Bataan (Tay Garnett, 1943)

Aux Philippines, un petite patrouille empêche les Japonais de reconstruire un pont pour couvrir la retraite des Alliés.

Considérant 1945, année où est sorti Aventures en Birmanie qui posa les jalons du genre, comme l’an 0 du film de guerre, je ne peux m’empêcher d’examiner tout film avec des fantassins sorti avant lui à l’aune du classique de Raoul Walsh. En l’espèce, la comparaison a une pertinence limitée car les soldats de Bataan ne doivent pas avancer pour atteindre un objectif précis mais tenir une position. Les enjeux sont sont donc sensiblement différents et le relatif statisme du film est assez logique.

En revanche, l’artifice visible des décors de studio, le simplisme caricatural des personnages, les conventions éculées de la narration ainsi que l’épaisseur du trait sont, eux, les signes d’un ennuyeux archaïsme. Des discours propagandistes arrivant parfois comme des cheveux sur la soupe nous replacent aussi dans l’époque de la fabrication du film, une époque où la guerre est encore loin d’être terminée. Bataan a également tendance à s’éterniser en rebondissements superflus (il y a trop de soldats qui n’en finissent pas de mourir!). Ce manque de concision tranche d’avec les meilleurs films de Tay Garnett.

On retrouve cependant dans Bataan une innovation dont on a un peu vite crédité Walsh: l’invisibilité de l’ennemi pendant les trois premiers quarts du métrage. Le Japonais est caché, les balles fusent sans qu’on ne sache d’où elles viennent, la violence est soudaine. Il y aussi quelques images spectaculaires tel l’explosion d’un pont filmée en plan large. Pas indigne mais pas inoubliable non plus.

Divorcé malgré lui (Eternally yours, Tay Garnett, 1939)

Parce que celui-ci refuse de s’installer, l’épouse d’un prestidigitateur quitte son mari pour un bourgeois.

Comédie de remariage assez agréable mais conventionnelle et un peu fade. Parti avec l’intention d’adapter une pièce de Sacha Guitry, L’illusioniste, le producteur Walter Wanger a, pour se conformer aux exigences du code Hays, considérablement affadi sa sauce. Comparé à d’autres screwball comedies, Divorcé malgré lui manque de détails piquants et d’allusions grivoises. Le film semble constamment sur des rails. Heureusement, il file rapidement (la narration comporte de surprenantes ellipses).

Monsieur Dodd part à Hollywood (Stand-In, Tay Garnett, 1937)

Le vice-président d’un trust de la côte Est part à Hollywood pour auditer un studio de cinéma qui appartient au groupe.

Le vice-président obsédé par les chiffres jusqu’à l’autisme est excessivement caricatural et nuit à la vraisemblance de la comédie. D’une façon générale, le trait est épais. L’inévitable romance est téléphonée et le message social-démocrate de la fin trop naïvement asséné pour être honnête. Heureusement, le film abonde en personnages secondaires loufoques, en trouvailles visuelles et en répliques vachardes. La satire du milieu du cinéma vise large et fait souvent mouche. Sans être un fleuron de la comédie américaine des années 30, Stand-in est donc un film qui demeure amusant. C’est le genre de spectacle dont à la sortie de la salle, on cite plusieurs scènes en riant.

L’Amour en première page (Love is news, Tay Garnett, 1937)

Une héritière lasse de voir sa vie amoureuse étalée en première page des journaux fait croire qu’elle va se fiancer avec un reporter.

Dans la meilleure tradition de la comédie américaine, la fantaisie la plus débridée irrigue un récit construit avec la plus parfaite des rigueurs. Le cinéaste met en scène avec un égal brio un passage comique frisant l’absurde tel celui où les deux personnages se retrouvent en prison et le moment décisif où l’inévitable coup de foudre a lieu. De Stepin Fetchit en chauffeur de course (!) à George Sanders en aristocrate décadent, une belle brochette de seconds rôles farfelus colore la mise en scène. Un couple de stars -Tyrone Power et Loretta Young- dont l’immense beauté n’a d’égale que la capacité d’abattage, l’extrême vivacité du rythme impulsé notamment par des travellings aussi rapides que les comédiens et une réjouissante truculence qui rapproche Tay Garnett de Raoul Walsh (le jeu de dames avec des verres d’alcool!) contribuent à faire de Love is news un joyau de la screwball comedy débordant de vitalité. Son talentueux et éclectique réalisateur n’ayant jamais été consacré comme un auteur, ce joyau est bêtement oublié. Merci à l’Action Christine de l’avoir ressorti.

Okay America (Tay Garnett, 1932)

Un journaliste cynique sert d’intermédiaire dans les négociations entre les ravisseurs de la fille d’un haut-fonctionnaire et sa famille.

Assez bavard et plus linéaire que l’extraordinaire Afraid to talk, produit par le même studio la même année, le film est aussi virulent que son homologue dans sa dénonciation de la corruption de la société. Il se focalise sur le parcours moral d’un homme désabusé qui, d’abord indifférent et égoïste, va finir tellement dégoûté de ses rapports avec les truands qu’il se lancera dans une croisade suicidaire. Le ton est amer, le film est d’un pessimisme rare. D’une durée n’excédant pas 75 minutes, contenant son lot de seconds rôles hauts en couleur (Edward Arnold!), Okay America a la concision et la vivacité des bons films de l’époque. Clairement recommandable.

Voyage sans retour (One way passage, Tay Garnett, 1932)


Un condamné à mort et une jeune femme atteinte d’une maladie incurable vont vivre une histoire d’amour sur le paquebot qui les ramène à San Francisco.

Un tel sujet permet aux auteurs de réussir un tour de force: exalter la jouissance de l’instant présent tout en faisant montre d’une émouvante foi en un au-delà. Loin d’être purement mélodramatique, One way passage appartient à cette fabuleuse époque où les genres n’étaient pas complètement différenciés. Les rapports entre le condamné, qui évidemment cherche à s’évader, et son gardien sont de l’ordre du film policier. Les personnages secondaires du voleur Skippy et de la fausse comtesse apportent une légèreté qui empêche le film de devenir trop solennel. Loin de n’être que juxtaposés, ces registres s’interpénètrent fréquemment. C’est le cas lorsque certains des seconds rôles comiques révèlent une gravité inattendue, les auteurs transcendant leurs archétypes pour laisser poindre l’humanité des personnages. One way passage est ainsi une merveille d’équilibre, brassant la farce et la mélancolie, la vitalité et le sentiment d’éternité avec une élégance suprême.

Cette conception harmonieuse des dualismes se retrouve également dans la façon dont est traitée l’histoire d’amour. Comme chez Borzage, l’amour est à la fois charnel et céleste. Pour que deux personnages aussi éloignés tombent amoureux aussi rapidement, il fallait que l’attirance physique soit claire. Ainsi, le changement d’expression de Kay Francis lorsque William Powell lui sert la main, plan qui à lui seul justifie toutes les péripéties suivantes, est une des plus belles représentations de la naissance du sentiment amoureux. Subtile mais évidente. D’un autre côté, la truculence de sa narration n’empêche pas One way passage d’être un des films les plus profondément romantiques jamais tournés. L’amour y est une valeur absolue. Il révèle la vérité des êtres au delà de leur apparence sociale. Ainsi de la noblesse acquise par le condamné durant la traversée, noblesse qui, sans l’absoudre de son crime, montre l’inanité de sa condamnation par la justice des hommes. Les deux interprètes principaux, Kay Francis et William Powell, sont parfaits. La réalisation est d’une fluidité qui s’accorde parfaitement à la remarquable concision du scénario (d’une richesse inouïe, le film dure moins de 70 minutes).

La fin à connotation fantastique range définitivement One way passage parmi cette précieuse lignée de films hollywoodiens qui irait de L’heure suprême (1927) à Elle et lui (1957). Soit des films qui, grâce au secret perdu d’un art classique, exprimaient de la manière la plus concrète et la plus directe qui soit une foi absolue dans le pouvoir d’un amour capable de dépasser les handicaps physiques, les contingences matérielles, les normes sociales et…la mort.