Les révoltés de la Claire-Louise (Appointment in Honduras, Jacques Tourneur, 1953)

Pour assurer un rendez-vous avec des rebelles au Honduras, un aventurier américain détourne un cargo, s’allie à des repris de justice et prend en otage un couple de riches touristes.

Solide petite série B d’aventures. Le suspense autour des péripéties exotiques (à noter les plans particulièrement terrifiants de reptiles en tous genres et dans toutes sortes de situations) n’est pas une fin en soi mais révèle les personnages à eux-mêmes. La survie dans la jungle fait naître au sein du groupe une violence érotique qui ramène peu à peu hommes et femmes à un état pré-civilisé. Le viril Glenn Ford et l’affriolante Ann Sheridan en sont les parfaits interprètes. Outre sa concision, c’est cette place centrale accordée aux personnages (à l’évolution conjointe de leurs caractères, de leurs positions sociales et de leurs désirs) qui rend un Appointment in Honduras infiniment supérieur aux pseudo-films d’aventures tournés trente ans après avec dix fois plus de savoir-faire technique et de moyens financiers. Il y a ainsi plus d’humanité dans le regard jeté par Ann Sheridan à son mari avant d’embrasser l’homme qui lui a sauvé la vie que dans l’intégralité des quatre Indiana Jones.

Stranger on horseback (Jacques Tourneur, 1955)


Un juge a bien l’intention d’arrêter le fils meurtrier du plus puissant propriétaire de la région.

Stranger on horseback est le moins bon western de Jacques Tourneur. Comme souvent chez lui, il n’y a pas beaucoup d’action et pas mal de dialogues mais le problème c’est qu’ici, toutes les scènes sont soumises à l’intrigue, très conventionnelle. Les fascinants méandres narratifs, le ton détaché et la poésie si particulière de Wichita, Great Day in the Morning et Canyon Passage sont absents ici. L’idiotie profonde du retournement final montre bien que la convention, en l’occurrence celle du happy-end, a été préférée à la logique (que cette logique soit narrative, psychologique ou plastique). Enfin, il faut préciser que l’état déplorable de conservation de l’AnscoColor, procédé de couleur qui n’a pas fait long feu, fait qu’aujourd’hui, il est difficile de voir une copie de ce film qui n’ait pas viré au rose orangé. C’est évidemment dommageable.

La gaucho (Way of a gaucho, Jacques Tourneur, 1952)


Un gaucho (un cow-boy argentin, pas un trotskiste) se rebelle contre les puissances étrangères qui s’accaparent son pays au nom de la modernité.

Le quasi-simplisme de l’intrigue est transfiguré par le style du metteur en scène qui ne prend pas parti pour son héros mais restitue progressivement l’impasse sociale et affective dans laquelle le mène son intransigeance. Grâce à cette saine distance, schématisme de la caractérisation ne rime pas avec convention. Ainsi, le militaire opposé au héros n’est pas un salaud et dans plusieurs scènes, c’est clairement lui qui a raison face au gaucho. De plus, l’immense douceur du personnage de Gene Tierney n’a rien à voir avec les stéréotypes de flamboyante latine généralement associés aux Argentines. D’une façon générale, Jacques Tourneur atténue le romantisme de son matériau. Cette atténuation n’empêche pas le cinéaste d’atteindre régulièrement au sublime: ainsi de la scène de renoncement final.

L’éclat impressionniste de la lumière de Harry Jackson, la variété des couleurs et la beauté naturelle des paysages de la pampa font du Gaucho une splendeur visuelle sans que jamais la recherche de la beauté plastique n’apparaisse comme une fin en soi. Le film baigne dans une sorte de lyrisme omniprésent et tranquille. Tout semble couler de source, à l’image de ce découpage parfait où un simple champ-contrechamp peut concentrer l’essence d’un drame. Ainsi de Gene Tierney qui assiste à la capture du gaucho. De loin.

The fearmakers (Jacques Tourneur, 1958)

De retour de Corée, un vétéran se rend compte que son institut de sondage a été accaparé par des lobbyistes pacifistes sans scrupule…

Guerre froide oblige, les militants anti-armement sont donc les méchants. Peu nous importerait s’ils n’étaient aussi caricaturaux et surtout si le passionnant sujet, c’est à dire la manipulation de l’opinion par le marketing politique, était traité avec un minimum d’intelligence. Or ce traitement est tout à fait conventionnel. Tout est réduit à une enquête policière où le héros cherche et trouve des preuves d’un crime écrites noir sur blanc dans un fichier central puis pète la gueule aux méchants. Entre-temps, il a évidemment séduit la secrétaire. Plusieurs flash-backs ont beau montrer qu’il est revenu traumatisé de Corée, ces traumatismes mais n’ont en fait aucune incidence sur le déroulement de l’histoire. Bref: The fearmakers aurait pu être une pépite de la série B subversive, c’est un produit convenu tout juste convenable dont l’intérêt est certes rehaussé par la prestation du toujours impeccable Dana Andrews et par un noir & blanc joliment stylisé.

Timbuktu (Jacques Tourneur, 1959)

Au Soudan français, pendant un soulèvement des autochtones, un mercenaire américain joue un trouble jeu avec le commandant de la garnison, son épouse et le chef des rebelles.

La convention du film d’aventures coloniales est détournée par un script intelligent qui rend incertaines les motivations des principaux protagonistes. Une multitude d’enjeux (patriotiques, économiques et amoureux) pèsent sur leurs décisions. Les personnages y gagnent une densité humaine tout à fait inhabituelle. Leur vérité psychologique va de pair avec une certaine grandeur romanesque exprimée à travers plusieurs actions surprenantes. Yvonne de Carlo est magnifique et les yeux de cocker de Victor Mature insufflent une tristesse bienvenue à son personnage de mercenaire désabusé. Comme il en a l’habitude, la petitesse de son budget est retournée par le cinéaste à son avantage: beauté nue des cadres, épure du découpage, génie de la fulgurance. Pour s’en convaincre, voir ne serait-ce que l’excellente ouverture.
Bref: Timbuktu est une superbe réussite de Jacques Tourneur.

La vie facile (Jacques Tourneur, 1949)

Une vedette de football américain marié à une femme ambitieuse apprend qu’il est gravement malade.

La matière aurait pu être celle d’un mélodrame flamboyant mais la sobriété du style rend le film très classique, presque terne. Il présente toutefois une critique assez fine et lucide de la société américaine. La vie facile est un film intéressant et plutôt réussi, qui, sans figurer parmi les chefs d’oeuvre de Tourneur, gagnerait à être redécouvert.