Hideko, receveuse d’autobus (Mikio Naruse, 1941)

Pour garder leurs places menacées par la concurrence, une receveuse et un chauffeur de bus ont l’idée de développer un circuit touristique.

De par sa longueur (une heure) et de par son intrigue, Hideko, receveuse d’autobus est un film modeste. Toutefois, derrière le prosaïsme un peu ras-des-pâquerettes, finit par poindre une sorte de tragique social. Rarement dénouement malheureux avait été monté avec tant d’élégance et de cruelle ironie. Hideko Takamine qui entamait alors sa fructueuse collaboration avec Naruse est lumineuse.

L’éclair (Mikio Naruse, 1952)

Une jeune fille dégoûtée par les combinaisons sordides de ses soeurs est mal à l’aise au foyer familial.

L’austérité étouffante de la mise en scène est nuancée par les moments où la jeune soeur, excellemment interprétée par Hideo Takamine, s’évade de son quotidien grâce, notamment, à la musique jouée par sa voisine. Le côté désespérant de son environnement est retranscrit avec justesse par Naruse, cinéaste nettement plus subtil que Bergman lorsqu’il s’agit de portraiturer des femmes et leurs désirs sans la moindre complaisance. Le film est très beau grâce à la façon dont il neutralise cette dialectique étouffement familial/soif d’évasion: un final sublime où surgit l’éclair éponyme en même temps qu’explose un torrent d’amour filial.

La mère (Mikio Naruse, 1952)

Suite au décès de son père, une jeune fille voit sa mère surmonter tant bien que mal les difficultés économiques de la famille…

Mikio Naruse donne une résonance universelle à la chronique intimiste en inscrivant celle-ci dans un contexte socio-historique précis: le Japon du début des années 50 où les mères devaient se débrouiller sans homme, décimés par la guerre, pour assumer leur famille. L’incidence directe des contraintes économiques sur les sentiments familiaux rend le drame d’autant plus fort et d’autant plus déchirant. La pudeur du style de Naruse, qui va toujours de pair avec l’empathie et qui n’exclut pas le lyrisme -notamment dans l’utilisation de la voix-off-, hausse le ton jusqu’au sublime.

Un visage inoubliable (Mikio Naruse, 1941)

A la campagne, pendant la guerre, une femme va au cinéma à la ville car on lui a dit que son époux mobilisé était apparu aux actualités.

Joli petit film (c’est un moyen-métrage) où la propagande ne compte guère face à la tendre délicatesse avec laquelle Mikio Naruse filme la petite famille et les paysages dans laquelle elle évolue.

Filles/épouses/mères (Mikio Naruse, 1960)

Une veuve qui a hérité de son mari retourne chez ses parents.

Mikio Naruse s’intéresse ici à la cohabitation entre différentes générations, source d’une multitude d’enjeux dramatiques. Le film est une belle chronique sur le temps qui passe dans laquelle l’évolution de la société japonaise est montrée sans fard mais en douceur. Ni réactionnaire ni progressiste, l’auteur ne prend pas parti. Il se contente d’être attentif à chacun de ses personnages. Certains, à l’instar de la jeune fille très matérialiste, versent un peu dans la caricature mais ce n’est jamais méchant; c’est plus à des fins comiques qu’autre chose. Le découpage est inhabituellement compliqué. Des raccords douteux brisent la continuité et donc l’harmonie de certaines séquences. L’écriture filmique aurait gagnée à être plus fluide mais ces quelques réserves sont balayées par une fin sublime.

A l’approche de l’automne (Mikio Naruse, 1960)

Une jeune veuve quitte sa campagne pour travailler comme geisha à la ville. Elle confie son fils à des cousins primeurs…

A l’approche de l’automne est un film tranquillement et insidieusement cruel. J’entends par là que la cruauté ne s’exprime pas via une structure mélodramatique asphyxiante (tel que dans Nuages flottants) mais via le regard d’un enfant. Ce qui induit une apparente légèreté. En effet, cet enfant pas tout à fait conscient des drames qui se trament autour de lui joue, se bagarre avec des gosses de son âge, noue une amitié avec une petite voisine. L’acteur qui l’interprète, Kenzaburo Osawa, est épatant de naturel. D’où beaucoup de scènes tendres et cocasses qui vont parfois jusqu’à frôler la mièvrerie, en raison notamment d’une musique qui en rajoute des caisses.

Cependant ces scènes s’achèvent souvent par une mise à l’écart du gamin qui peine à s’intégrer à la bande de son quartier. Une fois rentré chez ses cousins, notre jeune héros pense évidemment à sa mère, se passionne pour son scarabée et se réfugie dans son imaginaire. Derrière la légèreté point alors un des drames les plus inacceptables que l’on puisse imaginer: l’abandon d’un enfant par sa mère. C’est tout le génie de Naruse que de l’évoquer en biais, implicitement, sans même que l’on en soit certain. Il n’y a pas une seule séquence mélodramatique mais une attention discrète et pudique aux sentiments qui animent ses jeunes héros. La fugue des deux enfants sur les terre-pleins avec les vagues en arrière-plan, le noir et blanc sombre et les plans larges de paysages désolés est le point culminant du film. Il y a là une beauté âpre, celle d’un paradis sauvage loin des corruptions de la ville.

Jusqu’au bout, l’auteur entretient l’incertitude, laisse au spectateur espérer une fin harmonieuse, une résolution des conflits larvés. Lorsque l’on se rend compte qu’il est déjà trop tard et que le drame était joué depuis longtemps, le panneau « fin » vient de tomber, tel un couperet. Rarement le lieu commun « noir et sans concession » aura été aussi adapté pour qualifier un film. Il est évidemment d’autant plus adapté que Naruse est tout le contraire d’un m’as-tu-vu.

A l’approche de l’automne est donc un film profondément bouleversant, sorte de cousin nippon de L’incompris de Comencini.