Le 6 juin à l’aube (Jean Grémillon, 1946)

Documentaire sur les conséquences humaines et matérielles du débarquement en Normandie.

Un enchaînement de plans d’une extrême finesse dialectique suffit ici à montrer la grandeur de Jean Grémillon: un instituteur raconte le débarquement des Anglais en 1346. Pour le cinéaste qui intègre un tel discours dans un film sur le 6 juin 1944, survient alors le risque d’assimiler la libération d’un territoire occupé à une invasion étrangère (fallacieux amalgame prisé aussi bien par l’extrême-gauche que par l’extrême-droite). Ce danger est évacué dès l’image suivante qui montre le cimetière américain de Colleville. Cet hommage aux alliés tombés en Normandie ôte toute douteuse ambiguïté à l’inscription de l’opération Overlord dans une histoire plus générale des guerres et destructions dans la région (ce que le stalinien impénitent Jean-Marie Straub n’a pas compris). Tout de suite après, le plan d’un cimetière allemand et, enfin, d’une tombe de résistant français confirment le ton élégiaque, loin de toute polémique, de l’oeuvre. En montrant des enfants jouant dans les ruines, en faisant témoigner des habitants devant la caméra (procédé alors inédit), en filmant des convois funéraires quasi-improvisés ou des statues religieuses fracassées par les bombardements, le cinéaste rappelle ce qu’il en coûta pour libérer la France et montre que c’est sa région, la Normandie, qui paya le plus lourd tribut. C’est bouleversant de dignité et d’empathie, à l’image de ce dernier plan, sur une tombe où est écrit « Restes humains ».

Daïnah la métisse (Jean Grémillon, 1931)

Au cours d’une croisière, l’épouse métisse et aguicheuse d’un illusionniste noir disparaît…

D’abord, il faut savoir que Dainah la métisse fut charcuté au-delà du raisonnable par son distributeur et que le montage de 50 minutes, le seul visible aujourd’hui, a été renié par l’auteur. Ceci étant dit, le film se tient et l’histoire, superficielle et mystérieuse, reste intelligible. C’est un mélodrame policier à la trame très classique qui aurait été carrément banal s’il n’avait représenté des Noirs. Ce qui frappe aujourd’hui, c’est le regard que pose Grémillon sur ces personnages: un regard digne et droit, ni condescendant ni paternaliste. A ceux qui me rétorqueront qu’il n’y a là pas de quoi faire tout un foin, je leur rappellerai que ce film est sorti la même année que Tintin au Congo.

Pattes blanches (Jean Grémillon, 1949)

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Dans un village breton, une femme amenée de la ville par le patron de l’auberge est manipulée par le fils naturel du châtelain qui entend ainsi se venger de son demi-frère.

Autant l’affirmer d’emblée, Pattes blanches est un chef d’œuvre du cinéma français. D’abord, le script élaboré par Jean Anouilh est parfait. Les relations de cinq personnages principaux à la psychologie et aux origines sociales variées sont patiemment suivies et leurs destinées sont subtilement entrelacées jusqu’à une inévitable tragédie. Il n’y a pas vraiment de gentil ou de méchant; chacun a ses raisons et même un personnage de garce, comme en regorgeait le cinéma français d’alors, connaît son instant de grandeur, touchée qu’elle est par une sorte d’attendrissement nuptial. On pardonnera aisément la langue parfois un peu trop soignée de ses dialogues au responsable d’un échafaudage dramatique aussi fin et implacable. Ensuite et surtout, le style de Jean Grémillon entre réalisme folklorique et romantisme vénéneux donne à cette histoire romanesque un cachet absolument unique.

Loin de se limiter à un découpage plan-plan comme l’aurait fait un artisan de la qualité française, Grémillon pense chacune de ses scènes de façon à lui insuffler un maximum de naturel et/ou de lyrisme. Ainsi de ces nombreuses séquences débutant par un travelling latéral qui, avant de se focaliser sur l’action dramatique, présente le contexte géographique et social de celle-ci. La Bretagne n’a donc jamais été aussi bien filmée qu’ici et ce quoique Pattes blanches soit dénué de toute fioriture décorative ou pittoresque. Plus qu’aucun autre réalisateur français des années 40 (si ce n’est Jacques Becker et Roger Leenhardt), Grémillon mérite d’être appelé « metteur en scène » car son travail met en évidence l’influence du milieu sur le drame comme personne ne le faisait alors. Voir encore ce plan-séquence extraordinaire qui interrompt le mariage pour montrer le demi-frère suivre le cortège nuptial depuis la falaise.

D’abord solidement réaliste, l’oeuvre flirte régulièrement avec le fantastique gothique sans jamais s’y abandonner car toujours conduite par la ferme rigueur du cinéaste normand. Plusieurs passages sont d’une poésie extraordinaire. Une servante bossue s’admirant seule dans sa chambre entrain de porter la robe somptueuse que lui a offerte un seigneur, une jeune mariée jetée d’une falaise la nuit de ses noces, une vieille femme en emmenant une plus jeune cueillir des herbes dans l’arrière-pays pour servir les sombres desseins de son fils…Tous passages au service du récit et admirablement servis par la sombre photographie de Philippe Agostini et une utilisation lyrique et insolite de la musique (signée Elsa Barraine).

Les acteurs sont tous excellents mais deux jeunes quasi-débutants se distinguent particulièrement. D’abord, il y a Michel Bouquet dans son premier rôle important au cinéma composant admirablement un personnage de demi-fou qui aurait pu si vite verser dans la caricature. Ensuite, il y a Arlette Thomas en amoureuse humble et transie. Elle est adorable. Son regard profond et sa voix si douce donnent toute sa dimension à une fin sublime dont la sècheresse ne fait qu’accentuer le lyrisme, lyrisme déchirant, lyrisme révélant le sens profond de ce qui s’avère un magnifique poème d’amour fou.

Gardiens de phare (Jean Grémillon, 1929)

Un fils rejoint son père dans le phare qu’il garde mais le jeune homme a été mordu par un chien enragé…

Tout le début est magnifique. Les paysages vus par l’oeil d’un maître, le lyrisme âpre des scènes de genre, la dignité farouche des épouses sur la côte, la poésie bretonne en un mot. C’est déjà du grand Grémillon, cet artiste qui s’ancre au plus profond d’une réalité pour mieux la sublimer. Il est donc dommage que l’histoire racontée soit aussi saugrenue. L’arbitraire de l’anecdote n’a d’égale que la légèreté du scénario. Du coup, le cinéaste meuble avec des pseudo-expérimentations de montage parfaitement vaines. Un gâchis.

Gueule d’amour (Jean Grémillon, 1937)

Un spahi surnommé « Gueule d’amour » en raison de son succès auprès de ces dames s’éprend follement d’une riche femme…

A partir d’un canevas typique du cinéma français d’avant-guerre mêlant spahi, meilleur ami et riche garce, Charles Spaak et Jean Grémillon ont conçu et réalisé un des plus beaux films d’amour de l’histoire du septième art. Rigueur de l’écriture, sens de la mesure du metteur en scène et respect profond envers chacun des personnages sont peut-être les secrets de cette magnifique réussite.

Le film ne dévie quasiment jamais du point de vue du personnage de Jean Gabin. Cela permet à la conduite de la femme interprétée par Mireille Balin de garder une mystérieuse ambivalence qui fait d’elle un des personnages féminins les plus complexes, les plus vrais et les plus beaux jamais écrits. Sa vénalité n’empêche pas son amour et c’est beau, c’est profond, c’est juste. Les auteurs ont l’intelligence de ne pas résoudre artificiellement son dilemme et ils la laissent à ses contradictions sublimement féminines. De ce point de vue, Gueule d’amour est un film éminemment « moderne ».

J’en veux pour preuve le découpage de la séquence pivot au cours de laquelle Gabin se fait mettre à la porte par sa maîtresse. Cette séquence est à la base subtilement scénarisée mais, de surcroît, l’insertion de gros plans sur le visage de Mireille Balin enrichit son sens d’une infinie nuance. Tout le film est réalisé avec cette exceptionnelle finesse et aucune scène n’est réductible à une lecture unilatérale.

Les deux stars de Pépé le moko, pour qui Gueule d’amour n’aurait pu être qu’un véhicule, se révèlent d’immenses comédiens dont l’interprétation étonnamment sobre contribue grandement à la vérité humaine du film. La neutralité et la beauté du visage de Mireille Balin (ces sourcils!) incarnent véritablement le  mystère de son personnage. Le jeu de Gabin, plus expressif puisque son personnage est dévoré par la passion, épate lui aussi par son absence d’artifice de connivence. L’abattement profond du héros lorsqu’il se fait rejeter par sa maîtresse et le profond malaise alors suscité ne connaissent aucun équivalent dans le cinéma français de l’époque ni, réflexion faite, dans le cinéma tout court. Et que dire du bouleversant dénouement où notre homme laisse exploser sa tristesse! En libérant enfin l’émotion contenue tout au long de l’oeuvre, Jean Grémillon concrétise la substance mélodramatique du récit et achève par là même ce qui est peut-être le film le plus romantique jamais tourné.

L’amour d’une femme (Jean Grémillon, 1954)

L’arrivée d’une jeune doctoresse sur une île bretonne. Bien que l’histoire soit axée autour de la romance entre l’héroïne jouée par Micheline Presle et un ingénieur d’origine italienne, le traitement de Jean Grémillon, est anti-romanesque au possible. La façon dénuée de pittoresque dont est filmée l’environnement villageois (l’église, l’école, les ouvriers au travail…) tire le film vers le néo-réalisme. Certaines séquences sont quasi-documentaires comme celle de l’opération chrirurgicale. Malheureusement, les personnages sont assez schématiques et l’intrigue reste, en dépit du vernis documentaro-féministe, conventionnelle. Il est donc regrettable que Grémillon n’ait pas pris son sujet mélodramatique à bras le corps en se préoccuppant plus de sa narration. En l’état, le dernier long-métrage de l’auteur de Remorques et Le ciel est à vous est assez ennuyeux à regarder.