Un héros de Tokyo (Hiroshi Shimizu, 1935)

Suite à la disparition de son récent époux, une femme devient hôtesse de bar pour subvenir aux besoins de ses enfants et du fils de son mari.

L’étonnante dernière partie et l’épure du découpage rehaussent l’intérêt d’un mélo pas si conventionnel qu’il n’y paraît au premier abord.
 

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L’école Shiinomi (Hiroshi Shimizu, 1955)

Le père d’un petit infirme ouvre une école pour enfants handicapés…

Cette fois, les intentions édifiantes écrasent le film. Le découpage de Shimizu, où abondent les plans longs et mobiles, n’a rien perdu de son élégance et quelques scènes sont touchantes mais le scénario se contente de dérouler un programme qui asservit les personnages au message. L’acmé dramatique finale n’émeut guère tant elle apparaît comme un artifice larmoyant.

Les enfants du nid d’abeilles (Hiroshi Shimizu, 1948)

Dans le Japon dévasté de l’immédiat après-guerre, un jeune soldat démobilisé entreprend d’emmener une bande de gamins abandonnés à l’orphelinat où il a grandi…

Le nom de sa société de production (« Les films du nid d’abeilles ») ainsi que le fait que Hiroshi Shimizu ait recueilli des orphelins après la guerre laissaient à penser que le présent opus lui tenait à coeur. Juger sur pièce aujourd’hui confirme ce pressentiment. Les enfants du nid d’abeille est un des films les plus émouvants que j’ai jamais vus.

Shimizu transfigure l’esthétique néo-réaliste -qu’il avait inventée dans les années 30- en traitant ce sujet brûlant d’actualité avec un sens poétique inné. Ainsi son découpage transforme t-il les bords de mer, les routes de campagne, les ruines de Hiroshima, les rivières et les montagnes en autant de caisses de résonance venant accueillir les tourments de ses petits héros victimes du chaos de l’après-guerre. Une foultitude d’idées visuelles matérialise l’émotion latente d’un récit des plus ténus. En faire la liste serait laborieux et gâcherait le plaisir de la découverte.

Le sens de l’espace du cinéaste n’a d’égal que son sens de la durée, tel qu’en témoigne l’étonnante dilatation de l’ascension finale. Le plus stupéfiant est que le lyrisme intense de cette mise en scène n’altère jamais la sensation de libre évidence propre aux grands films de Shimizu. La caméra se promène toujours autant. Les acmés émotionnelles -que le naturel de ses jeunes interprètes rend d’autant plus déchirantes- cohabitent avec des passages légers comme ce tabassage du maquereau rendu presque comique par le jeu sur le bord de cadre.

Bref, grâce à la pureté d’un style qui accorde suprêmement les paysages, l’évocation sociale et les destins individuels, Hiroshi Shimizu fait passer son message humaniste avec mille fois plus de force qu’un Vittorio de Sica. Alliant le génie de la mise en scène à la dignité du ton, il s’affirme à mes yeux comme un des plus grands artistes de l’Histoire du cinéma.

Les enfants dans le vent (Hiroshi Shimizu, 1937)

Leur père arrêté pour délit financier, deux enfants sont envoyés chez leur oncle…

Hiroshi Shimizu filme les enfants avec une justesse rare car il reste toujours à leur hauteur. On pense à Luigi Comencini ou Shinji Somaï. A la façon de ses glorieux successeurs, le cinéaste ne s’intéresse pas véritablement au drame du père licencié et arrêté mais d’abord aux conséquences de ces événements sur sa progéniture. La mise en scène repose sur la fraîcheur des jeunes interprètes et la précision des cadrages, souvent symétriques. Séquence sublime où les deux frères fuguent en pleine nuit en suivant les étoiles parce que, « papa se trouve peut-être au bout ». Une petite réserve: un peu plus long que d’autres films de l’auteur, Les enfants dans le vent paraît parfois étiré d’autant que son intrigue n’est, comme souvent chez Shimizu, pas très étoffée.

Le peigne (Hiroshi Shimizu, 1941)

Parce qu’elle y a perdu un peigne et qu’un jeune homme s’est blessé avec, une femme revient dans un hôtel thermal à la montagne…

Réutilisant le même décor et le même type de lumière que Les masseurs et la femmeLe peigne confirmera la valeur de Hiroshi Shimizu aux yeux des auteuristes les plus étroits mais pose une question au cinéphile normal: redite ou pas redite? Certains des plus beaux plans sont carrément repris tel quel du film précédent. In fine, la tonalité diffère cependant et on a en fait affaire à une variation du même ordre que El Dorado par rapport à Rio Bravo. Du fait notamment d’un récit plus centré sur l’héroïne, la mélancolie se fait ici moins diffuse et plus directement émouvante. Bien sûr, une large place reste accordée aux nombreux personnages secondaires cocasses, pittoresques ou touchants. En ces temps où l’ « accessibilité » est très à la mode, on note la dignité du regard sur les aveugles et les estropiés. Mais d’un film choral, Shimizu est passé à une sorte d’esquisse de portrait où l’environnement garde une importance cruciale.

Le peigne montre comment un milieu particulier, un endroit coupé du monde où cohabitent temporairement et étroitement des personnages d’origines différentes, affecte une femme déjà sentimentalement  mal en point jusqu’à provoquer chez elle une véritable -et peut-être salvatrice- crise existentielle. Retracer un tel itinéraire est pour Shimizu une pure affaire de mise en scène. Il s’agit d’une part de rendre sensible la douceur régénératrice de l’ambiance à l’hôtel thermal. Ce à quoi le réalisateur excelle, filmant avec un bonheur constant la lumière du soleil qui inonde les clairières, les repas en commun des vacanciers, les sources d’eau chaude et la rivière où les femmes font la lessive tandis que les enfants pataugent. Magnifique plan, court et inutile à l’intrigue d’ailleurs ténue, de la gymnastique matinale au bord de l’eau. Fait rarissime dans un film de l’époque, l’image est alors accompagnée de notes de piano, notes de piano qui accentuent la sérénité qui en émane. D’autre part, insérer dans ce concerto de la gentillesse de brefs lamentos fait saillir le drame émotionnel de l’héroïne avec pudeur et précision. C’est par exemple le surgissement des pleurs durant l’étendage du linge. La divine légèreté de Shimizu, qui effleure sans jamais s’appesantir, confère alors à son petit film (70 minutes) la fulgurante beauté d’un haïku.

Jeunes filles japonaises au port (Hiroshi Shimizu, 1933)

Une jeune fille séduite par un homme tire sur la maîtresse de celui-ci avant de s’enfuir pour mener une vie d’errance…

Un mélodrame d’une parfaite qualité technique. Hiroshi Shimizu se montre aussi adroit dans les plans en intérieur éclairés par un savant clair-obscur que dans les nombreuses scènes d’extérieur où son découpage tout en travellings insuffle une belle fraîcheur. Jeunes filles japonaises au port frappe également par son absence de manichéisme dans la répartition des rôles: il n’y a pas d’un côté la pure victime et de l’autre la fille de mauvaise vie. La douceur ambiguë des rapports entre la fille perdue et le couple marié est même étonnante, quoique vraisemblable. Le dénouement est cependant plus conventionnel.

Les masseurs et la femme (Hiroshi Shimizu, 1938)

Dans un spa à la campagne, des masseurs aveugles rencontrent une jeune femme de Tokyo alors que des touristes voient leur argent dérobé.

Encore une fois, Hiroshi Shimizu a concocté son récit de façon à faire se croiser des personnages n’ayant rien à voir entre eux dans un lieu précis durant un laps de temps limité. Plutôt qu’un simple marivaudage, un tel chassé-croisé lui permet d’évoquer ce qui aurait pu advenir, de saisir l’instant fugace où la vie d’une femme aurait pu changer. Shimizu: le cinéaste du conditionnel passé. Grâce à un génie poétique qui exploite magnifiquement les éléments naturels de la scène, il immortalise un moment aussi peu dramatique qu’un départ sans adieu. Sans se départir de son humour, insufflant à son histoire une pincée d’intrigue policière, l’auteur a brodé une petite symphonie des regrets où la mélancolie est rendue sensible avec une merveilleuse légèreté de touche. Génie de la composition visuelle surpassant le Mizoguchi de l’époque et fluidité précise du découpage donnent une extraordinaire densité à un film ne durant guère plus d’une heure tout en confirmant à mes yeux la place de Hiroshi Shimizu au premier rang des réalisateurs de son temps.