L’insoutenable légèreté de l’être (Philip Kaufman, 1988)

A Prague en 1968, un chirurgien coureur de jupons se marie à une serveuse…

Du roman épate-adolescentes de Milan Kundera, Kaufman et Carrière ont simplifié la construction narrative vainement alambiquée mais ont gardé les phrases pseudo-philosophiques; ce qui laisse à leurs dialogues un côté artificiel. Le récit aurait gagné à se focaliser sur le couple principal et à évacuer le personnage de Lena Olin dont les intrigues sentimentales apparaissent comme autant de cheveux sur la soupe (quoique l’actrice soit délicieuse). Les liens de la petite histoire avec la grande Histoire apparaissent plaqués en plus de donner lieu à des séquences spécieuses où l’image de la fiction passe au noir et blanc pour que le spectateur ne puisse plus la distinguer des images d’archives. Douteux procédé. Bref, L’insoutenable légèreté de l’être est un film bancal et superficiel que le puissant magnétisme de ses trois acteurs principaux ne suffit pas à sauver d’un vague inintérêt (c’est que ça dure pas loin de 3 heures).

La légende de Jesse James (The great Northfield Minnesota raid, Philip Kaufman, 1972)

Les frères James et Younger s’associent pour un ultime hold-up dans une grande banque nordiste…

Critique, cynique et anti-héroïque, cet énième film sur Jesse James est typique du cinéma américain des années 70. La sanglante épopée des frangins du Missouri est filmée comme une comédie noire dont la manière annonce les frères Coen. Comme dans L’étoffe des héros et Les seigneurs, Philip Kaufman porte un regard amusé sur les laissés-pour-compte d’un changement d’époque. Les frères James étant moins sympathiques que Chuck Yeager ou les Teddys Boys, le ton est (nettement) plus sarcastique. Avec un humour glaçant et ravageur, le film montre aussi bien le décalage entre Nordistes « civilisés » qui jouent déjà au base-ball et péquenauds qui s’imaginent prolonger la guerre de Sécession que le vieux fonds de fascination de ces mêmes Nordistes envers les démonstrations de force les plus sauvages. L’absurde popularité des hors-la-loi parmi les députés ou parmi la foule de la séquence finale montre bien tout ce que l’entreprise civilisationnelle peut avoir d’illusoire. Cette dimension critique, qui ne manque pas de subtilité, est ce que ce western contient de plus singulier donc de plus intéressant.

Les seigneurs (The wanderers, Philip Kaufman, 1979)

En 1963 dans le Bronx, des bandes de jeunes se provoquent.

Au début, The wanderers déroute. Décors de studio, mouvements quasi-chorégraphiques des acteurs, direction artistique sur-signifiante…L’outrance du trait, que ne justifie guère un prétexte dramatique ténu, paraît plus ridicule qu’autre chose et produit une certaine distance. Ainsi de l’affrontement entre deux ados monté comme un duel à la Sergio Leone. Il y a un hiatus entre l’hypertrophie de la forme et ce qu’elle exprime en fait: des situations stéréotypées vues et revues depuis West side story. Pourtant, nul doute que Philip Kaufman n’est dupe de ce qu’il filme.

La stylisation caricaturale de la représentation répond à la rigidité des codes sociaux qui sont ceux des protagonistes et cette représentation est remise en question en même temps qu’apparaît dans l’histoire un personnage parfaitement étranger à l’univers des bandes: une jeune fille lettrée jouée par l’actrice la plus attachante de sa génération: Karen Allen. Evidemment, elle aura une histoire avec le chef de la bande…Elle introduit une dialectique dans la dramaturgie qui est tout l’intérêt du film. Là, la touche de Kaufman, l’auteur le plus subtil du cinéma contemporain comme le prouvera avec éclat son film suivant (L’étoffe des héros, un des plus beaux films des années 80), se manifeste pleinement. Le caractère cloisonné et mortifère des bandes est montré sans que le réalisateur n’ait l’air d’y toucher.

Nulle part ailleurs que dans les films de Philip Kaufman en effet, la société américaine n’a été critiquée avec une telle bienveillance. Dans L’étoffe des héros, c’était une discrète ironie qui tempérait considérablement l’exaltation -bien réelle pourtant- des records spatiaux. Dans The wanderers, c’est une amertume à peine moins discrète qui ternit la célébration finale. Les personnages suivent la voie qui leur a été tracée par leur environnement et ne se posent pas de questions existentielles. C’est la mise en scène qui se charge d’exprimer la tristesse de leur sort.

Ici, plus que la fin d’une époque, Kaufman filme les laissés-pour-compte d’une ère nouvelle: les 60’s. Il le fait avec une délicatesse infinie comme lors de cette séquence où le chef de bande suit la fille qu’il a aimée dans un bar branché de Greenwich Village où Bob Dylan chante son succès d’alors: The times they are a-changin. Il ne rentre pas et retourne parmi les siens. C’est d’ailleurs une autre qualité de The wanderers que de faire se croiser subrepticement ses personnages avec la grande Histoire. Il y a cette scène avec Dylan, il y a aussi l’assassinat de Kennedy vu à la télévision, violente et émouvante interférence entre le réel et le teen-movie.

Cette présence de la réalité -réalité historique, réalité sociale et réalité sentimentale- permet d’accepter finalement l’artifice de la forme. Plus qu’avec son intrigue, The wanderers fonctionne comme une suite de moments. Moments terrifiants comme la mort du jeune, toute droit d’un film de Romero. Moments délicieusement planants comme la partie de strip-poker avec Karen Allen. Il y a aussi des scènes parfaitement inutiles à l’intrigue qui respirent la joie de vivre telle cette improvisation par les garçons d’un choeur de doo-wop dans leur voiture après qu’ils aient rencontré une jolie fille…

A ce dernier titre, la bande originale est merveilleuse. D’abord, la musique pour adolescents sortie aux Etats-Unis entre 1961 et 1964 est la meilleure pop jamais produite. Ce qui fait décoller aussi bien les scènes de fête, d’amour et de baston. Ensuite, ce n’est pas une facilité de la part des auteurs que d’avoir bourré leur bande-son de ces titres sublimes et oubliés de R&B et de girls groups puisque c’est on ne peut plus raccord avec leur sujet.

Tout ça pour dire que The wanderers est un film audacieux, lucide et attachant qui vaut largement les deux films, plus prétentieux, que Coppola a tourné quatre ans après sur le même sujet.