Cape et poignard (Fritz Lang, 1946)

Un scientifique est engagé par l’OSS pour contrecarrer les projets atomiques des nazis en Europe.

Gary Cooper, héros américain sans peur et sans reproche, est un immense acteur mais n’apparaît pas vraiment à sa place dans l’univers trouble et pessimiste de Fritz Lang. Il faut dire que son personnage de professeur de physique devenu espion est particulièrement improbable. Plusieurs de ses répliques sont chargées des intentions anti-atomiques des auteurs et il est difficile de ne pas sourire lorsque, approché par un agent de l’OSS, notre homme déclame gravement un discours sur la science au service de l’humanité avec une pomme en guise de support de sa démonstration. De plus, sa romance avec une résistante de 20 ans plus jeune que lui est convenue, théâtrale et invraisemblable en plus de prendre une place exagérément importante dans le film. Il y a donc un côté naïvement hollywoodien dans Cape et poignard avec lequel Fritz Lang n’est guère à l’aise.

Ces importantes réserves étant posées, il faut souligner l’excellence de la mise en scène lors de la plupart des scènes d’action. Tantôt sèche et brutale de par son extraordinaire concision (la libération avortée en Suisse) tantôt raffinant à l’extrême la violence comme lorsque Cooper tue un adversaire à mains nues pour sauver sa peau. Fritz Lang montre alors, d’une façon bien plus percutante que les grands discours qu’il place dans la bouche de son héros, que le mal nécessaire reste le mal.

Casier judiciaire (You and me, Fritz Lang, 1938)

Un homme en liberté conditionnelle qui travaille dans un grand magasin se marie à une vendeuse. Il ne sait pas qu’elle aussi est une ancienne criminelle…

Dernier volet de la passionnante trilogie de Fritz Lang avec Sylvia Sidney, Casier judiciaire est une sorte de mixte improbable entre Frank Borzage et Bertolt Brecht, très intéressant quoique foncièrement raté. Le film démarre comme une virulente critique de la société de consommation avec une étonnante introduction musicale. Kurt Weil a participé au film. Avant de quitter prématurément le projet, le compositeur engagé de L’opéra de Quat’sous a signé quelques chansons qui constituent les moments forts de l’oeuvre. Ces séquences musicales sont servies par des audaces visuelles puissamment expressives auxquelles Fritz Lang allait par la suite renoncer pour épurer son style.

A la base du projet, il y a donc un propos politique radical. L’idée était de délivrer celui-ci à travers une histoire d’amour entre deux repris de justices. Au début, ce jeune couple est filmé avec une simplicité et une franchise dignes de Frank Borzage, poète lyrique chez qui le contexte social était très important. Les escalators du grand magasin et les petites chambres de pensions de famille sont le décor schématique et vrai de leur idylle. George Raft joue comme Spencer Tracy à la même époque.

Malheureusement, au fur et à mesure que l’intrigue se déroule, les rebondissements sont de plus en en plus improbables. L’interaction entre l’histoire du couple et le message d’ailleurs mal défini du film (la virulence de Lang a sans doute été détournée par la Paramount) est mauvaise. La seconde se trouve finalement asservie à la première, au détriment de la vraisemblance et de la logique. Le hiatus de l’écriture culmine dans une fin qui contredit littéralement l’excellente introduction. Avec la scène qui voit Sylvia Sidney expliquer, démonstration arithmétique à l’appui, aux pieds-nickelés qu’il vaut mieux être salarié que cambrioleur pour s’enrichir, Casier judiciaire se transforme en une apologie quasiment comique du capitalisme et des patrons. C’est comme si Lang, conscient de la bêtise de ce qu’on lui demandait de filmer, s’en amusait. Au final, il reste un film décidément étrange, mal fichu mais plein de beautés et d’intérêt.

American guerrilla in the Philippines (Fritz Lang, 1950)

Au moment de la retraite de leur armée en 1942, une poignée de soldats américains se retrouvent seuls sur une île philippine envahie par les Japonais.

Film inconnu de Fritz Lang, Guérillas ne gagne pas à être connu. Le film démarre pourtant bien avec l’appréhension réaliste du comportement du soldat joué par Tyrone Power qui cherche à se barrer des Philippines envahies par les Japonais plutôt qu’à faire la guérilla. Malheureusement, la débilité conventionnelle et propagandiste du script se révèle au fur et à mesure de son déroulement. La fusillade finale est d’un ridicule achevé. La rigidité du style de Lang ne convient pas au film de guerre et encore moins à celui-ci. Elle fait ressortir l’indigence de la narration et la convention des situations. La vitalité truculente d’un Walsh les auraient peut-être mieux fait oublier. Reste quelques plans documentaires assez intéressants sur la vie d’un camp de résistants (le film fut tourné sur place) ainsi qu’une séquence qui donne l’occasion à Lang de briller: celle de l’exécution du traître.

Les Araignées: le cargo d’esclaves (Fritz Lang, 1920)

Suite des aventures de Kay Hoog contre les Araignées qui le mènent aux quatre coins de la planète.

Ce second volet a le défaut devenu depuis habituel des suites. Celui du « plus ». Il y a plus de personnage, plus de décors et surtout le film est nettement plus long que son prédécesseur. Malheureusement, cette surenchère n’est pas maîtrisée par les auteurs et ne va pas sans confusion ni lenteur. Ce film est aussi moins mouvementé que Le lac  d’or, il y a beaucoup de discussions dans des appartements (ce qui sera le gros point faible du diptyque Mabuse), on perd la simplicité enfantine du premier volet. Bref Le cargo d’esclaves est moins réussi que Le lac d’or et franchement ennuyeux. A noter qu’un troisième opus des Araignées était prévu mais ne fut pas entrepris suite à l’échec public et critique de celui-ci.

Les Araignées: le lac d’or (Fritz Lang, 1919)

Un aventurier, Kay Hoog, s’oppose à une société secrète, les Araignées, pour aller chercher un trésor chez les Incas.

Ecrit et réalisé par Fritz Lang à ses débuts, ce premier opus des Araignées est un pur film d’aventures issu du même terreau –populaire, feuilletonesque et exotique- que Tintin ou Indiana Jones. La nature fantaisiste du projet n’a pas empêché le cinéaste de se documenter sérieusement pour les beaux décors inca.

Les scènes d’action sont très bien et exploitent remarquablement les divers éléments du décor, le rythme est trépidant, le suspense est quasiment inventé par Lang dans l’excellente scène d’ouverture, les péripéties s’enchaînent parfaitement, la fin tragique étonne. Bref, Les Araignées: le lac d’or est un film archaïque et très bien mené.

Le diabolique Dr Mabuse (Fritz Lang, 1960)

La police enquête sur le Docteur Mabuse qui serait de retour dans un grand hôtel.

Pour son ultime film, Fritz Lang retrouve le docteur Mabuse. Ce dernier opus est peut-être le meilleur des quatre épisodes qu’il réalisa. En quarante ans, le cinéaste a beaucoup progressé dans le sens de l’épure. Le diptyque muet n’était ni plus ni moins que du Fantomas avec des décors bizarres (autant dire que le regarder en entier aujourd’hui nécessite une bonne dose d’indulgence) et le suivant avait une forme nettement plus rigoureuse et concise mais souffrait tout de même d’une lenteur incertaine liée aux débuts du parlant.

A mesure qu’elle tend vers l’abstraction, la mise en scène de Fritz Lang  met à nu la mécanique diabolique du docteur, ce qui autorise de la part du spectateur les interprétations les plus variées (totalitarisme, crise financière, métaphore de la mise en scène, vidéo-surveillance…). C’est en ça que Mabuse se distingue du vulgaire feuilleton à la Fantomas (qui, comme Mabuse, revenait d’ailleurs en ce début des années 60) et c’est ce qui rend les deux derniers films de la série intemporels. Tout, dans ce dernier film, respire la perfection. Il n’y a pas de graisse. Les décors sont neutres, la photo est d’une blancheur rigoureusement impersonnelle, la musique est quasi-absente, le lieu est unique et surtout l’intrigue, colonne vertébrale du film, est impeccable. Il y a aussi une légèreté du style qui tranche d’avec la pesanteur des tragédies que le cinéaste réalisa auparavant à Hollywood.

Fritz Lang pouvait-il aller plus loin dans l’épure, dans l’effacement de sa personnalité au service du matériau? Dans Le diabolique Dr Mabuse, il atteint un point de non-retour. Tout effet de signature est absent alors que sa présence derrière chaque plan est évidente. Les qualités de précision de sa mise en scène notamment ne peuvent appartenir qu’à un vieux maître de son acabit.

Quatre autour d’une femme (Kämpfende Herzen, Fritz Lang, 1920)

Un financier offre à son épouse un bijou qu’il a acheté chez des truands. Il y remarque un homme qui ressemble beaucoup à une photo qu’il avait aperçue dans les affaires de sa femme…

La narration (qui comprend des flashbacks à points de vue multiples) est un peu trop compliquée pour être honnête mais en dehors de ça, le film est réussi.

Hara-Kiri (Fritz Lang, 1919)

Un marin européen séduit une Japonaise qui va avoir le malheur de prendre leur mariage très au sérieux.

Cette adaptation de Madame Butterfly par le jeune Fritz Lang est une ennuyeuse niaiserie. Le scénario est cousu de fil blanc, la mise en scène se réduit à du théâtre filmé (qui plus est muet bien évidemment). Eventuellement, les plus fervents des auteuristes pourront s’imaginer le hiératique et méchant chef bouddhiste comme une incarnation de la fatalité préfigurant les futures obsessions du maître. Mais c’est tout.

Désirs humains (Fritz Lang, 1954)

Remake de La bête humaine dans un contexte américain.

Sous ses dehors de banal film noir, Désirs humains est une oeuvre magistrale, transcendée par le style de Fritz Lang qui se concentre sur l’essentiel de son sujet, c’est à dire la mécanique des passions humaines. Toutes les conneries folkloriques qui alourdissaient le film de Renoir ont été évacuées; l’atavisme et le charbon en premier lieu. Il n’y a pas de superflu. Seul le personnage de Kathleen Case apparaît comme une concession (concession à qui? à quoi? au studio? à la fidélité au roman?) tant il dépare l’implacable tragédie. La rigueur d’une mise en scène toujours plus épurée annonce le chef d’oeuvre que sera L’invraisemblable vérité.

Au fil de l’eau (House by the river, Fritz Lang, 1949)

Note dédiée à bubulle

Un écrivain frustré tue malencontreusement sa servante qui se refusait à lui. Il demande à son frère de l’aider à camoufler le crime…

C’est le début d’un engrenage terrible qui va révéler les tréfonds de chacun des trois personnages impliqués dans le drame: l’écrivain, son frère et son épouse. Chez Lang, l’intrigue policière est en effet un prétexte pour mettre à nu l’âme humaine dans un implacable mouvement tragique. House by the river est un de ses films dans lesquels apparaît le plus clairement ce qu’il pense de l’humanité: TOUS COUPABLES. La dualité entre les deux frères peut, au premier abord, faire croire à une vision du monde manichéenne mais, après tout, si le gentil aide son frère criminel c’est qu’il désire sa femme…Pour l’auteur de M le maudit, le mal fait partie intégrante de l’être humain.  C’est génialement montré dans les séquences du début, celles qui mènent au meurtre. Le spectateur s’identifie tout de suite à cet homme moyen qui reluque et taquine sa jeune et jolie domestique. Et, la précision du découpage et l’expressivité des acteurs aidant, le meurtre apparaît comme inéluctable. La fatalité et les pulsions de l’homme sont intimement liés.

Ceci étant dit, House by the river est surtout un film dans lequel éclate le génie plastique de son auteur.  Le cinéaste prolonge les recherches picturales entamées l’année précédente dans Le secret derrière la porte, film dont les images étaient particulièrement sombres. Désormais, les contrastes restent marqués  mais, dégagés de la pesanteur signifiante qui caractérisait le style du Secret derrière la porte, ils chantent l’obscurité de la nature américaine. La façon dont les bois et la rivière de studio sont éclairés rappelle forcément La nuit du chasseur. A ceci près qu’ici, le fleuve est un motif récurrent dont le symbolisme est plus littéral, ce qui stoppe d’emblée la comparaison avec la mise en scène du film de Laughton, chef d’oeuvre de poésie pure.

Le seul point faible du film réside dans la séquence du procès, ennuyeuse car purement dévolue à montrer  l’état de l’enquête policière. Or ce qui est intéressant, c’est précisément tout le reste. House by the river n’en reste pas moins une des oeuvres majeures de Fritz Lang, un film dont la puissance tragique n’a d’égale que la beauté plastique.

La statue qui marche (Das wandernde Bild, Fritz Lang, 1920)

Un homme accuse une femme d’avoir tué son cousin et la poursuit à travers les montagnes.
Lorsqu’ils ne sont pas bardés d’un envahissant folklore (mythologique ou « serialesque »), les muets de Fritz Lang peuvent s’avérer aussi passionnants que les films de sa période américaine. Découvrir La satue qui marche est d’abord l’occasion de nuancer voire d’infirmer certaines conneries que j’ai pu écrire dans ma note sur Western Union. En effet, le jeune cinéaste fait preuve ici d’une remarquable appréhension des paysages. Mea culpa. De plus, l’écriture dramatique anticipe L’invraisemblable vérité. Pour faire vite, sans gâcher le plaisir de la découverte, disons que dans La statue qui marche, les présumés coupables ne sont pas coupables mais ne sont pas tout à fait innocents non plus. Le film est donc purement langien. Enfin, on peut noter que le style direct et sans fioriture n’a rien d’expressionniste alors que Fritz Lang venait de travailler sur Le cabinet du Docteur Caligari avant d’en décliner la réalisation. Bref, le cinéphile peut remercier -encore une fois- Patrick Brion d’avoir exhumé cette rareté qui est beaucoup plus qu’une curiosité.

Les pionniers de la Western Union (Fritz Lang, 1941)

Les westerns de Fritz Lang ne sont pas ses meilleurs films. Ils sentent trop l’artifice du studio, artifice qui s’accommode très mal avec un réalisme de surface essentiel au genre. Certes, il y a L’ange des maudits, dans lequel Lang a su pousser cette fausseté apparente jusqu’à un paroxysme baroque qui rend le film intéressant mais qui du coup l’éloigne des canons du western classique. En revanche, comme dans Le retour de Frank James réalisé l’année précédente, dans Les pionniers de la Western Union, la raideur de la mise en scène n’apparaît pas comme une licence poétique mais comme un handicap. Les cow-boys sont constamment tirés à quatres épingles, la poussière (si essentielle, la poussière !) est absente. Bref, le vernis documentaire manque cruellement d’autant que le contexte historique (l’établissement du télégraphe après la guerre de Sécession) est lui assez précis.
Lang qui, à l’instar d’Adolf Hitler, s’était régalé des romans de Karl May dans sa jeunesse était sincèrement enthousiaste à l’idée de partir tourner à Monument Valley. Malheureusement, le Teuton n’avait guère le sens du paysage. Il n’insuffle aucune dimension particulière aux fameux rochers. Le style langien, qui s’épanouit dans la rigueur géométrique et dans l’épure du décor, n’est pas celui d’un chantre de la Nature comme peuvent l’être, chacun à leur façon, Ford, Mann ou Walsh. Ajoutons que le scénario manque de rigueur dramatique; de multiples enjeux s’entremêlent mais ne sont pas exploités jusqu’au bout. Ainsi du triangle amoureux.
Les pionniers de la Western Union serait donc sans intérêt ? Eh bien pas tout à fait. Après s’être laissé vaguement suivre pendant une heure et demi, le film surprend lors de sa fin. L’histoire prend son sens et s’auréole d’une dimension authentiquement tragique. L’oeuvre s’avère en définitive particulièrement sombre. Je songe également à l’avant-dernière séquence, un des rares éclats de la mise en scène, séquence qui exude le désespoir morbide et qui contient déja tout Peckinpah.