Les 1001 nuits (Philippe de Broca, 1990)

A Bagdad, une jeune fille condamnée à mort par le sultan invoque un savant qui fut téléporté dans le Londres contemporain pour la sortir des périlleuses situations où elle est entraînée.

Une sympathique fantaisie qui ne se prend pas au sérieux mais dont le rythme et le dynamisme sont, surtout dans la première partie, entraînants. Au bout d’un moment, les péripéties se font répétitives et la ringardise des effets spéciaux lasse…Mais peu importe car, en 1990, Philippe de Broca avait toujours très bon goût en matière de femmes. Catherine Zeta-Jones, 19 ans, est à peu près sublime. Merci à lui de l’avoir lancée au cinéma.

Le plus vieux métier du monde (Claude Autant-Lara, Mauro Bolognini, Philippe de Broca, Franco Indovina, Michael Pfleghar et Jean-Luc Godard, 1967)

A la Préhistoire, dans l’Antiquité romaine, pendant la Révolution française, à la Belle époque, de nos jours et dans le futur, l’histoire de la prostitution vue à travers six sketches.

Ça va du très nul (la Préhistoire selon Franco Indovina) jusqu’au pas mal (la Révolution française par de Broca ou la Belle-époque par Michael Pfleghar) en passant par le bellement improbable (l’anticipation de Jean-Luc Godard dans la droite lignée de Alphaville).

Le jardin des plantes (Philippe de Broca, 1994)

Après que son père trafiquant du marché noir a été fusillé par les Allemands, une petite fille est recueillie par son grand-père, naturaliste en charge du Jardin des plantes…

Ce téléfilm est une des oeuvres les plus personnelles et les plus achevées de Philippe de Broca. La facture, avec une lumière aussi travaillée que les mouvements de caméra, n’a rien à voir avec celle de Navarro. L’absence de concession de l’exposition, dont le ton est très grave, montre combien ce film tenait au coeur de son auteur. Le « je suis prêt à vous vendre des Juifs » hurlé par le père qui espère sauver sa peau devant ses bourreaux manifeste une audace aussi profonde que discrète de la part du scénariste et réalisateur. C’est avec beaucoup de finesse que seront ensuite montrés les mensonges dans lesquels se réfugie le grand-père pour oublier une réalité absolument insupportable.

Dans le contexte de l’Occupation allemande, l’archétype cher à de Broca du mélancolique confronté aux soubresauts du monde prend une dimension tragique. Il est remarquable que le cinéaste parvienne à maintenir l’équilibre entre cette dimension tragique prise à bras le corps et la légèreté, ce mélange d’humour, de fantaisie et de tendresse qui a toujours été sa marque de fabrique et qui demeure heureusement présent ici. L’interprétation de Claude Rich concourt évidemment à cette merveilleuse alchimie. Face à lui, Salomé Stévenin , 9 ans à l’époque, se tire très bien d’un rôle pas évident du tout.

Cette légèreté vivifie le rythme des images, empêche l’appesantissement et fait apparaître plusieurs des plus beaux instants du film comme comme saisis à la dérobée. Ainsi, la tonalité onirique du plan du grand-père et de sa petite fille sur le toit de la pension restera t-elle une tonalité et cette image ne fera pas dévier le cours du film vers une songerie hors de propos. Cette sobriété dans l’invention stylistique, cette humilité du regard, sont une évidente manifestation du tact de Philippe de Broca. Un tact sensible jusque dans les détails les plus anodins. Voir ainsi comment la mise en scène intègre l’handicapé mental à la petite famille: le plus naturellement du monde.

Bref, en dépit d’un dénouement qui accumule les facilités d’écriture au détriment d’une crédibilité jusque là maintenue, Le jardin des plantes demeure le film le plus émouvant de Philippe de Broca. Peut-être parce que c’est la plus récente de ses grandes réussites, il fait particulièrement réaliser combien cet auteur, noble et populaire, manque au cinéma français.

L’amant de cinq jours (Philippe de Broca, 1961)

Un jeune homme entretenu par une couturière tombe amoureux d’une jeune amie de celle-ci, mariée à un archiviste…

Adaptation d’un livre de Françoise Parturier, L’amant de cinq jours est, de loin, le meilleur des quatre premiers films de Philippe de Broca avec Jean-Pierre Cassel car c’est celui où la fantaisie est la moins forcée. Les personnages ne sont pas des pantins mais leur évolution sentimentale est appréhendée par un réalisateur attentif et déjà maître de sa technique quoique pas encore trentenaire.

Agencés dans un équilibre merveilleux de justesse, les dialogues ciselés de Daniel Boulanger, la musique lyrique de Georges Delerue et le noir&blanc de Jean Panzer, qui sied aussi bien aussi au Paris nocturne qu’aux jardins du château de Chantilly sous les feuilles d’automne, poétisent la comédie.

Contrairement à ce qui se passe dans les mauvais films de l’auteur, les artifices de mise en scène ne vont pas ici à l’encontre de la vérité des personnages mais expriment la singularité de leur être. Des moments suspendus comme la valse entre les « officiels » ou le retour à la maison du mari trompé révèlent de la part du cinéaste une générosité et un tact qui transcendent le canonique canevas sur lequel il s’est appliqué.

On notera particulièrement l’émouvante noblesse du cocu admirablement interprété par François Périer. Micheline Presle et, surtout, Jean Seberg sont filmées comme de Broca a toujours filmé ses actrices: avec autant d’amour que de goût. Jean-Pierre Cassel s’en sort très bien pour simuler une fragilité qui complexifie heureusement son personnage récurrent, celui du héros jouisseur et indolent. La fin, dans sa suprême élégance, évoque furtivement Madame de… et Diamants sur canapé (sorti un an plus tard).

Chouans! (Philippe de Broca, 1987)

En 1793, un révolutionnaire et un noble, élevés par le même homme, se déchirent pour une femme.

Comparée à une superproduction hollywoodienne, la mise en scène de Philippe de Broca peut manquer de souffle mais cette lacune est compensée par la vivacité du rythme. Jamais Chouans! n’est lourd et la légèreté bienveillante du style fait que le film se suit avec un plaisir constant. La version courte est peut-être préférable à la version longue (destinée à la télévision) qui a certes le mérite de développer les personnages mais où la facilité de plusieurs ficelles romanesques a le temps d’apparaître aux yeux du spectateur. Ce d’autant plus que des acteurs aussi limités que les jeunes Lambert Wilson et Stéphane Freiss peinent à incarner les clichés qu’ils sont censés incarner.

Néanmoins, la représentation de la révolution française ne manque ni de justice ni de justesse. Exemple: la scène où, sommé par la femme qu’il aime, Kerfadec provoque le sinistre baron de Tiffauges en duel après avoir affiché son joyeux mépris pour la politique. Ici, de Broca saisit une certaine essence de l’aristocratie. On a connu Georges Delerue plus inspiré et les dialogues de Daniel Boulanger sont savoureux même s’ils versent parfois dans le mot d’auteur. Il y a aussi quelques apogées dramatiques joliment gérées (le couple de cavaliers qui se jette de la falaise!). En définitive, Chouans! est un film aimable dont la mauvaise réputation apparaît injustifiée.

Psy (Philippe de Broca, 1981)

Un psychologue à la noix voit ses thérapies de groupe dans le château de sa riche fiancée perturbées par son ex en cavale.

Une communauté loufoque aux moeurs étranges dérangée dans son château par des malfrats qui viennent de commettre un hold-up, cela rappelle fortement Le diable par la queue, précédent film et parfaite réussite de Philippe de Broca. De fait, Psy est une sorte de pendant négatif du joyeux chef d’oeuvre de 1969. Douze ans se sont écoulés et le regard porté par notre cher vieux royaliste sur les utopies post-soixante huitardes est franchement (et logiquement) désabusé. C’est sûrement le film où de Broca est le moins tendre envers ses personnages. Il y a des accents carrément sinistres dans ce film, un arrière-goût bizarrement aigre. La photo est beaucoup plus terne qu’à l’habitude chez le cinéaste et c’est peu dire qu’on perd au change en troquant Georges Delerue contre Mort Shuman.

Le film est désordonné, loin du parfait équilibre de son glorieux prédécesseur. C’est comme s’il y avait deux films en un: la satire des idées libertaires d’un côté et l’histoire du couple qui bat de l’aile accueillant les malfrats de l’autre. Si ce n’est certes pas son plus grand rôle, c’est toujours un plaisir de voir Patrick Dewaere dans une comédie, il y quelques situations vraiment drôles, quelques piques faciles mais marrantes contre la psychanalyse, des seconds rôles bien campés mais la sauce ne prend pas tout à fait car aucune unité, aucune ligne de force n’est jamais trouvée.

Le farceur (Philippe de Broca, 1961)

Un jeune séducteur issu d’une famille bohème tombe amoureux d’une bourgeoise mariée.

Avec ce deuxième film, Philippe de Broca et son scénariste Daniel Boulanger peaufinent leur héros-type, affirment leur prédilection pour les gentils marginaux. Le personnage joué par Palau est comme une première mouture de celui de Guiomar dans L’incorrigible. Le farceur est donc un film PERSONNEL.

Malheureusement ce n’est pas pour autant un bon film car le trait est trop épais. Par exemple, le dépit amoureux du personnage de Jean-Pierre Cassel donne lieu à une tentative de suicide à laquelle on ne croit pas puisqu’elle est, comme quasiment tout le reste du film, traité sur un mode comique. Cette séquence à l’exagération hystérique est typique de quelques mauvais films de de Broca. C’est que l’opposition entre la famille de gentils artistes et le mari qui s’offusque quand sa femme danse sur du jazz est trop schématique pour être intéressante; les auteurs n’en tirent pas grand-chose en termes narratifs et le tout reste trop superficiel. Du coup, les séquences ouvertement fantaisistes tel que les numéros de claquettes de Cassel sentent à plein nez le volontarisme très Nouvelle Vague du jeune metteur en scène qui se veut décalé. Elles apparaissent comme un cheveu sur la soupe. Dans le même ordre d’idées, ajoutons que les dialogues de Boulanger sont surchargés d’intentions poético-anarchistes et rarement crédibles.

Enfin, il faut bien dire que le noir&blanc ne sied guère à l’univers de Philippe de Broca et qu’il a fallu la couleur pour que sa fantaisie s’épanouisse pleinement à l’écran. Reste la fascinante beauté d’Anouk Aimée (Le farceur restera malheureusement sa seule collaboration avec le réalisateur) et quelques fulgurances stylistiques tel que la fin. Le plan bref, érotique, pudique et discrètement cruel sur Anouk Aimée qui remet son porte-jarretelle est typique des qualités d’un cinéaste qui décidément s’avère attachant même dans ses mauvais films.

Julie pot-de-colle (Philippe de Broca, 1976)

Jean-Luc, le fondé de pouvoir d’une banque parisienne en mission au Maroc vient en aide à Julie, une jeune femme ayant accidentellement tué son mari…

Cette rencontre avec Julie marque le début d’une série de catastrophes dans la vie parfaitement réglée de Jean-Luc. L’anti-conformisme du personnage de Julie apparaît souvent artificiel, servant une intrigue qui oppose schématiquement la liberté de l’héroïne aux compromissions d’une carrière de cadre dans une banque. De plus, les gags sont assez peu désopilants, l’inventivité comique n’étant pas franchement au rendez-vous.

Heureusement, la jolie frimousse de Marlène Jobert, la sympathie dégagée par les deux protagonistes, la rapidité du rythme, l’entrain de Marlène Jobert, la belle musique nostalgique de Delerue et quelques idées poétiques dans la mise en scène contribuent à incarner ce qui sur le papier n’était sans doute que plates conventions. Julie pot-de-colle s’avère finalement une jolie histoire d’amour. Julie se rend compte que malgré les apparences, Jean-Luc n’est pas « comme les autres » et dès lors, ses bêtises ne seront que tentatives de séduction.

Encore une fois, la profonde tendresse de Philippe de Broca pour ses personnages ainsi que son élégance naturelle (voir la façon très discrète dont il égratigne la modernité, se moquant ici des grands projets d’urbanisme, là de la mode psychanalytique) transfigurent ce qui n’aurait pu être qu’une comédie banale et pas drôle. Satirique sans être méchant, libertaire sans être revendicatif, Julie pot-de-colle est un film aussi mineur qu’attachant. Un film dont le charme volatile mais réel ravira les gens de bon goût que sont les amateurs de Philippe de Broca.

L’Africain (Philippe de Broca, 1983)

Pour le compte du Club Med, une femme part au fin fond de l’Afrique avec l’intention de construire un hôtel. Là-bas, elle va retrouver son ancien mari.

Comédie d’aventures dans la grande tradition de Broca. La partie « aventures » est convenue mais la partie « comédie » est délicieuse. L’Africain n’est ni plus ni moins que la meilleure comédie de remariage française. J’ose d’autant plus l’affirmer qu’il n’est pas loin d’être seul dans sa catégorie. Que ce soit lors des échanges piquants du début ou au moment de la danse au milieu de la brousse – moment suspendu dans le temps typique de de Broca qui permet à l’auteur de donner une profondeur sentimentale à ses personnages typés et brinquebalés par l’intrigue- l’alchimie entre Catherine Deneuve et Philippe Noiret emporte le morceau. La vérité de leur couple est celle du film.

Avec un tel sujet, on aurait pu craindre le message tiers-mondiste ou lénifiant mais il n’en est rien. Philippe de Broca, qui a été pilote dans la brousse, a l’intelligence d’éviter tout pêchi-prêcha et reste focalisé sur son couple de héros sans occulter les contradictions qui font leur singularité. L’ensemble est enlevé et on retrouve, en filigrane, le regard tendre et amusé de de Broca sur les « intellectuels de gauche ». Un film éminemment sympathique.

Les jeux de l’amour (Philippe de Broca, 1960)

Un jeune couple d’antiquaires ne cesse de se disputer parce que la femme veut un enfant que son amoureux lui refuse. Le meilleur ami du couple pimente l’intrigue.

La simplicité de l’anecdote est, malgré le noir et blanc, agrémentée de la fantaisie du metteur en scène. Je pense par exemple à la séquence euphorisante où les deux tourtereaux se mettent subitement à danser. Il y a là une fraîcheur juvénile qui constitue le meilleur de la Nouvelle Vague. Aussi bien en terme de prétexte narratif qu’en terme de mise en scène (l’importance de la danse), Jean-Luc Godard s’est visiblement beaucoup inspiré des Jeux de l’amour pour Une femme est une femme. La différence, c’est que même lorsqu’il dirige un film plein de la liberté et de l’enthousiasme d’un amateur (ce qu’il est puisque nul doute qu’il aime ce qu’il fait), Philippe de Broca ne se dépare jamais d’une rigueur professionnelle dont Godard s’est toujours foutu.

Jean-Pierre Cassel est épatant, il a l’entrain d’un Belmondo mais ses talents de danseur, la façon qu’il a de mouvoir son corps gracile lui donnent une classe qui est restée unique parmi les acteurs de sa génération. Son personnage pourrait être L’Africain ou L’incorrigible au moment de leur jeunesse. On retrouve d’ailleurs dans Les jeux de l’amour le ressort dramatique, récurrent dans l’œuvre de de Broca, de la confrontation entre le charme de l’immaturité et la nécessité d’un engagement. Comme toujours chez le cinéaste, la fantaisie du style ne le cède jamais à une forme de pudeur qui fait prendre au sérieux les personnages et leurs émotions, aussi typés soient ces personnages. Enfin un mot sur la musique de Georges Delerue, gaie ou triste, déjà en parfaite symbiose avec les images du cinéaste.

La gitane (Philippe de Broca, 1983)

Un banquier voit sa vie bouleversée par la jolie gitane qui a volé sa voiture.

Il y a des hauts et des bas dans l’oeuvre de Philippe de Broca. La gitane est un bas. Il est difficile de passer outre Valérie Kaprisky en gitane, le folklore de pacotille, les seconds rôles réduits à des caricatures, l’indigence des quelques gags. Que reste t-il alors ? Reste le style du cinéaste. C’est à dire l’élégante vivacité de la narration. C’est à dire aussi un ou deux jolis moments dans lesquelles l’aventure fait naître chez ceux qui la vivent la nostalgie d’une jeunesse révolue. C’est peu et c’est beaucoup.

Le diable par la queue (Philippe de Broca, 1969)

Un truand qui vient de dévaliser une banque sème le trouble dans une famille de nobles désargentés et un brin décadents.

Voici peut-être le chef d’oeuvre de Philippe de Broca. La fantaisie de l’auteur s’épanouit dans une comédie délicieuse et maîtrisée de bout en bout. Le désir sexuel est au centre du film. C’est la frustration entraînée par le déroulement de l’intrigue (les actions à mener pour voler le butin doivent passer avant la bagatelle) qui génère la plupart des gags. Certains passages sont dignes de Lubitsch quant à la portée des allusions, quant au niveau de maitrise du double-sens des scènes mais dans le même temps, le film baigne dans une atmosphère de volupté tranquillement désinhibée. Ca commence par la lubricité des personnages féminins. Le généreux décolleté d’une Maria Shell rayonnante, les jambes dénudées de Marthe Keller, les papouilles tendancieuse que se font la mère et la fille distillent un peu d’érotisme en même temps qu’elles participent à un tout d’une merveilleuse sensualité. La nature ensoleillée, les couleurs éclatantes, les pastiches baroques de Delerue, la jeunesse retrouvées des vieilles gloires Madeleine Renaud et Yves Montand…tout concourt à faire de ce film un plaisir de tous les instants. Ainsi des quelques digressions: les valses à l’arrivée au château, la famille qui cueille des fleurs sur le chemin de la messe…Ces séquences inutiles à une intrigue pourtant particulièrement bien huilée ne font rien d’autre qu’exalter la joie d’être au monde.

Le diable par la queue est donc un film lumineux, aussi lumineux que les derniers films de Jean Renoir. Mais il contient  également quelques traces de mélancolie qui le rendent encore plus précieux. La prédilection de Philippe de Broca pour les rêveurs en dehors du monde s’exprime ici à travers le personnage de Jeanne. La façon qu’il a de faire ressentir la nostalgie, mais aussi la niaiserie, de ce protagoniste en lui faisant jouer de façon récurrente un même motif au piano -encore un superbe thème de Delerue- est admirable d’évidence. En dépit de son état d’esprit qui l’éloigne des combines de sa famille, Jeanne aura d’ailleurs un rôle décisif dans l’intrigue. De plus, selon une figure de style typique des collaborations de de Broca et Boulanger, les seconds rôles parfaitement croqués révèlent parfois le temps d’une scène une vraie profondeur, une singularité qui est ici généralement liée à leur libido. Exemple: l’éditorialiste réac joué par Claude Piéplu qui régale le spectateur de ses diatribes anti-tout avant de se révèler amoureux déçu. Derrière les délices de la comédie épicurienne, la tristesse n’est donc jamais loin même si toujours mise en scène avec l’élégance coutumière du cinéaste.

Bref, Le diable par la queue révèle la poétique de son auteur sous une forme synthétique, lumineuse et ravissante. C’est  bien cela qu’on a coutume d’appeller « chef d’oeuvre », non ?

Les caprices de Marie (Phillippe de Broca, 1969)

Note dédiée à Arnaud

A Anchevine, petit village français tranquille, la très jolie Marie, choyée par l’ensemble de la communauté, rêve d’évasion. Lorsqu’un milliardaire américain de passage dans la région décide de l’épouser…

Le film est difficilement résumable en deux lignes tant ses enjeux dramatiques sont nombreux. C’est d’ailleurs une de ses limites que de n’en privilégier aucun, que de bifurquer en cours de route sans avoir exploité correctement les pistes esquissées auparavant. La superficialité narrative qui caractérise souvent les films de Philippe de Broca est ici un vrai défaut dans la mesure où elle n’est palliée ni par une intrigue parfaitement huilée (comme dans Le diable par la queue) ni par une mise en scène en état de grâce (comme dans Le roi de coeur et Le diable par la queue). Les personnages se réduisent à des figures, affreusement caricaturales (l’Américain qui court dans tous les sens) ou franchement  sympathiques  (Marielle en maire socialo grande gueule!), mais dont l’épaisseur dépasse rarement celle d’une feuille de papier à cigarettes. D’une façon analogue, plusieurs bonnes idées de gags sont gâchées à cause de la grossièreté du trait comique.  

Pourtant, de Broca permet parfois à un personnage d’aller au-delà de son stéréotype, le temps d’une scène. C’est par exemple Marielle qui, dans la cave à vins, demande à sa fille de bien réfléchir avant d’accepter de se marier tout en rendant hommage à son épouse qui le supporte depuis vingt ans. Les trois personnages principaux sont confrontés à un conflit entre leurs rêves et la réalité. Que ce soit l’instituteur joué par Philippe Noiret incapable d’aborder l’objet de son désir, Marie qui rêve de gloire dans de minables élections de miss ou même l’Américain qui en tombant amoureux laisse tomber son empire, tous auront à surmonter une mélancolie qui les éloigne du monde.  Les caprices de Marie est raté dans la mesure où ce beau sujet n’est pas traité sous une forme évidente et synthétique. Cela n’empêche pas la touche de de Broca et Daniel Boulanger de fonctionner par intermittences, d’esquisser des beautés éparses, telle une charmante célébration de la paresse à la française (pétanque, anisette et parties de pêche qui font oublier ses affaires à l’homme d’affaires américain). Le magicien Delerue, soutenu ici par la grande Cora Vaucaire, aide beaucoup encore une fois.

On a volé la cuisse de Jupiter (Philippe de Broca, 1980)

Le couple improbable mais attachant formé à la fin de Tendre poulet par le professeur de Grec ancien et la commissaire énergique passe sa lune de miel en Grèce. Lune de miel qu’il va voir contrariée par des voleurs de statues antiques…
Cette suite est moins réussie que le film précédent. L’intrigue est faiblarde et il n’y a pas assez de scènes avec Philippe Noiret et Annie Girardot (dont l’alchimie était l’intérêt principal de Tendre poulet) pour compenser ça. L’idée  de confronter les héros à un jeune couple aurait pu être intéressante mais n’est au final qu’à moitié convaincante. Même si Catherine Alric, sosie de la jeune Catherine Deneuve en plus lubrique est pour le moins affriolante, le potentiel comique de ces nouveaux personnages s’essouffle rapidement.  Restent la jolie lumière naturelle de la Grèce ensoleillée et la tendresse nostalgique du regard de l’auteur sur ses héros masculins, de grands enfants charmants,  mais notre amour pour Philippe de Broca nous force à constater qu’On a volé la cuisse de Jupiter est un film franchement moyen.

La poudre d’escampette (Philippe de Broca, 1971)

L’odyssée d’un trafiquant, d’un soldat anglais et de l’épouse d’un consul suisse dans le désert de Libye en 1942.

Une sympathique comédie d’aventures typique de de Broca. Compte tenu du contexte, La poudre d’escampette est un opus relativement grave dans l’oeuvre de son auteur. La violence n’est pas escamotée, ainsi des traces de sang qui restent sur la portière après que le personnage de Michel Piccoli ait eu à tuer un soldat allemand à bout pourtant pour permettre la fuite du trio. Ce film n’est toutefois pas une des réussites majeures de de Broca. Deux raisons à cela. D’abord, un rythme inégal. Après un début enlevé, le film révèle quelques longueurs. Ensuite, certains personnages sont mal écrits. La vraisemblance du caractère de l’Anglais est trop souvent sacrifiée à un comique facile. Je songe à la séquence où il parie la jeep pour obtenir de l’eau de la part de deux bédouins: son idiotie est ici caricaturale et de plus, l’effet comique en résultant est attendu. D’une manière générale, force est de constater que de Broca n’est pas aussi à l’aise qu’un Comencini lorsqu’il s’agit de mettre en scène la tragicomédie qui peut naître de certaines situations chaotiques engendrées par la guerre (La grande pagaille, ce chef d’oeuvre absolu).

Ces quelques faiblesses étant constatées, on peut apprécier les cuisses de Marlène Jobert qui porte le mini-short aussi beau que Marthe Keller la minijupe dans Le diable par la queue, chef d’oeuvre sur lequel nous reviendrons très prochainement. On peut s’émouvoir de la discrète mélancolie qui vient de la conscience qu’ont les équipiers qu’ils ne se reverront pas et qui est probablement le véritable sujet du film. On peut aussi apprécier la poignée de moments de grâce de la mise en scène; voir l’émotion distillée en trois plans à la fin qui révèle la profonde élégance du cinéaste.

Tendre poulet (Philippe de Broca, 1978)

Alors qu’elle enquête sur une série de meurtres de parlementaires, une femme commissaire de police retrouve un amour de jeunesse, devenu professeur gauchiste.

Une comédie sentimentalo-policière ancrée dans son époque qui s’amuse du gauchisme, du féminisme et d’autres mots en -isme. Le ton est léger, il y a les dialogues d’Audiard qui sont une force en même temps qu’une limite du film à cause de leur apparence parfois surécrite. Heureusement, les acteurs les font généralement sonner d’une façon naturelle. On n’est pas dans le bon mot pour le bon mot. L’intrigue policière n’est pas très bien ficelée mais on y  retrouve la gentillesse foncière de de Broca, sa tendresse pour les doux rêveurs mélancoliques fussent-ils des assassins. Tendre poulet fut une commande bouclée en attendant de pouvoir réaliser Le cavaleur mais on y retrouve sans peine la personnalité de son auteur.
Ce qui rend ce film éminemment sympathique, c’est la relation entre Annie Girardot et Philippe Noiret. C’est finalement rare au cinéma les histoires d’amour entre personnes, disons, « mûres ». Du coup, on pense d’emblée  à Sur la route de Madison; ce qui est évidemment très -trop- flatteur pour un film aussi modeste. Il n’en reste pas moins que les deux vedettes forment un très beau couple, un couple si attachant que Philippe de Broca tournera une suite à leurs aventures sur laquelle nous reviendrons très prochainement. Pour finir, un mot sur la musique de Delerue qui insuffle ce qu’il faut de nostalgie à la comédie.

Le roi de coeur (Philippe de Broca, 1966)

A la fin de la première guerre mondiale, un soldat britannique est chargé de désamorcer une bombe cachée dans un village abandonné par toute sa population à l’exception des pensionnaires échappés de l’asile.  

A partir de son sujet, le film aurait pu sombrer dans un éloge bêtement anticonformiste des marginaux mais il n’en est rien parce que le contexte est très particulier. La Première guerre mondiale, c’est tout de même le moment de l’Histoire où l’absurdité des comportements humains atteint un paroxysme sans précédent donc Le roi de coeur est en fait une fable pacifiste plutôt qu’un film sur la folie en général. Avec une triste ironie, de Broca met en relief la bêtise des belligérants.

Cependant, Le roi de coeur est un grand film et en tant que tel, son essence, c’est son style avant d’être son propos. Le style ici, c’est la vivacité élégante d’une narration très visuelle. C’est une pléiade de seconds rôles qui insufflent une humanité décalée à la fable. Ce sont les arabesques felliniennes d’une mise en scène qui sécrète plusieurs instants magiques. Citons pêle-mêle: la sortie des fous dans la ville dévastée, Geneviève Bujold qui rejoint son promis en traversant la rue sur un fil téléphonique et d’une manière générale toutes les digressions ordonnées comme des numéros de cirque. Toutes ces séquences sont nimbées du lyrisme tendre de la musique de Georges Delerue, musique en parfaite symbiose avec la délicate poésie de de Broca, musique qui achève de faire du Roi de coeur un des films français les plus attachants des années 60.