Des filles pour l’armée (Valerio Zurlini, 1965)

En 1941, un jeune soldat italien est chargé de conduire des prostituées grecques vers un bordel militaire.

Le soldatesse, titre original, aborde donc un aspect de la guerre peu traité au cinéma. En suivant un convoi de prostituées dans un pays dévasté, il raconte comment, dans les conditions les plus sordides qui soient, le désir, les sentiments et la vie tentent de reprendre leurs droits avant de définitivement s’effacer devant les manifestations les plus horribles de l’Occupation. D’où une émouvante dialectique qui évite toute lourdeur dénonciatrice alors que le film s’avère in fine un des réquisitoires les plus sombres et les plus implacables contre les guerres d’agression. Le raffinement de la mise en scène va de pair avec une distance pudique qui nuance et explique la conduite des personnages les plus apparemment ignobles.

Typiquement zurliniens, les nombreux plans larges où deux visages juvéniles sont côte à côte face à la caméra, l’un légèrement en retrait, et éclairés par les beaux contrastes de Tonino Delli Colli situent les personnages hors de leur environnement immédiat et donnent une résonance élégiaque au drame qui est le leur. Les dialogues généralistes dénotent une certaine théâtralité de l’écriture mais sont parfois sublimes. Ils accentuent ce côté « hors du temps » de la mise en scène avant la dernière partie, avant que la réalité de la guerre ne reprenne ses droits sur les états d’âme de héros mélancoliques. L’interprétation dans son ensemble est d’une parfaite justesse.

Incisif, délicat et profondément singulier, Des filles pour l’armée est bien un film du plus secret des grands auteurs italiens.

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Black Jesus (Seduto alla sua destra, Valerio Zurlini, 1968)

Dans un pays colonisé d’Afrique, le calvaire d’un leader indépendantiste pacifiste.

C’est une allégorie christique de gauche évidemment insupportable sur le papier (on songe à Dieu est mort, le pire ratage de Ford). Néanmoins, force est de constater que la mise en scène de Zurlini sauve quelques meubles. Le parti-pris d’épure bien tenu, l’élégante concision du découpage, le lyrisme mesuré de plusieurs plans et l’écrasant charisme de Woody Strode donnent une certaine puissance évocatrice à la fable en dépit du grossier manichéisme de ses ressorts dramatiques. Pas si mauvais.