Caine (Shark! , Samuel Fuller, 1969)

Au Soudan, un couple d’Américains emploie un contrebandier en fuite pour explorer un navire coulé dans la mer Rouge…

Le pire film de Samuel Fuller, désavoué par le réalisateur qui faillit en venir aux mains avec ses producteurs qui étaient, comme l’encart commercial en haut de l’affiche l’indique, peu scrupuleux. Est-ce de leur faute si le résultat est d’une décourageante platitude? L’argument dramatique, une sorte de Rapaces de série B, avait pourtant de quoi séduire mais le découpage sans imagination (un comble pour Fuller qui vit son film charcuté au montage), la musique d’ascenseur qui massacre invariablement les diverses scènes et la nullité des dialogues font ressortir l’indigence du récit et le ridicule des naïvetés de roman de gare prisées, mais habituellement transcendées, par l’auteur de Naked kiss. A oublier!

 

Commando chez les Viets (China gate, Samuel Fuller, 1957)

Dans l’Indochine en guerre, pour permettre à son fils de se réfugier aux Etats-Unis, une contrebandière accepte de guider un commando de la Légion étrangère mené par son mari qui l’a quittée à la naissance de l’enfant.

Dans le but de dénoncer la bêtise raciste, Samuel Fuller a donc concocté un mélo guerrier particulièrement tarabiscoté. Si c’est à la va-comme-je-te-pousse que le scénario ficelle ses multiples enjeux, force est de constater que le jusqu’au boutisme dramatique, la sensibilité baroque et le sens de l’insolite du metteur en scène renouvellent régulièrement la fascination du spectateur. Un soldat noir qui chante avec un petit garçon dans une ville en ruine, des légionnaires attendant que leur camarade à la colonne vertébrale rompue meure pour « ne pas avoir à l’enterrer vivant », un vétéran de la Seconde guerre qui raconte la découverte de Falkenau*, des insurgés qui écoutent un disque volé de la Marseillaise sans se douter de la signification des paroles, un dur rattrapé par ses sentiments au moment le plus crucial de sa mission…China gate aligne les apogées dramatiques agencées avec l’efficacité d’un maître pour qui le travelling est un puissant facteur de concision. Ces moments donnent corps et âme au récit pourtant schématique et grossièrement articulé. In fine, c’est bien la beauté d’un homme réconcilié avec sa propre chair qui nous étreint le coeur. Comme quoi un auteur n’a pas forcément besoin de rigueur dans sa construction dramatique pour parvenir à ses fins. Mais il se doit alors d’avoir la bouillante inspiration d’un cinéaste de la trempe de Fuller.

*passage autobiographique sur lequel Fuller reviendra plusieurs fois à la fin de sa vie, en tant qu’écrivain et en tant que cinéaste.

Le baron de l’Arizona (Samuel Fuller, 1950)

Au XIXème siècle, falsifiant de vieux documents espagnols, un clerc de notaire entreprend de revendiquer la possession de l’Arizona.

Ce sujet est évidemment basé sur des faits réels car un argument aussi ahurissant se doit d’avoir une caution historique pour être crédible aux yeux du spectateur. Au déroulement de cette gigantesque escroquerie qui met bien en valeur les limites d’un état de droit, ce grand romantique secret qu’est Fuller a adjoint une histoire d’amour qui complexifie le portrait de son anti-héros et enrichit la dramaturgie du film jusqu’à y insuffler une beauté surprenante. Grâce à la collaboration amicale du grand James Wong Howe à la photo et à son sens de l’efficacité narrative, le réalisateur camoufle aisément la modicité de ses moyens même si pour ce deuxième opus, il n’a pas encore atteint sa plénitude stylistique (sa caméra est plus sage qu’elle ne le sera dans ses chefs d’oeuvre baroques). En somme, un bon petit film.

La madone et le dragon (Samuel Fuller, 1990)

Pendant un dangereux reportage aux Philippines, une photographe retrouve un ancien amant, grand reporter de son état.

Dernier film de Samuel Fuller, La madone et le dragon fut réalisé pour TF1. A l’heure du règne des Experts et de Secret story, cela laisse rêveur. C’est que l’icône du cinéma indépendant américain n’avait, à l’orée de son quatre-vingtième printemps, guère perdu de sa conviction rageuse. Tournée sur place peu de temps après les faits, sa plongée dans les Philippines de Marcos est d’une violence qui, au sein d’un téléfilm français, laisse pantois. Le premier plan -une exécution à la mitraillette- est une leçon de morale cinématographique tant le filmage y est aussi rentre-dedans que dénué de complaisance.

Fidèle à lui-même, l’auteur de The big red one se sert des situations chaotiques créées par la guerre pour placer ses personnages en face de leurs responsabilités: prendre une exécution en photo, n’est-ce pas perdre son humanité? Vaut-il mieux vendre ses clichés à la grande presse ou laisser des dissidents les exploiter à des fins de propagande? La première partie où la caméra suit l’équipée des deux journalistes dans le pays ravagé possède une dureté toute documentaire. La suite qui se resserre autour d’une intrigue grossièrement dessinée est plus conventionnelle et moins percutante mais l’impression d’ensemble reste positive: cet ultime opus permit au grand cinéaste une sortie de piste honorable. Ce n’était pas gagné d’avance.

La madone et le dragon est visible ici.

J’ai vécu l’enfer de Corée (The steel helmet, Samuel Fuller, 1951)

En Corée, un vétéran dont l’unité a été anéantie rejoint une troupe menée par un officier inexpérimenté.

Ce classique schéma d’opposition entre gradé frais émoulu et sous-officier endurci par l’expérience est heureusement subverti par les événements du récit. On verra ainsi que si le sergent n’a jamais été promu malgré ses qualités de guerrier, c’est que son manque de sang-froid peut s’avérer extrêmement dangereux. D’une façon générale, l’action remet sans cesse en question les frontières morales et les types établis. Toujours, l’implacable vérité des faits vient densifier les personnages au mépris des conventions (morales ou narratives). C’est ce qui donne aux films de guerre de Fuller leur vérité humaine et leur incomparable émotion. L’admiration sincère du fantassin devenu cinéaste pour ses anciens camarades n’exclue nulle part la lucidité: idée géniale du prisonnier communiste tentant de faire de la subversion en parlant de la discrimination raciale aux Etats-Unis à l’infirmier noir.

Au sein de cette reconstitution éminemment réaliste de la guerre, il y a des images insolites, tel celle du sergent halluciné (Gene Evans, extraordinaire révélation d’acteur) appelant ses camarades de Normandie au milieu de la fumée des obus coréens. Contrainte par un budget extrêmement limité (Steel helmet est un film indépendant), la mise en scène de Samuel Fuller va droit au but. J’en veux pour preuve le travelling arrière qui ouvre le film, travelling emblématique du style direct et frappant de l’ancien éditorialiste new-yorkais. Le génie de Fuller, c’est d’abord le fruit de l’expérience extraordinaire d’un homme aux multiples vies.

Violences à Park Row (Samuel Fuller, 1952)

Vers 1880, la naissance houleuse du journalisme moderne à Park Row…

Très jeune homme, Samuel Fuller avait débuté en tant que journaliste à New-York. Il a toujours gardé un profond respect pour ce métier et ses mentors de l’époque. Lorsqu’il a été en mesure de le faire, il a donc écrit, réalisé et produit Park Row, hommage à la ténacité et à la secrète grandeur des reporters besogneux qui ont fondé les quotidiens américains majeurs du XXème siècle.  Le volontarisme didactique du cinéaste l’emporte parfois sur le déroulement naturel de l’histoire racontée (Fuller place dans la bouche de ses héros un peu trop de discours édifiants sur la liberté de la presse) mais la conviction rageuse de l’auteur exprimée par un style nerveux, rapide et violent fait de plans-séquences effrénés filmant les combats physiques succédant aux combats économiques dans le bruit des rotatives et l’odeur de l’encre noire emporte largement le morceau et fait oublier les ficelles, voire les trous, du scénario, scénario agrémenté d’anecdotes véridiques sur le New-York des années 1880.

Ordres secrets aux espions nazis (Verboten!, Samuel Fuller, 1959)

A la fin de la seconde guerre mondiale, un soldat américain découvre les ravages du nazisme et tombe amoureux d’une Allemande.

L’intention de l’œuvre est d’abord didactique. 35 ans avant Spielberg, Sam Fuller explique aux Américains que le nazisme c’est mal. D’où le montage de séquences d’archives au sein de la fiction. D’où aussi un final très grossier qui montre un jeune Allemand prendre conscience de l’horreur du IIIème Reich en regardant les images des camps.

Verboten! est tout de même un bon film car l’ancien fantassin qu’est Fuller ne saurait se départir une seule seconde de sa sincérité. Le nazisme, il l’a vécu de très près. Le soldat américain du film, ce pourrait être lui. Ainsi son intégrité fait que jamais l’idéologie n’élude la complexité des individus. Le drame est basé sur les passions contradictoires qui animent les personnages et ça rend le récit intéressant. Les situations sont outrées et schématiques mais cela permet à l’auteur d’aller droit à l’essentiel. A noter enfin que Verboten! fut le dernier film produit par la RKO alors agonisante. La facture est donc de troisième ordre mais le sentiment d’urgence qui caractérise les meilleurs Fuller est plus que jamais présent.