Rêves de jeunesse (Four Daughters, Michael Curtiz, 1938)

L’harmonie régnant dans la maison d’un musicien et de ses quatre filles est menacée par l’irruption d’un pianiste mélancolique.

Onze ans après ma découverte émerveillée du remake de Gordon Douglas, je découvre cette première adaptation du roman de Fannie Hurst: Sister act. Comme dans le remake, la bascule progressive et étonnante de la chronique bienheureuse vers le pur mélodrame constitue l’intérêt premier de l’œuvre. Le découpage virtuose de Michael Curtiz vaut bien celui de Gordon Douglas mais la poésie de studio gagne à être présentée en Technicolor et Frank Sinatra, chantant quelques-unes de ses plus grandes « torch songs », sera encore plus adéquat pour le rôle du musicien sinistre que ne l’est ici John Garfield.

Les comancheros (Michael Curtiz, 1961)

En 1843 au Texas, un Ranger est aidé dans sa lutte contre les trafiquants d’armes aux Comanches par un Louisianais qu’il a arrêté parce qu’il a tué un homme en duel.

La splendeur de Monument Valley en Cinémascope (trahison fordiennement poétique de la réalité géographique de l’intrigue), les pauses familiales du récit qui crédibilisent la relation amicale en l’enracinant, John Wayne dans un rôle sur mesure mais pas trop (étonnant plan où on le voit se réveiller dans la boue) et le découpage toujours impeccable de Michael Curtiz qui tournait alors son 166ème et dernier film font des Comancheros un bon western malgré que son récit manque d’unité dramatique.

 

Le fier rebelle (Michael Curtiz, 1958)

Note dédiée à Frédéric

En cherchant un médecin pour son fils muet, un ancien confédéré rencontre une propriétaire terrienne aux prises avec un éleveur qui veut la chasser.

Le plaisir de retrouver Olivia de Havilland, toujours belle, chez le réalisateur qui fit d’elle une star, quelques notations touchantes (une vieille fille se regardant à nouveau dans la glace, un enfant chagriné arrachant son faux col…), la cruauté surprenante révélée par le tirage des ficelles larmoyantes (enfant+animal=cocktail explosif) et la virtuosité plastique de Michael Curtiz qui se sert de la lumière vespérale avec autant de maestria qu’il se servait du Noir&blanc dans les années 30 facilitent l’indulgence face aux ressorts éculés pas toujours bien articulés du récit. En particulier, le conflit avec les voisins apparaît comme une convention mal digérée par le reste de l’oeuvre. Ça reste mieux que Shane.

L’indésirable (Mihály Kertész, 1914)

A la mort de l’homme qui l’a élevée, une jeune fille apprend que celui-ci n’était pas son père et s’en va travailler à la ville…

Mélo de la plus basse extraction, d’après une pièce de Ede Toth. Les acteurs, principalement des titulaires du théâtre national hongrois, n’ont encore aucune intelligence du jeu cinématographique et apparaissent ridiculement excessifs. Quant au découpage, il demeure des plus primitifs. Bref, si ce A tolonc ne constituait pas un des très rares reliquats des débuts hongrois du grand Michael Curtiz, nul doute qu’il serait définitivement oublié.

Bagarres au King Creole (Michael Curtiz, 1958)

A la Nouvelle-Orléans, un jeune et brillant chanteur est harcelé par le caïd qui tient la quasi-totalité des cabarets de la ville.

Parce que Michael Curtiz, aidé par le grand Russell Harlan qui lui a concocté un noir&blanc aussi chiadé que du temps de la Warner, a su mêler pittoresque sudiste, réalisme social et archétypes du film noir avec son élégance et sa vivacité coutumières, parce que la dureté du marché du travail américain y est évoquée avec une précision surprenante, parce que, juste avant son fatal départ pour l’armée, Elvis y livre des interprétations chaudes, sensuelles et poisseuses de plusieurs chansons devenues des standards, parce que, autour de la star, la part belle est faite à d’excellents seconds rôles en tête desquelles figure Carolyn Jones qui incarne avec une stupéfiante justesse la nostalgie amère de la fille revenue de tout, Bagarres au King Creole s’avère un très bon film.

L’Egyptien (Michael Curtiz, 1954)

Pendant le règne d’Akhénaton, grâces et disgrâces d’un médecin qui a sauvé la vie du Pharaon.

La première partie, transposition d’une intrigue de film noir dans l’Egypte antique, est sans intérêt d’autant que Bella Darvi n’est guère crédible en femme fatale. La suite, qui tourne autour des conséquences politiques de la réforme religieuse d’Akhenaton, aurait pu donner lieu à un film intéressant si son écriture avait été moins soumise au romanesque bon marché typique des superproductions hollywoodiennes. Tout cela manque d’unité dramatique. Un bon point cependant: le filmage de Michael Curtiz n’a rien perdu de sa vivacité avec le Cinémascope.

Sixième édition (The font page woman, Michael Curtiz, 1935)

Un talentueux reporter exige que sa fiancée, elle-même journaliste, abandonne son métier. Celle-ci refuse.

Petite comédie américaine sophistiquée typique des années 30. Le rythme est endiablé (les travellings de Curtiz font merveille!) et les dialogues bien sentis. Il n’y a pas à proprement parler de message féministe mais plutôt le récit d’une lutte professionnelle entre une débutante qui va réussir à force de travail et de talent individuel et un concurrent établi qui fait marcher ses réseaux (cf la scène dans le bureau du D.E.A). En cela, Sixième édition est d’ailleurs un film fondamentalement et magnifiquement américain.

Stolen holiday (Michael Curtiz, 1937)

Une mannequin est utilisée par un escroc mondain pour gravir l’échelle sociale.

Le carton d’introduction « Toute ressemblance avec des faits réels ne serait que pure coïncidence » ne trompe personne. C’est bien l’affaire Stavisky qui a inspiré la réalisation de ce drame mondain. L’escroc est présenté avec une distance juste et inhabituelle dans un film hollywoodien. Les auteurs ne cherchent pas plus à le rendre sympathique qu’à le rendre antipathique. C’est ce qui rend le dilemme de sa femme (rester ou ne pas rester avec cet homme) crédible et intéressant. Il est simplement dommage que les scénaristes aient cru bons d’adjoindre à ce drame une romance de pacotille entre la femme et un gentil diplomate anglais d’autant que les dialogues sont brillants et la mise en scène vive et dynamisée par les rapides mouvements d’appareil de Michael Curtiz. Stolen holiday a ainsi le mérite de ne pas durer plus de 80 minutes.

Trafic en haute mer (The breaking point, Michael Curtiz, 1950)

Le capitaine d’un bateau de pêche en difficulté financière accepte des missions douteuses…

Deuxième adaptation de To have and have not, The breaking point n’a rien à voir avec le classique de Howard Hawks qui jouait beaucoup sur la mythologie et les rapports de séduction entre Lauren Bacall et Humphrey Bogart. Ce film est bien plus sec, bien plus concret, bien plus désespéré, bref bien plus proche du style d’Hemingway.  Michael Curtiz revient en quelque sorte au réalisme social Warner des années 30 sauf qu’en 1950, il bénéficie de la perfection technique d’un studio à son apogée. Les dialogues sont percutants, la photographie est superbe tandis que, fait rarissime dans le cinéma hollywoodien d’alors, la musique est quasiment absente. Il faut dire que le parfait découpage classique fait tenir le film debout tout seul.

The breaking point suit Harry Morgan, un marin qui fait vivre sa famille en essayant, confronté à des tentations d’ordres divers et variés, de ne pas perdre sa dignité d’homme. John Garfield qui lorsqu’on lui a présenté le projet s’est intimement reconnu dans le personnage d’Harry Morgan livre ici ce qui est peut-être la meilleure prestation de sa carrière.

Dénué du lyrisme habituel du cinéaste, le film est mis en scène avec réalisme, simplicité et délicatesse. Par exemple, à un moment du film, le pote du héros se fait tuer par les méchants. Pure convention. Seulement à la fin de la sordide aventure, il y a des plans sur le fils attristé de cet homme. Discrets, intégrés à une large séquence de retour du bateau au port, ces plans bouleversants montrent que le personnage n’a pas été oublié et lui confèrent une dignité qui transcende largement l’archétype de faire-valoir qui était le sien au départ.

Le seul point faible du film par rapport à la version de Hawks, c’est l’attribution du rôle initialement tenu par Lauren Bacall à Patricia Neal. Actrice honorable, cette dernière n’a cependant pas le sex-appeal de sa prédécessrice et est donc peu crédible en allumeuse.

Joyau méconnu du cinéma américain qui met à l’amende tout ce qu’a pu commettre John Huston dans le genre, The breaking point est un des meilleurs films du prolifique et excellent Michael Curtiz.

Sodome et Gomorrhe (Michael Kertész, 1922)

Sur le point d’être exécutée, une garce sans foi ni loi rêve qu’elle est l’épouse de Loth, à Sodome.

« Classique » de la période autrichienne de Michael Curtiz, Sodome et Gomorrhe est une impressionnante superproduction qui semble avoir été conçue comme un passeport pour Hollywood par ses auteurs. Le mélange d’histoire contemporaine et biblique pour édifier les foules rappelle évidemment Intolérance tout en anticipant Les dix commandements (qui sortira l’année suivante). Force est de constater (déjà!) la virtuosité du metteur en scène qui gère les milliers de figurants avec l’aisance d’un maître. Les séquences de fureur païenne avec fleuves et flambeaux font penser à la fin d’Apocalypse Now. Sans les faire verser dans l’expressionnisme, le clair-obscur stylise les scènes d’intérieur. Dans ces passages, les cadrages sont inhabituellement larges, ce qui permet au cinéaste de soigner sa composition et d’éloigner son film du théâtre filmé. Dès ce film, on peut déceler la personnalité de Curtiz: celle d’un brillant styliste qui n’a pas de « thématique récurrente » ni de « vision du monde » à donner à manger au critique mais qui se distingue des autres réalisateurs grâce à un brio éclatant et un goût très sûr. Dommage que l’histoire soit ici complètement niaise.

La femme aux chimères (Young man with a horn, Michael Curtiz, 1950)

La vie d’un trompettiste de jazz.

La femme aux chimères est un « biopic » hollywoodien tout ce qu’il y a de plus conventionnel mais il est mené avec suffisamment de savoir-faire (la plastique « film noir » lui donne un cachet plaisant) et de conviction (Kirk Douglas et Lauren Bacall sont tous deux excellents) pour constituer ce qu’il est coutume d’appeler un bon film.

Boulevard des passions (Flamingo road, Michael Curtiz, 1949)

Une danseuse de fête foraine, lassée d’être perpétuellement sur la route, entreprend de s’installer dans une petite ville américaine, ville sujette à de multiples intrigues politiques.

Michael Curtiz retrouve les acteurs de Mildred Pierce et réalise un nouveau bijou pour la Warner. Flamingo road est un film absolument brillant qui se joue allègrement des frontières entre les genres et ne suit qu’une seule logique: celle du récit. Empruntant autant aux conventions du mélodrame qu’à celles du film noir, Curtiz met en scène de sa façon alerte un drame complexe présentant une démocratie gangrénée par la corruption. La photo est parfaite. Les acteurs -l’impressionnant Sidney Greenstreet en tête- sont excellents, Joan Crawford n’est pas l’unique pivot de ce superbe film aux ramifications multiples.

Female (Michael Curtiz, 1933)

La directrice d’une firme automobile, ne vivant que pour son travail, couche avec tous ses employés mais un nouvel ingénieur refuse ses avances…

Commencé par Dieterle, continué par Wellman et achevé par Curtiz finalement seul réalisateur crédité au générique, Female est une comédie piquante, typique des années précédant le durcissement du Code Hays en 1934. On y parle de sexe sans détour. La liberté de ton, le rythme enlevé (ça ne dure qu’une heure, c’est impeccable), l’abattage de l’excellente Ruth Chatterton, la concision de la narration font de ce film un très agréable moment en même temps que le produit  admirable de perfection d’une usine à rêve qui était alors à son rendement maximal. On regrettera simplement la fin un peu bêtement conventionnelle (le revirement complet de l’héroïne n’étant pas approfondi).

Le roi du tabac (Bright leaf, Michael Curtiz, 1950)

A la fin du XIXème siècle, un homme revient dans sa ville natale pour toucher un héritage. Il est bien décidé à régler de vieux comptes avec le magnat  qui domine la province.

Inspiré de la rivalité de deux géants de l’industrie du tabac du XIXème siècle, Le roi du tabac est un beau film romanesque brillamment raconté par Michael Curtiz. Le récit est riche, complexe mais focalisé sur un très beau héros qui se durcit à mesure qu’il monte l’échelle sociale par amour. Héros idéalement incarné par le sec Gary Cooper. La mise en scène est tout entière au service de ce récit.  Cela ne signifie pas que Curtiz se contente d’illustrer le scénario, à la façon par exemple de David Lean adaptant Dickens, mais que l’impulsion, le mouvement perpétuel qui caractérise son style est complètement orienté dans le sens de la narration. Aidé par d’excellents seconds rôles ( Lauren Bacall, Patricia Neal, Donald Crisp) et par un grand chef opérateur (beau N&B de Karl Freund), il fait exister le patelin sudiste où se déroule l’action, il insuffle de la vitalité aux personnages, il va à l’essentiel des choses et des situations. Bref, il excelle dans son travail de metteur en scène.

Dernier round (Kid Galahad, Michael Curtiz, 1937)

Un film anodin, très conventionnel, qui se suit sans déplaisir grâce aux vedettes qui font leur numéro habituel (Edward G.Robinson, Bette Davis, Humphrey Bogart) et au savoir-faire de Curtiz qui filme avec une égale virtuosité combats de boxe et réceptions mondaines. Ses travellings sont décidément fabuleux. L’ensemble est peut-être un peu trop long pour une histoire aussi calibrée. On notera cependant un plan final étonnamment pessimiste alors que le film aurait tout aussi bien pu se terminer par une happy-end.