Pour sauver sa race (The Aryan, William S.Hart, Reginald Barker & Clifford Smith, 1916)

Un jeune chercheur d’or devient un chef de bande haineux après qu’une entraîneuse l’a tenu éloigné de sa mère lorsqu’elle mourait.

Pourquoi, au sein de l’excellente production de William S.Hart à la Triangle -toujours riche d’un réalisme dru, d’une interprétation sobre, d’une dramaturgie complexe et d’un découpage concis- Pour sauver sa race est-il le plus réputé, reconnu comme un titre capital du septième art dès sa sortie par Delluc, Mitry, Cocteau et consorts? Il y a d’abord la forme narrative que prend ici l’itinéraire moral du héros. Une utilisation géniale de l’ellipse et l’hétérogénéité des situations dramatiques et des décors insufflent une dimension romanesque tout en présentant un large panel de scènes amenées à devenir canoniques pour le genre western. Le tout en moins d’une heure. Mais ce qui fait de Pour sauver sa race une oeuvre véritablement unique est que, en plus de péréniser voire d’inventer les conventions du genre, elle se paye le luxe d’en détourner certaines, pour un maximum de vérité humaine et de grandeur tragique. Voir ainsi la façon dont Rio Jim se débarasse de son gang, ou encore le dernier plan.

Il y a aussi une mise en scène d’une maîtrise exceptionnelle, mettant aussi bien en valeur le détail significatif que le dessein d’ensemble. Parmi mille bonheurs d’expression, citons ce plan du convoi avançant sur une ligne d’horizon accidentée, superbement photographié par Joe August, analogue à ces images qui enchantèrent tous les amateurs de John Ford et que, très possiblement, le réalisateur des Cheyennes a piquées ici. Enfin et surtout, il y a Bessie Love, aussi frêle et pure que Lilian Gish, qui s’avère la plus parfaite des partenaires féminines de William Hart car son charisme irradiant rend instantanément crédible la mutation morale dont elle est la vectrice.

Bref, plus de cent ans après sa sortie, la force expressive de ce classique fondateur du western (à mon avis le premier chef d’oeuvre du genre) n’a nullement été altérée par ses nombreux et souvent glorieux successeurs. Qu’une copie, fût-elle incomplète, ait été retrouvée après que l’oeuvre a été considérée perdue pendant 80 ans devrait, dans un milieu cinéphile doté d’un juste sens des priorités, constituer un évènement capital. On voit bien qu’il n’en est rien.

La colère des dieux (Reginald Barker, 1914)

Au Japon, un marin américain s’entiche d’une fille devant rester vierge…

Le 27 janvier 1914, 15 jours seulement après le début de l’éruption du Sakura-Jima, Thomas Ince inaugurait le tournage de ce mélo exotique inspiré par la catastrophe. Cet opportunisme lui permettait d’articuler l’intrigue intimiste et le drame social à la catastrophe géologique pour donner une portée cosmique à la tragédie. Ce faisant, et nonobstant les conventions du mélo, il démontrait une intelligence aiguë des pouvoirs spécifiques au cinéma.

Dès le premier film qu’il réalise, Reginald Barker fait preuve d’une aisance qui fait de La colère des dieux un jalon notable dans l’élaboration de la grammaire classique. Un découpage sophistiqué contenant gros plans et montage parallèle permet à la narration, certes simple, de souvent se passer de cartons (cartons qui étaient abondants chez Griffith). De par leur ampleur, les prises de vue de la catastrophe reconstituée demeurent très impressionnantes aujourd’hui. Frank Borzage, plein de fraîcheur, et Sessue Hayakawa, dans une composition très artificielle, sont des interprètes impeccables.

Bref, si certaines scories primitives, dont l’exotisme de pacotille, empêchent La colère des dieux d’avoir la force des chefs d’oeuvre ultérieurs de Ince & Barker (L’Italien, Châtiment…), ce film n’en constitue pas moins une belle inauguration de la manière tragique du plus grand producteur américain des années 10.

Un lâche (The coward, Reginald Barker, 1915)

Au commencement de la guerre de Sécession, le fils d’une grande famille sudiste désespère son père en désertant.

La première partie, avec le fils qui signe son engagement sous la menace du revolver de son père, annonce une puissante tragédie psychologique comme les affectionnait Thomas Ince. Le découpage renforce l’intensité dramatique des scènes grâce notamment à une utilisation judicieuse du gros plan et de la profondeur de champ. La suite du récit, avec un conventionnel revirement du lâche, déçoit mais permet à Reginald Barker de déployer tout son talent de cinéaste: courses-poursuites, chevauchées et batailles rangées sont filmées avec une ampleur, une clarté et un dynamisme saisissants. L’acmé est une fusillade dans un salon où les balles éteignent les chandelles: le réalisme le plus brutal permet un contraste dramatique entre la lumière et l’obscurité. C’est grand.

Seven keys to Baldpate (Reginald Barker, 1929)

Un écrivain relève le défi d’un ami en passant la nuit dans une maison isolée mais des événements inquiétants s’enchaînent…

Théâtre filmé typique des débuts du parlant et en cela très vieillot. Le récit est complètement artificiel mais le découpage et l’éclairage sont certes plus dynamiques et variés que dans d’autres films contemporains.

 

Civilization (Reginald Barker, Thomas H. Ince et Raymond B. West, 1916)

Le cas de conscience d’un officier à qui l’on a demandé de torpiller un paquebot avec des civils l’amène à rejoindre les militants pacifistes.

Préfigurant Cecil B. DeMille, Thomas Ince et ses collaborateurs ont réussi à marier l’allégorie la plus générique au drame le plus intimiste pour réaliser leur grande oeuvre pacifiste et chrétienne. C’est la richesse d’invention dans le détail qui évacue le risque d’assèchement induit par l’abstraction d’un tel programme. Que ce soit dans le sentimentalisme mélodramatique des scènes de départ à la guerre, le lyrisme photographique des plans de la révélation faite aux bonnes soeurs ou encore l’inspiration dantesque des rêveries du héros entre la vie et la mort, la variété et la qualité de la mise en scène sont telles que la force expressive des séquences prime perpétuellement sur la littéralité de l’ahurissant scénario qui a procédé à leur élaboration. Ainsi, même si le spectateur a vu des centaines de film sur « l’horreur de la guerre », il ne peut qu’être frappé par ces deux plans où un cheval fait rouler le cadavre de son cavalier avec son sabot. Rarement dans l’histoire du cinéma, symbolisme et réalisme ont été aussi intimement mêlés, l’un décuplant la force de l’autre. Face à ce film essentiel et enthousiasmant qu’est Civilization, l’honnêteté me conduit tout de même à formuler une réserve: il y a quelques longueurs dans la redondante prise de conscience de l’Empereur.

Châtiment (The despoiler, Reginald Barker, 1915)

En Turquie, un officier allemand s’allie à des Kurdes sanguinaires pour mater le peuple arménien…

La version que j’ai vue -la seule ayant survécu- est un remontage français qui, en coupant des séquences et en changeant des intertitres, appuie la charge contre les empires centraux et fait par là même de Châtiment un des premiers films sur le génocide arménien. Dans l’oeuvre initiale, les nationalités étaient plus vagues, ce qui concorde avec le fait que, en 1915, les Etats-Unis ne s’étaient pas encore engagés dans la Première guerre mondiale. Même travesti par les services français de propagande, The despoiler demeure un des plus beaux témoignages de la maîtrise avancée de Thomas Ince et de ses sbires de la Triangle en matière de cinéma. C’est en effet un chef d’oeuvre de ligne claire où, en plus de manifester un goût très sûr pour la composition des plans, Reginald Barker emploie une grande variété de techniques savantes sans ostentation ni grandiloquence, toujours au service de la dramaturgie. Clair-obscur et montage parallèle déploient un récit furieux qui articule épopée collective et tragédie intime avec l’évidente simplicité des anciens classiques. Grand.