The pursuit of happiness (Robert Mulligan, 1971)

L’évolution morale et sociale d’un étudiant gauchiste issu de la bourgeoisie après qu’il ait renversé et tué une vieille dame.

D’abord ancré dans son époque, The pursuit of happiness se détache des luttes post-68 lorsque, d’une façon fondamentalement pessimiste, il retrace l’exil tranquille et volontaire d’un personnage. Il y a un hiatus entre la radicalité de l’opposition du héros à la société bourgeoise et la relative fadeur de l’acteur Michael Sarrazin. Du coup, c’est comme si son personnage subissait les péripéties du scénario plus qu’il n’était l’acteur de son destin. Il y aussi l’abondance de ces péripéties qui fait que les dilemmes qui sont les siens ne sont guère mis en valeur dramatiquement parlant. Nonobstant que quelques facilités d’écriture sont criantes (le coup de la panne), ce manque de clarté et d’esprit de synthèse quant aux enjeux dramatiques peut aussi être vu comme un signe d’élégance de la part de l’auteur qui refuse in fine de trancher sur la nature du malaise qu’il met en scène: est-il celui de la société américaine ou celui du jeune homme? On appréciera aussi la justesse coutumière avec laquelle Mulligan met en scène des situations et des personnages parfois très stéréotypés. Le mélange de détachement et de sentimentalisme qui est le sien fait finalement le prix de ce film qui gagnerait à être plus connu. La musique de Randy Newman et Dave Grusin contribue aussi à rendre certaines séquences franchement touchantes tel les quelques jours de vacances en amoureux qui précèdent le séjour en prison.

Même heure, l’année prochaine (Robert Mulligan, 1978)

De 1951 à 1975, un homme et une femme mariés chacun de leur côté se retrouvent chaque année durant un week-end.

Il s’agit d’une adaptation de la pièce de Bernard Slade. Visiblement, l’adaptation (signée par Slade lui-même) est fidèle à sa source puisque le film est très théâtral. Le décor est unique, il n’y a que deux personnages, ces deux personnages causent beaucoup. Le film est découpé en scènes représentant chacune une année et avance au fil des lustres. Ajoutons qu’entre les différentes scènes, des images d’archive liées à l’époque en question montrent le temps qui passent. Associées à une chanson de variétoche particulièrement sirupeuse, (The last time I felt like this), elles constituent un procédé très facile visant à stimuler la plus vulgaire des nostalgies.

Bref, la première réaction devant un dispositif aussi artificiel associé à une telle débauche de sentimentalité est une réaction de rejet. Et pourtant, force est de constater que le film est réussi, qu’à sa façon il fonctionne très bien. Une preuve: la chanson de variétoche insupportable au début s’avère finalement enchanteresse. C’est bien le signe que quelque chose s’est passé en cours de route…Outre le fait qu’un cœur d’artichaut sommeille en chacun de nous, ceci peut s’expliquer par plusieurs qualités d’écriture et de mise en scène. D’abord la fidélité à la pièce et l’unité de lieu qu’elle entraîne impliquent une épure dramatique qui permet de ne jamais s’éloigner de l’essentiel. Ce qui fait que l’attention du spectateur ne diminue pas même lorsqu’il se dit « bonjour les grosses ficelles ». Ensuite, l’auteur de la pièce alterne brillamment humour et gravité sans que jamais le mélange n’apparaisse prémédité. Beaucoup de répliques bien senties sont franchement drôles et évitent au film de sombrer dans la guimauve. Si les clichés sont légion, force est de constater que les situations sont développées avec une certaine finesse. De plus, les deux acteurs sont excellents. On finit donc par croire à l’existence de ce couple. On finit même par s’y attacher. Notons enfin que les couleurs sont magnifiques, que la texture de l’image a une densité peu commune dans ce genre de film.

Bref, fabriqué de bout en bout, probablement dénué toute espèce de toute sincérité, Même heure l’année prochaine n’en reste pas moins un film émouvant. Miracle de l’industrie de divertissement américaine…

Les chaînes du sang (Bloodbrothers, Robert Mulligan, 1978)

Un jeune homme issu d’une famille italo-américaine hésite entre une carrière toute tracée par son père dans le bâtiment et son envie de s’occuper d’enfants.

Bloodbroothers est un joli film racontant la lutte d’un individu contre l’emprise de son milieu. Cette emprise est aussi bien extérieure qu’intérieure. Il faut qu’il trouve sa propre voie et assume un choix.

Le film est très écrit, trop parfois (je songe au drame du personnage de Tony Lo Bianco) mais ne manque pas de vie. Le focus se fait sur la confrontation entre le fils et son père mais le récit est polyphonique et chaque personnage secondaire existe amplement. Entre bars, boîtes de nuit et chantiers de construction, l’évocation du Little Italy des années 70 ne manque pas de pittoresque. La bande originale d’Elmer Bernstein, funky à la limite de la parodie, est pour beaucoup dans la réussite de cette atmosphère urbaine.

Par ailleurs, Mulligan conduit son récit en se ménageant des digressions qui donnent de l’épaisseur aux personnages. Par exemple, à la fin d’une scène familiale importante où l’avenir du cadet est discuté, le père se réconcilie avec son épouse en lui chantant Maria. Grain de folie, étincelle de vie qui insuffle une vérité émotionnelle à la mécanique narrative.

Bloodbroothers est d’autant plus réussi que les acteurs sont tous excellents. Que ce soit Tony Lo Bianco et Paul Sorvino dans le rôle des vieux briscards italiens ou Richard Gere qui joue le jeune héros, tous sont finement dirigés. Richard Gere est un acteur inégal mais il est vraiment à son aise dans ce rôle éminemment springsteenien qui pourrait bien être le meilleur de sa carrière. Son mélange de charme et de fadeur sert idéalement son personnage timide.

The nickel ride (Robert Mulligan, 1975)

Le jour où un mafieux se révolte contre la suppression d’un de ses amis, sa vie jusqu’ici bien réglée bascule.

Si vous êtes amateur de westerns et que vous n’avez pas vu The nickel ride, se figurer une version 70’s du Johnny Ringo de Henry King est un bon moyen d’imaginer le héros du film dont il est question ici. Comme l’auteur de La cible humaine, Robert Mulligan distille en filigrane de son film de genre un humanisme sentimental. Les sentiments sont en effet pour son personnage la dernière façon d’exister dans un monde vicié. Un sursaut d’humanité (une faiblesse?) dû à l’âge va le conduire à se dresser face à un système pourri. Une des particularités du film est que cette prise de conscience n’est pas explicitée. The nickel ride n’est pas le récit manichéen d’un affrontement entre le gangster qui se met à être gentil et la méchante organisation.

Robert Mulligan est suffisamment subtil pour entretenir un mystère qui n’a rien à voir avec un vulgaire flou artistique. En effet, la mise en scène s’articule autour de deux axes.
D’abord, elle crée un climat de paranoïa en misant sur la subjectivité du point de vue. Ce qui conduit naturellement le spectateur à douter des fondements des inquiétudes du héros. On est dans la plus pure tradition du film américain de complot et en cela, The nickel ride est le cousin direct de Conversation secrète (tous deux furent d’ailleurs présentés au même festival de Cannes).
Ensuite -et c’est là que le film se singularise par rapport à Conversation secrète et autres films du genre- l’abstraction du récit policier n’empêche pas la chaleur humaine. Suivant un art de la rupture de ton propre à Robert Mulligan, plusieurs séquences intimistes font exister les personnages dans un contexte familial et amical. Elles sont simples, empruntes de pudeur et de dignité et jouées par des acteurs formidables. La relation du héros avec son neveu, tout en non-dits, est particulièrement émouvante. Linda Haynes, une beauté sudiste à la Tuesday Weld qui s’est malheureusement reconvertie dans le secrétariat, est attachante dans le rôle de sa femme.

The nickel ride montre un homme qui, tout en n’existant que par elle, se met à sentir que l’organisation pour laquelle il travaille bouffe complètement sa vie. Moins par esprit de rédemption que par mûrissement émotionnel. Il est petit chef dans la mafia, il pourrait tout aussi bien être cadre dans une grande entreprise. L’important est qu’il se sente vieillir, qu’il se sente dépassé par son époque et que, sans jamais l’avouer à personne, il ne supporte plus son travail. Sans en faire beaucoup, Jason Miller est absolument magnifique dans ce rôle de héros fatigué.

Bref, à la fois inscrit dans son époque et profondément original, The nickel ride est un des plus beaux polars américains qui aient été.

Le sillage de la violence (Baby the rain must fall, Robert Mulligan, 1964)

Un chanteur de rock&roll retrouve sa femme et sa fille après avoir passé quelques années en prison. Il va tenter de percer tout en luttant contre les démons qui le rendent violent.

Le titre (original) est magnifique mais le film n’est pas franchement convaincant. D’abord, il souffre d’avoir un acteur aussi médiocre que Steve McQueen dans le rôle principal. En plus d’être post-synchronisé lors des scènes musicales, en plus de mal imiter l’accent sudiste, le comédien peine à retranscrire la colère rentrée de son personnage. Il faut dire que le bougre n’est guère aidé par un scénario qui se complait dans le flou narratif, esquissant sans les traiter une multitude de pistes (rêve américain, couple, emprise d’une marâtre façon Psychose…). Reste une poignée de jolis moments transcendés par la musique de Bernstein ainsi que l’ineffable charme de Lee Remick. Et encore: le noir et blanc ne saurait rendre justice aux yeux sublimes de la belle.

Rendez-vous de septembre (Come September, Robert Mulligan, 1961)

Un riche Américain qui passe tous les mois de septembre sur la Riviera italienne avec une maîtresse du cru apprend que celle-ci va épouser un autre homme…

Rendez vous de septembre est une comédie sentimentale complètement insipide. Comment croire à la réalité de ce play-boy américain qui se met soudainement à jouer les chaperons avec des jeunes filles en goguette dans son hôtel? Le film n’essaye même pas de nous y faire croire et de toute façon, cette aberration ne provoque que des gags convenus. L’inconsistance dramatique n’a d’égale que celle du style dont l’intérêt se limite à un filmage de l’Italie façon carte postale. Reste la plastique de Gina Lollobrigida…

L’ombre du doute (The defender, Robert Mulligan, 1957)

Deux avocats, un père et un fils, sont chargés de la défense d’un jeune homme accusé de meurtre.

Il s’agit du téléfilm dont le succès a engendré la série The defenders. C’est un banal récit de procès singularisé par la relation entre les deux avocats, un père et son fils, qui permet à Robert Mulligan d’exprimer sa sensibilité. A noter aussi l’absence de triomphalisme à la fin. Le spectateur ne sera même pas certain de l’innocence (ou non) de l’accusé. Steve McQueen à ses débuts est plutôt mauvais, son jeu plein de tics est une caricature de l’Actor’s studio.