Tomorrow We Live (Egdar G.Ulmer, 1942)

Un gangster, le Ghost, exerce un chantage sur un père de famille évadé. Lorsque la fille de celui-ci revient de l’université, le Ghost va évidemment tenter de se l’accaparer. Mais c’est sans compter la ténacité du G.I amoureux de la demoiselle…
Une série B (ou C, ou Z) fauchée de chez fauchée, avec une image tantôt sous-exposée tantôt surexposée qui confère à l’oeuvre une poésie de la bricole pas rédhibitoire. L’intrigue contient un peu de propagande avec le gentil qui est un soldat et le méchant qui est comparé à Hitler. Il y a une vraie noirceur dans la description de ce vieil homme asservi au caïd. Comme aux yeux de la société, le père n’est qu’un repris de justice, l’auteur du Bandit et du Démon de la chair montre la vérité des caractères au-delà des apparences sociales. Au delà de ces considérations théoriques, Tomorrow We Live est loin de faire partie des meilleurs films d’Ulmer à cause d’une facture vraiment lamentable. Les conditions de production impliquent des images éclairées par-delà le bon sens mais aussi un scénario bourré de coïncidences, un acteur sans charisme dans le rôle du Ghost et un découpage qui abuse des plans lointains lors des scènes de violence. Voici un film pour les cinéphiles pervers, ceux qui aiment traquer les traces de beauté et de singularité dans les films les plus improbables des auteurs maudits. Heureusement, ces films ont souvent le mérite d’être courts.

Barbe-bleue (Edgar G. Ulmer, 1944)

Histoire vue et revue du tueur en série qui tombe amoureux d’une de ses victimes. John Carradine dans le rôle-titre est convaincant, la mise en scène clairement expressioniste d’Ulmer réserve quelques belles séquences mais l’ensemble manque d’efficacité narrative, ainsi la longue explication pyschologique finale alourdit considérablement un film qui ne dure guère plus d’une heure. Ajoutons aux reproches une musique omniprésente et franchement agaçante. Film très moyen donc.

Girls in chain (Edgar G. Ulmer, 1943)

Un film fauché, certainement encore moins que B, produit par un studio inconnu au bataillon (Atlantis Pictures), les comédiens sont médiocres. Devant certaines séquences qui ne durent qu’une seconde et demi, on se demande même si une partie du métrage ne s’est pas perdue depuis toutes ces années malgré la restauration effective de la copie… Et pourtant…Pourtant quelque chose dans ce film fonctionne, grâce au génie réel d’Edgar G.Ulmer, à ses mouvements de caméra toujours pertinents, à la stylisation de certains éclairages (pas tous non plus, il ne faut pas exagérer), à l’originalité du lieu de l’action (des maisons de correction pour filles) et à un scénario qui n’y va pas avec le dos de la cuillère lorsqu’il s’agit de s’en prendre à la corruption municipale incarnée dans un seul méchant qui tient toute la ville entre ses mains (un peu comme dans cette autre film noir très féminin qu’est Deux rouquines dans la bagarre). Le film n’a pas peur de l’outrance mélodramatique, il n’a pas le temps de faire des fioritures ou de s’embarrasser du bon goût. Bref, Girls in chain est plusieurs crans en dessous des petits chefs d’oeuvre que constituent les réussites majeures du cinéaste (Le bandit, Détour, Le démon de la chair…) mais c’est un film qui arrive à tirer parti de son contexte de production qu’on imagine aisément lamentable.

Le démon de la chair (The strange woman, Edgar G.Ulmer, 1946)

Un authentique et -superbe- mélodrame en costume.
Cette adaptation d’un roman de Ben Ames Williams, auteur de Leave her to Heaven, est mise en scène par Edgar G.Ulmer, un des rares cinéastes à qui l’on peut attribuer le qualificatif de « maudit ». Sa carrière l’a mené des théâtres de Max Reinhardt aux studios de Cinecitta en passant par les plateaux de films d’exploitation en tout genre -des films « ethniques » notamment. Dans la mise en scène du Démon de la chair, un des très rares films de série A qu’il a eu l’occasion de réaliser, c’est la facette expressionniste de l’artiste qui est évidente. Le travail sur la photo (superbe noir&blanc charbonneux), les cadrages et les éléments reflète les tourments intérieurs des personnages; soit la définition même de l’expressionnisme cinématographique, si souvent galvaudée. Ulmer a été élève du grand Murnau et cela se voit ! Cela se voit entre autres dans la séquence centrale sublime qui retrouve une beauté naïve et premier degré propre au cinéma muet.
Comme l’auteur de Nosferatu, Ulmer filme ici les aléas des âmes passionnées. L’héroïne, jouée de façon génialement outrée par la belle Hedy Lamarr, est un personnage magnifique, au-delà du bien et du mal. Ses actes imprévisibles guident une narration romanesque, fertile en rebondissements. Le film, tout en montrant les drames (morts…) qui en découlent, exalte les passions et montre l’hypocrisie de la société puritaine à travers le personnage de George Sanders qui voudrait condamner sa maîtresse mais qui ne peut lutter contre ses pulsions amoureuses. Enfin, si Ulmer est sans doute le plus digne des héritiers de Murnau, son style ne se limite pas à une pâle resucée de celui de son maître. Concluons donc en mentionnant qu’un travail digne d’Albert Lewin sur les décors et les accessoires singularise sa mise en scène dans Le démon de la chair et ajoute le raffinement de l’esthète au lyrisme violent du sombre romantique.