Les aventures d’Arsène Lupin (Jacques Becker, 1957)

Les aventures d’Arsène Lupin, gentleman cambrioleur.

Oeuvre mineure de Jacques Becker, Les aventures d’Arsène Lupin souffre d’un scénario médiocre qui n’approfondit ni les personnages ni les situations dramatiques. Plus grave peut-être: la superficialité de l’histoire, accrue par de brusques revirements narratifs, n’est pas compensée par une quelconque allégresse du style ou inventivité de la mise en scène (à la façon par exemple des feuilletons des années 10, référence explicite de Becker). Reste tout de même la façon unique qu’a le cinéaste de mettre en exergue certains détails concrets d’une scène, insufflant ainsi de la vraisemblance, voire un certain pittoresque, à l’action (ainsi du gramophone).

Rue de l’Estrapade (Jacques Becker, 1953)

La femme trompée d’un coureur automobile s’en va vivre dans une chambre de bonne rue de l’Estrapade, au sein du quartier étudiant…

Encore une fois, Jacques Becker et sa scénariste Annette Wademant transcendent un sujet sentimental vu et revu grâce à leur qualité essentielle: la précision réaliste.

D’une part, la mise en scène donne une présence déterminante aux lieux. La clarté et la précision du découpage de Jacques Becker font que jamais dans le cinéma français un espace n’a été aussi bien restitué au spectateur que les combles de l’immeuble de la rue de l’Estrapade. La proximité avec les personnages qui y vivent s’en trouve logiquement agrandie. La vitalité, la fraîcheur et l’humanité inouïes du film viennent en grande partie de là.

Bien sûr, les acteurs y sont aussi pour beaucoup. Encore une fois, les seconds rôles sont particulièrement bien dessinés, que ce soit la servante malmenée jouée par Pâquerette ou le couturier plus très sûr de son homosexualité auquel Jean Servais prête sa superbe dignité,  mais les premiers rôles sont au-delà des superlatifs: Daniel Gélin est formidable en roublard finalement déchiré par son amour pour une femme qui n’est pas de sa classe tandis qu’Anne Vernon n’est rien moins que magnifique. Sa simplicité dans la sophistication n’appartient qu’aux vraies stars et c’est peu dire qu’elle n’a pas eu la carrière qu’elle méritait en cette période qui fut une des plus sinistres du cinéma français. Heureusement pour elle et pour nous, il y eut les films de Jacques Becker.

Les lieux ont également une influence directe sur l’action et la caractérisation des protagonistes. C’est un déménagement qui est le moteur dramatique du film. En changeant d’appartement, la jeune femme sort de son milieu social, ce qui ouvre un large éventail de possibilités narratives. La confrontation avec ses nouveaux voisins musiciens est l’occasion de scènes cocasses, sentimentales et dures car la Bohême n’est pas idéalisée mais montrée avec autant de tendresse (Gélin qui chante seul dans sa piaule après avoir rencontré la belle bourgeoise!) que de lucidité. Le sans-gêne des deux compositeurs en herbe n’est pas édulcoré et le comique s’accompagne parfois d’un certain malaise.

D’autre part, comme à son habitude, Becker enrichit sa mise en scène de nombreux détails quasi-documentaires qui donnent une vérité concrète à son film. La photo de la maîtresse découpée dans Elle chez le coiffeur, la vue sur la cour du lycée Henri IV ou encore les émissions de radio plusieurs fois entendues au cours du film sont des trouvailles qui en ancrant l’histoire racontée dans une réalité très précise font oublier les conventions qui la régissent.

Après Rendez-vous de juillet, Edouard et Caroline et Antoine et Antoinette, Jacques Becker achevait, avec cette synthèse chaleureuse et désenchantée qu’est Rue de l’Estrapade, sa merveilleuse tétralogie sur la jeunesse parisienne, décidément un des corpus de films les plus attachants du patrimoine français. Il réaffirmait par là-même la force et la singularité de son cinéma, un cinéma de pure mise en scène.

Rendez-vous de juillet (Jacques Becker, 1949)

Dans le Paris de la fin des années 40, les amours et les aspirations d’une bande de jeunes artistes et étudiants.

Après s’être intéressé à la paysannerie (Goupi Mains-rouges) et au monde de la mode (Falbalas), Jacques Becker peint un nouveau milieu: celui de la jeunesse germanopratine d’après-guerre. A force d’attention à son sujet et de maîtrise du cinéma, il excelle. Encore une fois.

Rendez-vous de juillet est d’abord la captation d’une réalité de son temps: celles des caves de Saint-Germain-des-Prés. Le cinéaste a tourné dans une authentique boîte de jazz (le Lorientais où il filme Claude Luter). L’ancrage social est très précis: les personnages suivent des cours au Musée de l’homme, sont diplômés de l’IDHEC, répètent une pièce de Sacha Guitry. Plusieurs des anecdotes racontées dans le film, tel l’expédition des jeunes cinéastes en Afrique, sont véridiques. Enfin nul besoin d’extrapoler pour imaginer que la brochette de jeunes acteurs révélés par le film (Daniel Gélin, Nicole Courcel, Maurice Ronet, Pierre Mondy…) vivait au moment du tournage des aventures analogues à celles des personnages de comédiens représentés dans le film.

Cependant, Rendez-vous de juillet n’a rien de documentaire. Sa construction dramatique et son découpage sont bien trop savants pour ça. Le film commence avec une exposition qui situe socialement et sentimentalement chacun des nombreux protagonistes sans que la continuité de l’ensemble ne soit jamais altérée. C’est une magistrale leçon de narration et de mise en scène. Les auteurs exploitent avec un maximum d’efficacité les éléments à leur disposition, notamment le téléphone. C’est qu’au cours de la chronique entomologiste, l’intrigue va se dessiner, les enjeux dramatiques vont apparaître finement. Au fur et à mesure que le film avance, le panorama se rétrécit et Becker se focalise sur deux couples. Ses observations  sur les premières amours sont alors d’une rare justesse et d’une audace exceptionnelle compte tenu de l’époque (je ne connais pas d’autre film des années 40 où des jeunes parlent ouvertement de sexe).

Au final, le cinéaste aura réussi à cristalliser cet éphémère moment d’une vie où, parce que les choix n’ont pas encore été arrêtés, tout est possible: la jeunesse.

Edouard et Caroline (Jacques Becker, 1951)

Deux jeunes mariés se disputent avant et pendant une soirée mondaine. Avant de se réconcilier ou de divorcer?

Résumé de cette façon, Edouard et Caroline n’est guère excitant. Quelque part, c’est l’ancêtre de tous les films de jeunes auteurs racontant « les déboires d’un couple dans un appartement parisien ».  Pourtant, une chose essentielle distingue très nettement Edouard et Caroline de sa descendance post-Nouvelle Vague: la sûreté de l’expression d’un grand cinéaste, Jacques Becker, alors au faîte de son art.

Cette sûreté d’expression se manifeste d’abord à travers une écriture subtile et rigoureuse qui permet une fusion complète de l’étude de moeurs et de l’analyse des caractères. Le fameux regard d’entomologiste de Becker ne l’empêche pas de restituer les états d’âme de ses personnages dans toute leur singularité. La vérité de leurs sentiments ne fait que mieux ressortir la vacuité d’un monde bourgeois croqué avec une ironie qui rappelle celle de Proust lorsqu’il écrivait sur les Verdurin. Il n’y a pas de méchant, pas de personnages chargé pour les besoins de l’intrigue, pas de personnage qui n’ait « ses raisons ». Plus encore que chez Renoir, ancien patron de Becker, la lucidité piquante n’exclut pas la tendresse.

La réussite de l’oeuvre vient ensuite de la précision de la mise en scène. Grâce à sa maîtrise technique, le réalisateur évite deux écueils qui auraient pu se dresser sur sa route avec un tel sujet.
D’abord, la convention: le naturel des jeunes acteurs Daniel Gélin et Anne Vernon ainsi que l’attention de la caméra aux détails à l’intérieur d’une scène (voir le bref passage avec le dentifrice) lui permet d’éloigner son film de toute forme de théâtralité qui aurait altéré le réalisme essentiel de son style. En effet, c’est la finesse des observations qui fait le prix d’Edouard et Caroline. Cette vérité de la représentation d’un jeune couple, on la doit sans doute aussi à la contribution d’Annette Wademant, scénariste alors âgée de 23 ans, qui entamait ici une fructueuse collaboration avec l’auteur de Casque d’or.
Ensuite, jamais le film, en dépit de la trivialité de son intrigue, ne tombe dans l’insignifiance. C’est que rien n’est laissé au hasard par le cinéaste. Ainsi, grâce au brillant découpage, un récital mondain devient le moment plein de tension où se joue l’avenir d’un amour.

Bref: attachant, vrai, inventif et maîtrisé de bout en bout Edouard et Caroline est un excellent film, de ceux qui ont fait de Jacques Becker l’idéal représentant d’un classicisme cinématographique à la française.

Dernier atout (Jacques Becker, 1942)

Dans une ville imaginaire d’Amérique du Sud, un homme est abattu. On charge deux élèves inspecteurs d’élucider cet assassinat afin de les départager d’un concours de tir.

C’est le début d’une intrigue rocambolesque assez peu intéressante. Il n’y a pas beaucoup d’action, pas mal de dialogues mais Raymond Rouleau a une certaine classe, la mise en scène est élégante et la narration rapide. On sent la naissance d’un styliste derrière un film qui reste malgré tout convenu et plutôt ennuyeux.