Maria Chapdelaine (Julien Duvivier, 1934)

Au Québec, dans un coin reculé, une belle jeune femme est courtisée par trois hommes…

Il y a une certaine finesse dans la suggestion de la naissance des sentiments amoureux, suggestion qui passe par l’originalité du découpage plutôt que par le dialogue. Les acteurs -Madeleine Renaud touchante quoique trop vieille pour le rôle et Jean Gabin dont le mythe n’était pas encore forgé- sont très bien. En revanche, ces communautés archaïques du fin fond du Canada auraient pu donner lieu, filmées par un Ford ou un Flaherty, à une évocation plus intéressante que le pittoresque respectueux mais superficiel de Julien Duvivier. Par ailleurs, certains passages -tel celui avec le cheval enfoncé dans la neige- sont malheureusement découpés (ou montés) en dépit du bon sens. L’enchaînement des plans n’est pas des plus fluides. En définitive, Maria Chapdelaine est un film qui se laisse regarder (d’autant qu’il est court) sans être vraiment réussi.

Le paquebot Tenacity (Julien Duvivier, 1934)

Un problème mécanique sur le bateau force deux jeunes Parisiens désirant émigrer au Canada à s’attarder au Havre…

Confiné dans les oubliettes de René Chateau* jusqu’à sa très récente exhumation par Patrick Brion, Le paquebot Tenacity est pourtant une sorte de quintessence de l’univers (plastique et thématique) de Julien Duvivier. On retrouve ici ce qui fait la force des films du « meilleur technicien du cinéma français » mais aussi leurs limites. D’abord, l’histoire : une amitié virile et des rêves d’ailleurs brisés par une femme. Tout ça est très typique de l’auteur de La belle équipe, la tonalité étant ici plus mélancolique que pathétique. La noirceur paraît moins appuyée et moins forcée qu’elle ne le sera par la suite. C’est appréciable.

Stylistiquement parlant, Duvivier, encore marqué par le cinéma muet, privilégie la sophistication du plan à la vérité de la scène. D’où de jolies images, d’où de judicieux travellings, d’où ces ciels brumeux traversés par de grandes armatures en fer, d’où une poésie portuaire qui annonce Quai des brumes avec quatre ans d’avance. D’où, aussi, quelques afféteries visuelles et quelques trucages apparents. Le paquebot Tenacity est ainsi l’exemple typique d’un travail à la caméra brillant mais voyant, une oeuvre où le « comment filmer » prend souvent le pas sur le « quoi filmer ».

Ainsi, la scène de la beuverie qui précède le départ est tout à fait représentative de l’esthétique générale du film: Albert Préjean entame une rengaine tandis que celle-ci est reprise par ses comparses au fur et à mesure que la caméra se déplace sur eux. Il faut être juste: la gouaille de Préjean, le charme de la chanson (il y a pas mal de chansons dans le film et c’est heureux) et le mouvement du travelling expriment une certaine chaleur humaine. Mais cette chaleur humaine semble perpétuellement procéder du calcul d’un réalisateur qui a une vision ultra-fonctionnelle -voire déterministe- de son métier. Genre tel mouvement de caméra=>tel effet. Or pour réussir pleinement une telle séquence de fête, pour faire sentir pleinement la joie de ses personnages, peut-être aurait-il fallu que le réalisateur sache -un minimum- lâcher prise. Mais on sent les acteurs bridés par la technique, on sent la position de chacun d’eux rigoureusement imposée par la caméra. Et non l’inverse. L’artifice de la mise en scène prévaut ainsi sur le naturel. C’est, dans un film racontant en fait une énorme digression, une parenthèse douce-amère, une errance presque, assez embêtant.

Somme toute, Le paquebot Tenacity est un bon film que le côté fondamentalement appliqué de sa mise en scène empêche toutefois de décoller franchement.

* Le paquebot Tenacity ne fut même pas projeté à la rétrospective que la cinémathèque française consacra au cinéaste en 2010

La chambre ardente (Julien Duvivier, 1962)

Un vieil aristocrate dont l’héritage était convoité par ses neveux et dont la famille était frappée par une malédiction décède soudainement…

La désolante absence de fantaisie de la mise en scène et plus particulièrement l’académisme de la direction d’acteurs (lesquels semblent essentiellement pressés de réciter leurs répliques) font ressortir l’inanité du script, adapté de J.D Carr. Ennuyeux.

Au royaume des cieux (Julien Duvivier, 1949)

Une jeune fille arrive dans une prison pour femmes régie depuis peu par une odieuse directrice…

Les personnages sont très stéréotypés et le propos sur l’éducation des jeunes délinquantes est sans intérêt car développé de façon simpliste mais cela importe peu car ce n’est pas le réalisme social qui préoccupe Julien Duvivier, également auteur du scénario. Le carton en exergue précise d’ailleurs que Au royaume des cieux n’est aucunement un « reportage romancé ». Le cinéaste a en fait utilisé les maisons de redressement comme contexte et prétexte pour une allégorie sur la pureté introduite en milieu vicié.

Se plaçant sur le terrain du mythe, il déploie au cours de son récit toutes les combinaisons du jeu dialectique entre vice et vertu. Ainsi, au contact de la nouvelle arrivante, les détenues impressionnées par la pureté qui guide son amour s’amadoueront…Dans le même temps, la directrice, produit d’une pureté dévoyée, leur fera subir les pires horreurs. Evidemment, la subtilité n’est guère de mise et, quoique soucieux de logique psychologique dans sa narration, Duvivier ne craint pas de forcer le trait. En virago refoulée, Suzy Prim s’en donne à cœur joie, agrémentant sa composition de quelques gestes homosexuels qui épicent la sauce.

Plus inspiré qu’il ne le sera jamais après-guerre, le réalisateur se donne les moyens stylistiques d’une telle outrance. Quelques coquetteries comme il les a toujours affectionnées n’empêchent pas que dans l’ensemble, sa virtuosité sert merveilleusement le drame et l’atmosphère. Le découpage fluide et le foisonnement d’idées plastiques compensent l’épaisseur de certaines ficelles. La superbe photographie charbonneuse et les décors à la fois réalistes et insolites, tel les catacombes qui servent de mitard, insufflent un lyrisme visuel rare dans le cinéma français d’alors. Plusieurs images inoubliables relèvent de la poésie pure: ainsi le village inondé avec les barques confectionnées à partir de bancs d’église voguant vers l’horizon.

Poil de carotte (Julien Duvivier, 1926)

L’histoire d’un enfant roux maltraité par sa mère qui ne l’aime pas.

Il y a de beaux décors naturels de montagne mais le film est ruiné par:
1. Le grossier manichéisme de la caractérisation des personnages qui rend prévisible le déroulement de chaque situation (puisque dans Poil de carotte, les personnages sont plus importants que l’intrigue, quasi-inexistante).

2. Les artifices faisandés du muet du type surimpressions et compagnie censés figurer l’oppression de Madame Lepic.

L’excellent Visages d’enfant de Jacques Feyder qui a un thème analogue et qui se déroule dans le même cadre a autrement mieux vieilli de par son traitement rigoureusement classique qui permet une étude approfondie des caractères.

Les cinq gentlemen maudits (Julien Duvivier, 1931)

Cinq hommes en vacances au Maroc maudits après avoir troublé une cérémonie religieuse meurent chacun leur tour.

Un film d’aventures exotiques d’une légèreté et d’une folie assez inhabituelles chez Julien Duvivier dont la forme, encore très marquée par l’esthétique du cinéma muet, a beaucoup vieilli et apparaît parfois décorrélée de l’action représentée.

Poil de carotte (Julien Duvivier, 1932)

L’histoire de Poil de carotte, gamin surnommé ainsi par sa mère qui ne l’aime pas.

Le jeu des acteurs est très théâtral. Harry Baur et Catherine Fonteney composent plus qu’ils n’incarnent. Paradoxalement le reste de la mise en scène de Duviver est, comme à l’accoutumée, assez réaliste. Il y a beaucoup de décors naturels. Une séquence, celle du suicide, permet au cinéaste de prouver sa virtuosité dramatique. Ce film, marqué par les hésitations du début du parlant, a tout de même beaucoup vieilli.