Crime d’amour (Alain Corneau, 2010)

Dans la filiale française d’une multinationale, une jeune cadre consent de moins en moins à ce que les fruits de son travail soient récoltés par sa directrice.

Le dernier film de Alain Corneau est déséquilibré, bancal, inégal, mais intéressant à bien des égards. Son principal problème est d’ordre narratif: le lien entre la première partie, où est finement dramatisée l’ambiguïté des rapports de pouvoir en entreprise, et la deuxième partie, sorte d’Invraisemblable vérité à l’envers prenante et bien fichue, manque de crédibilité. La platitude de la forme (photographie aussi nulle que la musique) et Ludivine Sagnier, que j’ai beaucoup aimée chez Ozon mais dont les limites sont ici flagrantes, n’aident pas à rendre sensible ce basculement entre l’ambition carriériste et la froide folie.

Memory Lane (Mikhaël Hers, 2010)

Une bande d’amis fait le deuil d’un des leurs.

Memory Lane apparaît comme une succession de saynètes triviales pleines d’un minable entre-soi (l’auteur semble ainsi avoir un sinistre rapport à l’altérité musicale) qui ne sont reliées entre elles que par un récit inconsistant mais qui sont enrobées par un filmage pseudo-cosmico-mélancolique quelque peu systématique dans ses effets (jolie lumière automnale, vent dans les arbres, agaçante diction chuchotée, folk-pop insignifiante). Bof.

Une critique magnifiquement enthousiaste ici.

Hitler à Hollywood (Frédéric Sojcher, 2010)

Maria de Medeiros part sur la piste d’un réalisateur oublié d’un film jamais sorti avec Micheline Presle et met à jour un complot d’Hollywood visant à anéantir le cinéma européen.

Pas assez documenté et trop mal argumenté pour avoir une quelconque portée politique, trop sérieux pour amuser une seule seconde, Hitler à Hollywod s’avère une vaine pochade qui, une fois le flou documentaire/fiction dissipé, s’articule principalement autour du cabotinage de Maria de Medeiros et de la désolante jactance de cinéastes européens divers et variés (mais tous installés voire institutionnalisés: Kusturica, Angelopoulos, Edouard Baer…) tellement sûrs de leur supériorité morale et esthétique et de la légitimité de leur combat d’arrière-garde contre l’ « impérialisme hollywoodien » et le « formatage de la télé ». On se croirait revenu au temps de la quâââlité frââânçaise. Sur le sujet, mieux vaut lire Hollywood contre Billancourt de l’excellent Philippe d’Hugues.

Comment savoir (How do you know, James L.Brooks, 2010)

Une brillante joueuse de soft-ball voit sa carrière brisée le jour où elle n’est pas sélectionnée par son entraîneur. En pleine crise existentielle, elle rencontre deux hommes: un champion de base-ball et un jeune PDG trop naïf.

Comment savoir est la meilleure comédie romantique sortie depuis 1998, date de sortie de Pour le pire et pour le meilleur, autre film de James L.Brooks.

Une scène, au début du film, permet de cerner un peu le secret de la beauté de cette petite merveille. L’analyser permet de montrer comment l’auteur se joue des conventions pour faire exister ses personnages tout en restant amusant:
la fille passe une super nuit avec un super mec (le mec lui prépare même un milk-shake au réveil). Elle découvre au moment de se brosser les dents que le mec a dans sa salle de bains une multitude de pyjamas pour filles. On découvre donc que son amoureux est un tombeur. Elle prend alors la mouche et claque la porte. Pour l’instant, on est dans du vaudeville; du vaudeville bien écrit, bien joué et bien mis en scène mais qui ne dépasse pas la convention du théâtre de boulevard. Ce qui est génial dans Comment savoir, c’est que la fille REVIENT juste après avoir claqué la porte. Elle s’excuse de s’être emportée, nous fait naïvement part d’un de ses principes « ne pas juger les autres avant de se juger soi-même » et s’avère bien décidée à ne pas gâcher ce qui s’annonçait comme une belle histoire. Elle révèle donc ses qualités de cœur. Et c’est simplement beau.
Par ses propres moyens (certes plus limités tel qu’en témoigne la relative banalité plastique du film), James L.Brooks retrouve un peu de l’esprit de Leo McCarey qui est, rappelons-le, le maître absolu de la comédie américaine.

On pourrait citer beaucoup de séquences du film qui fonctionnent sur ce principe de douce rupture de ton, de basculement vers l’émotion. Grâce à ce style d’écriture, les personnages de comédie acquièrent une réelle profondeur. Avec cette simplicité et cette foi qui n’appartiennent qu’aux Américains, Brooks n’hésite pas à mettre en avant des principes moraux pour caractériser ses protagonistes. Ces principes moraux sont d’ailleurs une des clés de la dramaturgie de Comment savoir puisque tout au long de l’histoire, les personnages confrontent leur vision du monde et l’affinent au fur et à mesure des évènements et des rencontres. Mue par ce qui se révèlera être l’amour vrai donc le désintéressement, l’héroïne va se débarrasser des illusions liées à son éducation de sportive de haut niveau (ha, les posts-it dans la salle de bains!).

Cette œuvre de moraliste anti-cynique, Brooks l’entreprend avec une remarquable finesse et un sens profond de la « justice dramatique ». J’entends par là que les personnages les moins sympathiques le sont tout de même un peu. Ils ne sont jamais surchargés, ils ont leurs raisons, ils sont aussi capables de sentiments, ils ont aussi leur vérité. Voyez le sourire du père sur le balcon ou encore l’étreinte finale du champion de base-ball. La « justice dramatique » est ici une condition nécessaire à la justesse de l’expression. Il faut dire que les comédiens sont tous formidables (avec un bémol sur le cabotinage trop grimaçant de Nicholson mais celui-ci ne tient ici qu’un second rôle). Décidément une des meilleures actrices de sa génération, la trop rare Reese Witherspoon est adorable. Brooks émeut en montrant les choses sans qu’elles n’apparaissent pré-calculées; ce qui est peut-être la définition du grand cinéma.

Les mystères de Lisbonne (Raoul Ruiz, 2010)

Au XIXème siècle, un enfant naturel élevé dans un couvent retrouve sa mère qui lui raconte son histoire…

Je n’aime guère le style de Raoul Ruiz qui a tendance à figer la vie sous un glacis de travellings millimétrés. En témoigne son épouvantable adaptation de Proust. Les mystères de Lisbonne est néanmoins un film époustouflant parce qu’il s’agit du récit le plus vertigineux vu au cinéma depuis, disons, Il était une fois en Amérique. Se déployant sur une durée-fleuve de 4h30, la narration multiplie et imbrique les flashbacks, flash-forwards et autres glissements de point de vue sans perdre le spectateur. Ce spectateur ne s’ennuie pas non plus pour peu qu’il soit sensible au charme d’intrigues qui descendent en droite ligne des feuilletons populaires du XIXème siècle. Filles de bonne famille perdues par amour, brigands devenus prêtres, sinistres hommes de main cachés derrière la porte dérobée, duels pour l’honneur…et coïncidences énormes que ne renierait pas le Victor Hugo des Misérables sont en effet la matière des Mystères de Lisbonne.

Mais alors quid de la mise en scène de Ruiz? Même si le foisonnement romanesque fait que le film ne manque pas de souffle, la mise en scène de Ruiz, toujours aussi précieuse et certes moins enlevée que celle d’un Walsh ou d’un de Broca, n’est pas idéale pour rendre le mouvement de telles aventures. Pourtant, la distance induite par l’extrême sophistication des plans, distance qui apparente le film au livre d’images plus qu’au cinéma d’aventures hollywoodien, se justifie magistralement et douloureusement à la fin. Ces Mystères de Lisbonne sont brodés de l’étoffe des rêves d’enfant.

Les chemins de la liberté (The way back, Peter Weir, 2010)

De la Sibérie à l’Inde, l’incroyable cavale de six hommes évadés d’un goulag.

Ce qui reste d’abord en mémoire à la sortie de la projection, ce sont ces images grandioses censées représenter le désert de Gobi, les pentes de l’Himalaya et les lacs gelés de Russie (même si tournées en Inde, en Bulgarie et au Maroc) qui font des Chemins de la liberté un des films les plus dépaysants qui soient. Le dépaysement fut un des premiers pouvoirs du cinéma et c’est un pouvoir quelque peu oublié à l’heure du cinéma numérique. C’est une joie simple, méprisée des critiques se prenant au sérieux qui auront beau jeu de moquer le film « sponsorisé par National Geographic »…Et pourtant… si aujourd’hui j’aime profondément des chefs d’oeuvre aussi divers que La captive aux yeux clairs, Capitaine de Castille ou Le fleuve, c’est que chacun à sa façon a su m’immerger dans une contrée parfaitement étrangère à mon quotidien. Le temps de projection équivalait alors à un voyage par procuration. Vous me rétorquerez qu’à ce compte-là, les documentaires sur le Serengeti projetés en Imax à la Géode sont des chefs d’oeuvre absolus du cinéma. Certes j’ai beaucoup d’estime et une certaine tendresse pour ces films mais ce qui rend Les chemins de la liberté supérieur, c’est qu’il raconte une histoire selon la vision d’un auteur: Peter Weir.

Ici, le voyage par procuration n’interfère pas avec la narration: il en est l’expression puisque le film relate un extraordinaire périple. Comme le montrent les nombreux plans d’ensemble avec les personnages harmonieusement intégrés au décor, l’humain est au centre de la mise en scène de Peter Weir. L’Australien a beau chanter, grâce notamment à sa maîtrise toute classique du Cinémascope, la beauté et l’immensité de la Nature, jamais il ne ravale l’homme au rang d’un brin d’herbe (ce qui le différencie de Terrence Malick).

C’est que Les chemins de la liberté est un film humaniste au sens classique -et pour ainsi dire désuet- du terme. Il célèbre les capacités physiques, intellectuelles et morales de l’homme lui permettant de survivre dans les environnements les plus inhospitaliers qui soient. Peter Weir montre les comportements bestiaux des évadés littéralement affamés mais aussi les gestes de solidarité les plus inattendus. Le discours n’est pas niais car aucun aspect de la réalité ne semble éludé pour le soutenir.

Le scénario ne s’éloigne guère de son axe principal qui est la survie des évadés et la caractérisation psychologique de ces derniers est très ténue. Elle n’en est pas moins juste. Un plan, une scène, une idée suffisent au cinéaste pour exprimer la vérité profonde d’un personnage. Je pense à ce sublime plan où, à bout de forces, l’un des hommes prend la jeune fille tombée dans ses bras. Il n’en faut pas plus au metteur en scène pour suggérer tout l’amour qui unit ces deux protagonistes. La scène où l’évadé joué par Colin Farrell déclare son adoration pour Staline montre que le classicisme du film -vous l’aurez compris, Les chemins de la liberté est un parangon de classicisme, Peter Weir s’impose ici en héritier de David Lean-  n’a rien de convenu.

Bref, malgré une musique médiocre qui insuffle parfois aux images un côté new-age malvenu ainsi qu’une fin quelque peu expédiée,  Les chemins de la liberté est un grand film d’aventures: simple, beau et ample. Magnifiquement anachronique,  il va probablement se faire détruire par l’essentiel de la critique.

Belle épine (Rebecca Zlotowski, 2010)

Une adolescente de 17 ans se retrouve plus ou moins livrée à elle-même après le décès de sa mère.

Le premier film de Rebecca Zlotowski est typique du jeune cinéma d’auteur français par plusieurs aspects. D’abord, il aborde la thématique récurrente de l’initiation adolescente. Ensuite, il fait montre d’une tendance à l’opacité narrative, au refus des explications et des développements. L’auteur se méfie visiblement du récit. Ainsi, plusieurs digressions (sur la religion notamment) apparaissent incongrues faute de mise en correspondance nette et précise avec le reste du film. Dans le même ordre d’idée, on pourra également regretter que le contexte -a priori original et excitant- des bandes de motards de Rungis soit aussi peu exploité. Les personnages secondaires n’existent pas beaucoup.

Ce manque de foi envers la fiction, récurrent lui aussi dans le cinéma post-Pialat, est frustrant car il est évident dès les premières images que Belle épine n’a rien d’une chronique réaliste mais a plutôt à voir avec la fable. Le film flirte même ouvertement avec le fantastique et c’est d’ailleurs en enrichissant d’une tonalité irréelle certains passages canoniques du genre (le réveil face aux parents de l’amoureux) que la réalisatrice singularise son oeuvre et montre son talent pour la mise en scène. L’ambiance des scènes nocturnes est également réussie grâce entre autres à une bande-son adéquate. Enfin, Léa Seydoux est véritablement excellente et comme elle porte le film sur épaules, celui-ci ne saurait être mauvais.