1997)

Un vétéran du Viet-Nam apiculteur élève ses petites-filles après que son fils ait braqué une banque et sa bru sombré dans la drogue. Un jour, le fils renoue le contact avec son père depuis sa prison…

Avec Jardins de pierre de Coppola, Ulee’s gold est le film contemporain le plus fordien qu’il m’ait été donné de voir. On y voit un homme attaché aux valeurs traditionnelles qui, pour préserver sa famille, est forcé de se coltiner une réalité sociale plus ou moins lamentable que, jusqu’ici, il préférait nier. Evidemment, le fait que ce soit Peter Fonda qui joue cet homme appuie la réminiscence.  L’intrigue est simple mais le prétexte dramatique est plus important et plus conventionnel que dans Ruby in Paradise. On peut regretter la présence de méchants au caractère unidimensionnel. Ceci dit, c’est également le cas dans plusieurs chefs d’oeuvre de Ford même s’ils n’y sont pas soumis à de regrettables facilités dramatiques. De plus, de la même façon que son héros se coltine les cas sociaux, Nuñez se coltine les conventions policières et les détourne intelligemment au profit de ses personnages. Voir par exemple la façon inattendue mais tellement logique dont Ulee neutralise la menace des méchants dans le marais.

L’intrigue est donc simple mais le récit est plein de ramifications. Le film est fait de petites touches, de séquences impressionnistes qui donnent la part belle aux divers personnages ainsi qu’aux paysages de Floride (Ulees’ gold s’ouvre et se clot sur de superbes plans de marécages balayés par une lumière mordorée). En dehors d’une musique parfois plombante, la réalisation est très simple, dénuée de tout ornement plastique.  Ce qui compte, c’est la vérité de personnages ancrés dans leur réalité géographique et sociale. Ainsi, une des bonnes idées du scénario est de faire intervenir les ennuis d’Ulee au moment de son pic d’activité annuel en tant qu’apiculteur. Cela donne lieu à de belles séquences sur son lieu de travail, au milieu des fameux tupelos chantés par Van Morrisson, mais cela affecte aussi la narration puisque le vieil homme s’en trouve affaibli lorsque le moment vient d’affronter les malfrats. Le corps usé de ce vétéran boiteux est particulièrement important pour sa caractérisation puisqu’en fait de psychologie, les auteurs se contentent du strict minimum nécessaire à la compréhension des motivations des personnages.

Bref, sans discours, sans vouloir-dire mais en prenant le temps de raconter une belle histoire, Nuñez montre les choses telles qu’il les voit dans le pays qui est le sien.

Le prédicateur (The apostle, Robert Duvall, 1997)

L’itinéraire d’un prêcheur extraordinairement charismatique dans le Sud des Etats-Unis, tiraillé entre ses pulsions violentes et sa foi sincère.

Un des films les plus singuliers des années 90. C’est d’abord le portrait d’un personnage complexe chez lequel roublardise et ferveur religieuse sont mêlées si intimement qu’on ne peut séparer le bien du mal de sa personnalité. Le prêcheur de Duvall est un être de chair, de sang et de foi et il n’apparaît jamais asservi aux nécessités du  récit ni a fortiori d’un quelconque discours.  Ainsi le christianisme évangéliste est montré sans théorie de l’auteur préexistante au film. Grâce à cette pureté du regard, Robert Duvall va encore plus loin que Richard Brooks dans  Elmer Gantry lorsqu’il s’agit de saisir les contradictions et l’importance sociale fondamentale de la religion à l’américaine.

Difficile de percer le secret d’un film au charme aussi subtil mais on peut dégager une caractéristique du style de Robert Duvall qui contribue à expliquer la fascination créée: la narration quasi-imperceptible qui avance par méandres, épousant les pérégrinations du prêcheur sans nuire à l’unité de l’oeuvre et sans la tranformer en vulgaire road-movie. Il y a là une souveraine liberté dramatique comparable à celle de Renoir. Les évènements se déroulent d’une façon naturelle.  Duvall laisse le temps aux séquences. Il faut voir par exemple la formidable scène où un redneck est converti alors qu’il avait l’intention de détruire l’église. L’incertitude quant à l’évolution des évènements est totale, aussi bien pour le spectateur que pour les paroissiens. Les génies de Duvall metteur en scène et de Duvall acteur coïncident alors.

Il n’y a donc pas de discours, Robert Duvall se contente de montrer les choses. Ce qui rend son film si précieux, c’est qu’il les montre avec amour. Même quand ils sont faibles, l’amour des gens rayonne à chaque plan, un amour qui n’a rien à voir avec la démagogie ou le sentimentalisme. Personne depuis Michael Cimino n’avait aussi bien filmé les habitants de l’Amérique profonde. Personne ne les avait filmés avec un tel respect, une telle empathie. Et encore: l’absence de dimension symbolique sur l’Amérique rend les personnages du Prédicateur encore  plus proches du spectateur que ceux de Voyage au bout de l’enfer. Une empathie qui vient peut-être du fait que Duvall a porté son sujet pendant 13 ans avant de se décider à le financer et le réaliser lui-même.

Le prédicateur est une plongée au coeur de l’Amérique profonde sans pittoresque ni prétention sociologique mais débordant de foi, d’humilité et de maîtrise tranquille du cinéma, tous attributs qui en font un des plus beaux films américains de ces vingt dernières années.