Béliers (Grímur Hákonarson, 2015)

En Islande, une épidémie de tremblante parmi leurs moutons perturbe les relations de deux frères qui ne se sont pas parlés depuis 40 ans.

Béliers est un film aussi beau que frustrant. Venu du documentaire, Grímur Hákonarson a pris le parti d’épurer au maximum son récit. La rigueur de sa mise en scène lui permet de surprendre et d’émouvoir sans avoir recours à beaucoup d’explicitations verbales. Par exemple, aucune explication déterministe n’est donné à la querelle entre les frères. La caméra saisit les gestes et la narration s’articule comme organiquement à partir de ceux-ci.

Le lyrisme avec lequel sont utilisés les grandioses paysages islandais ainsi que la fascination opérée par un mode de vie exotique (quoique filmé le plus naturellement du monde) rappelle les films de Flaherty. Béliers est moins symbolique que L’homme d’Aran ou Nanouk mais relate aussi une forme de lutte entre l’homme et la Nature.

Le metteur en scène excelle car il fait ressentir l’accord profond entre un paysage géographique, un paysage social et des paysages mentaux. Ainsi, le magnifique passage où le héros utilise son tractopelle pour emmener son frère ivre et gelé à l’hôpital n’a rien d’une fantaisie artificielle mais est motivé par les spécificités des protagonistes (la lourdeur du corps du frère) et du lieu de l’action (le climat glacial et le caractère désertique de l’Islande).

Pourquoi donc un goût d’inachevé à la fin de ce film remarquablement maîtrisé? Eh bien c’est que mine de rien, l’auteur, au fur et à mesure du déroulement de son oeuvre, a esquissé plusieurs situations dramatiques. La fin abrupte qui intervient après une sorte de climax apparaît alors à la fois comme une esquive et comme un symbole grossier.

 

Le grand jeu (Nicolas Pariser, 2015)

Les services d’un espoir déçu de la littérature sont employés par un agent du gouvernement qui veut faire tomber un ministre…

Ce premier long-métrage de Nicolas Pariser, inspiré par l’affaire de Tarnac, étonne d’abord dans la mesure où il est rarissime qu’un « jeune cinéaste français » s’attaque au genre du thriller politique. Sans beaucoup les étayer, l’auteur intègre ses rêveries paranoïaques quant au fonctionnement des institutions françaises à une fiction écrite et réalisée avec une rare méticulosité. L’écriture d’abord: outre qu’un vrai talent de conteur éclate dès les deux premières séquences, rarement des références savantes avaient été intégrées à des dialogues cinématographiques avec un tel naturel. La mise en scène ensuite: la composition des cadres explose la concurrence et, à plusieurs endroits, le découpage est d’une belle efficacité visuelle. Je pense par exemple à la concision du plan des voitures de police qui évite au jeune réalisateur de filmer une coûteuse séquence d’assaut tout en dramatisant instantanément son arc intimiste.

C’est qu’en effet, Pariser ne s’est pas borné à trousser un « filmdegenre ». S’il joue le jeu du thriller politique jusqu’au bout avec une foi et un savoir-faire qui l’honorent, force est de constater que, en bon auteur français, il nous en apprend bien plus sur lui, sa ville, ses lectures et sa génération que sur les arcanes de la République. Aussi bien que la fumisterie des universitaires gauchistes, rarement le cynisme mou d’une certaine race de quadragénaires parisiens avait été représenté à l’écran avec une telle précision (sans être ouvertement moqué). La politique est ici un prétexte dramatique pour révéler des vérités psychologiques. En creux, est raconté le retour à la vie, via l’amour, d’un has-been mélancolique. Le travelling qui l’accompagne parmi ses nouveaux compagnons avant de se fixer sur une campagne illuminée par les brumes matinales synthétise magnifiquement cette réconciliation avec le monde. Pour incarner ce drôle de héros, Melvil Poupaud était un choix de distribution évident et il s’avère parfait. Face à lui, André Dussollier, dans un rôle très archétypal, s’éclate et nous régale.

Surclassant la majorité des films français par sa maîtrise formelle aussi bien que par l’élégance de sa conception, Le grand jeu révèle un auteur de premier plan. Espérons que ne s’ensuivent pas quinze ans de crise d’inspiration.

Valentin Valentin (Pascal Thomas, 2015)

Dans un immeuble, chronique des jours ayant précédé l’assassinat d’un jeune et riche locataire…

Après avoir brillé dans une veine naturaliste, Pascal Thomas s’est mis à tourner le dos à son époque, à exploiter des archétypes et à soigner ses images plus que de coutume. Cette stylisation exacerbée correspond dans son oeuvre à la période 2002-2012. Période pas très heureuse où la gesticulation des acteurs, le chatoiement des couleurs et les intrigues tirées d’Agatha Christie tournaient à vide à cause d’une paresse certaine de l’écriture.

Il y a des reliquats de cet anti-réalisme dans Valentin Valentin. Je pense notamment au lieu de l’action: un immeuble quasi-utopique situé dans une ville indistincte. Les scènes de fête révèlent la conception, vaguement surannée, de la fête selon l’auteur plus qu’elles ne sont en prise avec la réalité des goûts actuels. Des goûts que Pascal Thomas conchie sans doute aussi allègrement que légitimement. Cependant, ce petit monde sous cloche parvient à s’animer d’une vie véritable. Délaissant très vite l’intrigue policière pour n’y revenir que lors d’un final doté d’un admirable sens du rythme où la narration jusqu’ici un peu brinquebalante trouve son harmonie naturelle, Pascal Thomas se focalise sur la multitude de personnages, hommes et femmes, jeunes et vieux, qui habitent l’immeuble.

Un axe commun dans ce récit choral: le plaisir. Qu’il s’agisse du portrait plein d’empathie mais sans complaisance de l’alcoolique jouée par une émouvante Geraldine Chaplin, d’une liaison adultère avec Marie Gillain se montrant peu avare de ses charmes, de la dangereuse passion pour les belles fringues d’une étudiante ou du voyeurisme pédophile d’un jardinier, ce vieux libertaire qu’est Pascal Thomas n’a de cesse de révéler les secrets derrière la façade tout en interrogeant la frontière entre hédonisme et vice avec une lointaine et universelle compassion qui l’apparente au Fritz Lang des derniers films américains.

Le cinéaste a composé cette amère fantaisie avec goût, tact et sensibilité. Un plaisir parmi d’autres: Arielle Dombasle rappelle quelle grande actrice comique elle est. La principale réserve: Vincent Rottiers dans le rôle de Valentin. Il est difficile de croire que tant de femmes soient folles de lui.

Nuits blanches sur la jetée (Paul Vecchiali, 2015)

La rencontre nocturne entre un jeune homme et une femme qui s’est promise à un homme dont elle attend un coup de fil.

La légèreté du dispositif (deux acteurs filmés avec un iphone dans un décor unique) n’induit malheureusement pas souplesse et inventivité mais au contraire rigidité et asphyxie, voire négation pure et simple du cinéma: deux protagonistes en train de parler côte à côte sont filmés en longs plans aussi immobiles qu’eux. A quelques effets volontaristes près (parfois, sans raison précise, le dialogue commence avant l’image), cela résume l’essentiel de Nuits blanches sur la jetée. Les très ponctuelles embardées dans la fantaisie, tel le numéro de danse, sont complètement artificielles et semblent n’obéir à aucune autre nécessité que l’imposition de la signature « Paul Vecchiali ». Le texte a donc une place centrale. Ce texte, inspiré par une des nouvelles les plus mièvres de Dostoïevski déjà plusieurs fois adaptée au cinéma (le meilleur film étant celui de Visconti), ne saurait suffire à maintenir l’intérêt pour les interminables tunnels de dialogues.