Indiscreet (Leo McCarey, 1931)

Une femme tente de préserver sa petite soeur des assiduités de son ancien amant, coureur patenté.

Les tares typiques des débuts du parlant que sont le statisme et la lenteur de la mise en scène sont compensées par la finesse de la dialectique entre attirance charnelle et gravité des sentiments qui préfigure les plus beaux chefs d’oeuvre de Leo McCarey (Elle et lui…). De plus, Indiscreet est l’occasion de revoir la délicieuse actrice de Solitude, Barbara Kent.

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My son John (Leo McCarey, 1951)

Un jeune diplômé de retour dans sa famille est soupçonné par son père d’être devenu un agent communiste.

Ce film peu vu mérite beaucoup mieux que la réputation de vulgaire tract anti-rouge qui lui est généralement accolée. En effet, si le point de vue de Leo McCarey ne fait à la fin aucun doute, My son John permet de se rendre compte encore une fois que qualité morale et qualité esthétique vont de pair au cinéma: pour intéresser le spectateur à son discours, un auteur se doit d’être franc dans le traitement de son sujet et d’en faire ressortir toutes les contradictions dialectiques, contradictions qui lui permettent de dramatiser intelligemment sa matière narrative. Un film perpétuellement univoque serait un film plat donc mauvais. My son John est tout le contraire.

Avant d’arriver à la conclusion finale (« il faut lutter contre la subversion communiste* »), le réalisateur nous gratifie d’une des peintures les plus justes de la famille américaine. Les confrontations entre le père et son fils ou entre la mère et son fils sont montrées avec une acuité qui est bien celle de l’auteur de Place aux jeunes. N’importe quel jeune revenu au foyer après s’en être longtemps éloigné pourra se reconnaître dans le personnage de Robert Walker. Durant toute la première heure, une distance, celle entre l’étudiant qui a pu s’élargir l’esprit au contact des intellectuels de la capitale et ses parents confits dans leur conservatisme simple et tranché, est rendue sensible par une mise en scène extrêmement subtile dont est absente toute forme de propagande. L’air emprunté de John, ses timides provocations face au curé, son absence lors des réunions familiales et, aussi, la sombre photographie de Harry Stradling et l’aptitude du réalisateur pour incarner physiquement les antagonismes des protagonistes dans le décor quasi-unique de la maison instillent progressivement le malaise.

Le génie de McCarey est de faire passer son discours politique à travers les émotions intimes de ses personnages. A ce titre, la mère est le pivot du drame. Si tous les acteurs sont excellents, Helen Hayes est d’ailleurs remarquable dans ce rôle. Guidée par son amour maternel, elle est moins raide que le père et essaie sincèrement de comprendre son fils. Cela donnera l’occasion à celui-ci de défendre avec succès ses idées auprès de sa génitrice -et par-là même auprès du spectateur. Cette prise en compte du point de vue de l’ennemi politique culmine dans un plan où ce grand catholique patriote qu’est McCarey, ayant comme à son habitude poussé la logique de sa scène jusqu’à son paroxysme, ridiculise le rituel américain du serment sur la Bible. En dernier ressort, c’est l’amour d’un fils pour sa mère qui restaurera l’ordre menacé par le virus communiste.

Enfin, on ne saurait conclure un texte sur My son John sans saluer la prodigieuse inventivité de Leo McCarey qui subit en 1951 la pire avanie qu’un réalisateur puisse imaginer au cours du tournage –le décès subit de son acteur principal- et qui, tel que le montre la fin sublime, s’en sortit avec brio.

*conclusion dont il faut rappeler aux bonnes âmes françaises si promptes à condamner le maccarthysme qu’elle est liée à une réalité politique donnée: celle de l’apogée de la guerre froide alors que les partis communistes des pays occidentaux étaient aux ordres du Komintern de Staline.

Une histoire de Chine (Satan never sleeps, Leo McCarey, 1962)

En 1949 en Chine, un prêtre américain suivi par une jeune fille rejoint une mission dont le père supérieur est aux prises avec l’armée communiste.

Dans ce qui est resté son dernier film, Leo McCarey a repris des situations et personnages qui ont constitué la matière de plusieurs de ses chefs d’oeuvre passés (en premier lieu: La route semée d’étoiles). Malheureusement, le schématisme de l’écriture dramatique allié à un rythme bizarre (il ne se passe pas grand-chose sauf à la fin où les péripéties s’enchaînent de façon quasi-surréaliste) donne l’impression d’un laborieux radotage de la part du vieux maître. De plus, si William Holden et Clifton Webb sont impeccables, le jeu grimaçant de France Nuyen accentue le côté caricatural de l’ensemble. L’amateur cherchera en vain la grâce des mises en scène passées.

La brune brûlante (Rally ‘Round the Flag, Boys!, Leo McCarey, 1958)

Dans une banlieue américaine, un père de famille tenté par une voisine affriolante est chargé par sa communauté d’intervenir auprès du Pentagone pour empêcher l’installation d’une base militaire dans la ville.

La brune brûlante est d’abord une satire bien sentie de l’American way of life, modèle qui triomphait alors (le critiquer était donc bien plus audacieux que dans les années 60 où la contestation était très à la mode). Jamais le matriarcat américain n’a été aussi bien moqué. En quelques minutes, les frustrations du père de famille en banlieue et l’étroitesse d’esprit de la mère au foyer sont exprimées à l’aide de situations drôles et réalistes. La douzaine de scénaristes qui travaille à plein temps sur Mad men peut aller se rhabiller. Pour son avant-dernier film, Leo McCarey n’a de toute évidence rien perdu de sa maîtrise narrative.

La brune brûlante permet à l’auteur de Cette sacrée vérité de revenir à la comédie de remariage mais le trait est ici nettement plus outré que dans ses classiques des années 30. Les personnages sont très caricaturaux bien que croqués sans la moindre méchanceté. Cette qualité est emblématique du génie, cinématographique mais aussi humain, de McCarey. L’influence du cartoon est presque aussi présente que dans les comédies de Frank Tashlin. En témoignent les décors abstraits et colorés, la drôlissime séquence du lustre, les ahurissantes danses indiennes de Joan Collins et le final complètement délirant. C’est comme si le vieux maître voulait en remontrer aux nouveaux réalisateurs de comédie (Tashlin, Lewis, Quine, Edwards…), montrer que lui aussi, le génie du burlesque, l’inventeur de Laurel & Hardy, le réalisateur du chef d’oeuvre des Marx brothers (Soupe de canard) savait encore se lâcher.

En résulte une comédie grossière et dont les coutures de scénario sont parfois apparentes. Plus le film avance plus il devient schématique et se moque de toute espèce de crédibilité, la logique comique éliminant la logique réaliste. Mais La brune brûlante est également un film coloré, drôle et d’une belle richesse car il prend le temps de développer ses multiples personnages secondaires. Comme tous les grands films de Leo McCarey, c’est une œuvre éminemment dialectique puisque l’auteur ne prend parti ni pour l’Armée ni pour la communauté de citadins, ni pour le mari ni pour l’épouse mais se contente de mettre en scène leurs confrontations en montrant chacun avec une égale ironie et une égale tendresse, le tout tendant vers une harmonie générale.

Lune de miel mouvementée (Once upon a honeymoon, Leo McCarey, 1942)

La folle équipée à travers l’Europe occupée par les nazis d’un journaliste américain et de l’épouse d’un espion allemand.

Lune de miel mouvementée est donc la contribution de Leo McCarey à l’effort de guerre hollywoodien. Loin d’être nul, le film n’est cependant pas à la hauteur des meilleures comédies du maître. Un scénario paresseux rend les intentions des auteurs trop visibles par rapport au reste (personnages, intrigue…). En revanche, lors des moments où les sentiments individuels s’immiscent dans la mécanique de propagande, McCarey tape dans le mille comme il a toujours tapé dans le mille lorsqu’il s’agissait d’insuffler de l’émotion à une comédie. Ainsi quand le journaliste cite des vers d’Irving Berlin à la jeune mariée qui se met à pleurer, c’est beau, ça touche juste.

Ce n’est pas un péché (Belle of the nineties, Leo McCarey, 1934)


Une chanteuse quitte Saint-Louis à la suite d’une déception sentimentale pour aller chanter à la Nouvelle-Orléans. C’est un film de Mae West avant d’être un film de Leo McCarey qui se comporte ici en simple exécutant. En tant que tel, c’est vulgaire et ringard. Le physique disgracieux de Mae West empêche de croire une seule seconde à son personnage de tombeuse. Il n’y a même pas la verdeur de propos, unique intérêt d’un film comme Klondike Annie. A noter l’apparition de Duke Ellington et son orchestre. C’est nul quand même.

Ce bon vieux Sam (Leo McCarey, 1948)

Sam est le bon samaritain de sa communauté. Il prête sa voiture à ses voisins, il arrête le bus pour que celui-ci attende les personnes âgées, il prête de l’argent aux jeunes couples qui en ont besoin…Un jour, la générosité et le désintéressement de Sam en viennent à nuire à la quiétude de son foyer.

Ce bon vieux Sam est un film où s’affirme pleinement le génie de Leo McCarey, génie qui affirme une vision aussi bien morale qu’esthétique. Le style de McCarey, c’est d’abord un sens particulier de la durée de la séquence. A l’opposé d’une écriture hollywoodienne qui miserait d’abord sur la concision narrative, McCarey étire les séquences afin de pousser leur logique interne à leur paroxysme. Cela permet à ce grand cinéaste, outre d’exploiter à fond sa mécanique comique, de faire exister ses personnages indépendamment du récit, de donner une impression de vie unique. De toute évidence, Ce bon vieux Sam est un apologue chrétien, un grand film sur l’apostolat, une profession de foi en la bonté humaine. Mais les développements altèrent, nuancent et finalement enrichissent ce propos.

Le fonctionnement du film repose sur le principe de frustration. Les actes de Sam deviennent des entraves au bonheur conjugal et génèrent les gags et la dramaturgie. Clairement, le sexe est, autant que l’altruisme, au centre de l’œuvre. Ainsi, une des séquences les plus emblématiques du film est celle où Sam, sur le point de faire l’amour à son épouse, est retardé par une multitude d’évènements qui s’enchaînent avec une précision diabolique. En étirant la séquence à la limite du supportable, le metteur en scène nous  fait éprouver une frustration analogue à celle des personnages à l’écran. Le désintéressement de Sam, montré comme frôlant la névrose, met donc en péril l’existence de son foyer. Ce bon vieux Sam s’avère alors la quête d’une harmonie entre les exigences de la famille et les élans d’un coeur noble. Harmonie chrétienne s’il en est.
Gary Cooper dans le rôle-titre renouvelle le miracle effectué dans L’homme de la rue, à savoir incarner avec une aisance stupéfiante un personnage à haute dimension symbolique.

Parabole chrétienne d’une complexité infinie qui finit par dispenser un sentiment de béatitude typique d’une certaine famille de chefs d’oeuvre hollywodiens (La vie est belle, La route semée d’étoiles…), Ce bon vieux Sam est un des plus singuliers fleurons de la comédie américaine.