Peau de pêche (Jean Benoît-Lévy & Marie Epstein, 1928)

Un orphelin de Montmartre restitue un bijou à une riche dame qui l’avait perdu lors de son mariage…

Ainsi commence le récit de l’enfance et de la jeunesse de cet orphelin surnommé « Peau de pêche » en raison de son teint. Un des attraits de ce récit est qu’il bifurque dans des directions très variées, déjouant rapidement les appréhensions que pouvait provoquer un début façon conte de fées à deux balles. En effet, l’impact direct de sa rencontre avec la grande dame sera plus important dans la mémoire du gamin que dans son quotidien. Ainsi Benoît-Lévy & Epstein restituent bien les broderies d’un enfant autour d’un joli souvenir.

De nombreuses scènes n’ont qu’un rapport ténu avec le fil directeur de l’intrigue mais frappent par leur justesse. Je pense à cet instant où, ayant été placé à la campagne, Peau de pêche imite Maurice Chevalier pour évoquer Paname à ses nouveaux camarades d’école. Je pense aussi au moment merveilleux de tendresse et d’humanité qui montre l’ensemble des villageois se réunir autour de l’unique poste de T.S.F pour écouter les nouvelles du monde. Benoît-Lévy & Epstein filment les champs de Picardie avec autant d’attention et de sens plastique que les rues de Montmartre. La grandeur simple des séquences dans la ferme près du front préfigure La maison des bois.

Cette vérité de l’instant va de pair avec une poésie symboliste insufflée par un montage particulièrement inventif. Le souffle militant et lyrique de certaines séquences, telle l’émouvante succession de travellings sur les fenaisons et les tombes, est digne des grands Soviétiques. On peut considérer Peau de pêche comme un récit à la Feyder mis en images par un émule d’Eisenstein. Un mièvre retour final à la convention romanesque n’empêche pas qu’il puisse être considéré comme un des films français majeurs de la fin du muet.

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La mort du cygne (Jean Benoit-Levy & Marie Epstein, 1937)

Par passion pour la première étoile du corps de ballet, un petit rat de l’Opéra de Paris commet l’irréparable…

La mort du cygne fusionne admirablement documentaire sur l’Opéra-Garnier, mélodrame et, même, film d’horreur en ceci qu’il préfigure les films des années 70 sur les enfants diaboliques. Les décors, les accessoires et les cadrages renforcent joliment ce côté horrifique mais le film de Epstein & Levy se distingue de sa descendance dégénérée par la précision dialectique avec laquelle il restitue tous les soubresauts de la folie enfantine. L’identification à la jeune héroïne, le fait que le spectateur la suive dans son cheminement jusqu’au geste fatal rendent La mort du cygne infiniment plus pervers et donc plus passionnant qu’un truc comme L’exorciste. C’est autant un film sur la danse que sur l’enfance. Les auteurs de La maternelle dirigent les comédiennes amatrices (mais danseuses confirmées) avec une grande justesse. La jeune Janine Charrat est épatante. Finalement, si La mort du cygne n’atteint pas tout à fait à la grandeur espérée, c’est à cause d’un relatif manquement dans les finitions: des dialogues trop littéraux dans les moments les plus dramatiques et un montage parfois douteux (ainsi ce gros plan sur le visage de la jeune fille inséré dans la scène de l’escalier où le superbe plan d’ensemble suffisait amplement) nuisent à l’achèvement de ce, tout de même, bien beau film.

La maternelle (Jean Benoît-Lévy & Marie Epstein, 1933)

Une jeune femme de bonne famille abandonnée par son fiancé devient dame de service dans une école maternelle.

La maternelle fut un immense succès critique en son temps. Son auteur, Jean Benoît-Lévy, avait une haute idée sociale du cinéma et allait plus tard occuper un poste important à l’UNESCO. Il adaptait ici un roman de Léon Frapié lauréat du prix Goncourt 1904. Marie Epstein, soeur de Jean, fut sa collaboratrice attitrée. La maternelle capitalise beaucoup sur les bêtises de gamins quasiment saisis sur le vif qui provoquent l’attendrissement et l’amusement du spectateur. Il y a ainsi une dimension documentaire qui anticipe celle de Etre et avoir. Mais le film ne se limite pas à ça. Même s’ils appuient parfois un peu lourdement le sens d’une situation, les auteurs sont guidés par ces qualités rares que sont le tact et la droiture, qualités qui  leur permettent de traiter sans faute de goût ni pusillanimité un matériau délicat qui contient son lot de cruautés.

Voir le sérieux radical avec lequel est présenté le désespoir de l’enfant. Voir l’élégance de l’ellipse qui enchaîne les deux premières séquences. Voir la parfaite séquence de l’abandon où la mise en scène se charge de ne pas enfoncer la mère. La coexistence de la tendresse, du pathos et de la légèreté des jeux enfantins est rendue harmonieuse par la sensibilité des cinéastes et par la rapidité du rythme des images. Reste Madeleine Renaud: son jeu plein de sensiblerie détonne d’avec la sobriété du reste de la distribution (ainsi Alice Tissot qui atténue considérablement la dureté de la directrice) et pourra paraître désuet. Mais son personnage est le plus meurtri d’entre tous les adultes du film.