Deux hommes en fuite (Figures in a landscape, Joseph Losey, 1970)

Dans un pays désertique, deux fugitifs sont pourchassés par des hélicoptères.

L’absence délibérée de toute précision géographique, politique ou psychologique réduit les personnages, le drame et le film à un concept, un concept parfaitement inintéressant car foncièrement arbitraire. De plus, cette absence d’ancrage redouble le sentiment d’exagération qui émane du jeu uniformément tendu des acteurs, particulièrement Robert Shaw. Après, c’est « bien filmé » (plein de plans-séquences).

Les criminels (Joseph Losey, 1960)

Un caïd sort de prison, commet un vol puis retourne en prison…

Le scénario est un peu alambiqué et manque d’unité dramatique mais la mise en scène de Losey, ultra-rigoureuse, est d’une grande force. Sa gestion de l’espace est magistrale. Moins réaliste que dans ses films américains, le style intègre des éléments d’expressionnisme pour insuffler encore plus de folie et de violence.  Soutenue par le jazz de Johnny Dandkworth (qui va bientôt signer la B.O de Chapeau melon et bottes de cuir), la séquence d’émeute est ainsi particulièrement impressionnante. L’importance donnée aux décors dans la caractérisation des personnages (voir les posters sur les murs) colore un film qui aurait pu pécher par aridité. L’auteur porte un regard distancié sur ses personnages qui fait ressortir l’ironie tragique de leur destin. Le début, avec le chanteur qui commente l’action, a même quelque chose de discrètement brechtien. Brillant.

M (Joseph Losey, 1951)

Remake du célébrissime film de Fritz Lang, M le maudit.

A priori, on peut légitimement s’interroger sur l’intérêt de refaire un tel classique. A posteriori, on ne s’interroge plus: force est de constater que le film de Joseph Losey complète idéalement le film de Fritz Lang voire lui est supérieur en bien des points.

La version de 31 doit sa postérité à la lecture pré-nazie qui en a été faite par la suite, à la géniale interprétation de Peter Lorre et à des trouvailles visuelles et sonores marquantes. Néanmoins ces trouvailles peinent à se fondre dans un tout organique et l’ensemble souffre des hésitations des débuts du cinéma parlant. Ainsi des scènes de réunions bavardes qui encombrent le film plus qu’elles ne l’enrichissent. Dans cette version originale, le portrait du criminel pulsionnel ne manque pas de force mais la critique sociale convainc moins. Ainsi, la pègre est désignée en tant que tel mais n’agit pas franchement en tant que tel. On ne voit jamais les gangsters effectuer de mauvaises actions, d’où une analogie pègre/police qui reste facile, littérale et finalement stérile.

Au contraire, chez Losey, les gangsters tabassent violemment le gardien du centre commercial dans lequel le tueur s’est réfugié afin de lui faire avouer s’il a des collègues. Pour un gangster, la fin justifie les moyens y compris la torture d’un brave type. L’ambiguïté morale a ici une toute autre portée que chez Lang. De plus, et c’est là la différence majeure avec le scénario de l’original, les motivations des truands sont également plus précises et plus claires: en arrêtant le tueur, la mafia s’entend avec la presse pour qu’elle les soutienne lors d’un futur grand jury. La gangrène qui ronge tous les niveaux de la société américaine est donc montrée clairement. Car c’est bien une attaque de la société américaine qu’ont entrepris Seymour Nebenzal, le producteur du M original alors troublé par la ressemblance entre l’Amérique maccarthyste et l’Allemagne dépeinte dans le film de 1931, et Joseph Losey, alors sympathisant communiste.

Ils ont oeuvré dans le cadre du film noir, genre qui était alors à son apogée. La vérité des décors urbains naturels se conjugue admirablement à l’abstraction de cadrages nus et contrastés. La facture visuelle est impeccable et, en plus d’être plus percutant politiquement parlant, ce remake s’avère plus fluide que l’original. On signalera tout de même deux regrettables concessions à la mode hollywoodienne: d’abord une caractérisation psychanalytique ridicule du tueur. La séquence qui le voit couper la tête d’une poupée en papier devant une photo de sa maman est pour le moins navrante. Pour le coup et malgré sa voix étrange, David Wayne ne fera pas oublier Peter Lorre. Ensuite, les auteurs ont trouvé le moyen de terminer le procès final par un happy end qui, en quelque sorte, dédouane les lyncheurs. Ce qui atténue la puissance expressive de ce polar par ailleurs génialement subversif.

Une Anglaise romantique (Joseph Losey, 1975)

L’épouse d’un riche écrivain anglais rencontre un jeune homme louche lors d’un séjour thermal à Baden-Baden. Ce qui alimente l’imagination de son mari possessif et un brin pervers qui, dans un élan de politesse masochiste toute britannique, va accueillir le godelureau dans sa demeure.

Ce sera le début d’un huis-clos mêlant rapports de classe et désir sexuel comme aimait à les concocter Joseph Losey (La bête s’éveilleThe servant). Le style abrupt, elliptique et élégant du réalisateur cristallise le drame avec une belle subtilité. La scène des cris du bébés est à cet égard magistrale. L’auteur s’intéresse ici particulièrement à la libération de la femme et aux illusions qu’elle charrie.  Les discussions parfois intellectuelles ne sont pas gênantes car elles correspondant à la nature des personnage qui sont ou qui se font passer pour des intellectuels. Michael Caine excelle dans le rôle de l’écrivain pétri de bon sens bourgeois que l’amour rend irrationnel et Helmut Berger est une parfaite tête à claques.

La dernière partie se déroulant sur la côte d’Azur est plus convenue et moins convaincante que le reste se passant au château mais l’oubli dans lequel est tombé ce bon film de Joseph Losey, tourné avec une pléthore de comédiens célèbres à l’époque où le cinéaste était au sommet de sa gloire internationale, est tout bonnement incompréhensible.

Le rôdeur (Joseph Losey, 1951)

Au cours de ses rondes de nuit dans une banlieue cossue, un policier s’amourache d’une femme mariée enquiquinée par un mystérieux rôdeur.

Produit par l’indépendant Sam Spiegel, écrit par Dalton Trumbo (avec Hugo Butler) et réalisé par Joseph Losey, deux futures victimes du maccarthysme, Le rôdeur est un des grands chefs d’oeuvre du cinéma de gauche américain. Les auteurs attaquent aussi bien les valeurs de l’Oncle Sam que la société américaine. En montrant des individualistes dévoyés, un foyer sans amour, un policier pourri protégé par le système et en se moquant de l’illusion sécuritaire des bourgeois en banlieue résidentielle, ils signent un des films les plus corrosifs envers l’american way of life qui aient jamais été.

Ce ne sont certes pas les seuls à avoir émis un tel propos mais ils l’ont développé avec une finesse exceptionnelle qui insuffle une impression d’évidente vérité à leur oeuvre. Ce sont les trajectoires des personnages qui priment. Les charges politiques ne plombent jamais le film mais apparaissent naturellement au fur et à mesure du récit implacable de la descente aux enfers progressive d’un homme médiocre qui se fout parfaitement des entraves morales à ses envies.

Ce flic criminel n’est pas univoque. Guidé par un amour sincère autant que par l’appât du gain, il est foncièrement ambigu. Il est humain. A la différence d’un Lang duquel Losey est assez proche, le cinéaste américain ne surplombe pas ses personnages, il n’est pas le juge impartial d’une humanité irrémédiablement coupable. En témoigne le jeu de Van Heflin, acteur sympathique et bonhomme en plus d’être excellent, bien moins sec que celui du minéral Dana Andrews. Même si le héros du Rôdeur se trompe, il se trompe avec une bonne foi, une foi dans sa future famille, qui quelque part le rachète; alors que les personnages de Lang sont essentiellement cyniques.

L’excellente mise en scène va au cœur de chaque situation. Les éclairages savants mais non tarabiscotés d’Arthur Miller -chef opérateur de John Ford- dramatisent intelligemment les nombreuses scènes en huis-clos. Des gestes inattendus donnent vie aux personnages. Lors de la séquence de mariage, quelques plans suffisent à Losey pour évoquer la communauté provinciale. Sa subtilité est alors plus grande que celle de Fritz Lang, son ironie plus discrète que celle de l’auteur du célèbre raccord sur les poules dans Fury. De fabuleuses trouvailles tel que le disque enregistré par le macchabée amplifient le drame intime des personnages. Enfin, la force de l’ouverture rentre-dedans n’a d’égale que le tragique dérisoire de la fin. Bref, Le rôdeur est bel et bien un des meilleurs films noirs jamais tournés, sorte de chaînon manquant entre Désirs humains et L’enfer est à lui.

La grande nuit (Joseph Losey, 1951)

Un adolescent mal dans sa peau qui a vu son père se faire tabasser décide de le venger.

Le dernier film américain de Joseph Losey est médiocre. C’est une série B handicapée par la lourdeur de son scénario à base de traumatisme. L’acteur principal, fils de John Barrymore et père de Drew, montre que le fameux talent héréditaire des Barrymore est un mythe. La séquence d’introduction, percutante comme il faut, permet de retrouver un metteur en scène à la hauteur de sa réputation mac-mahonienne mais c’est bien le seul éclat de ce film croulant de toutes parts sous les intentions morales et signifiantes.