L’or de la vie (Ulee’s gold, Victor Nuñez, 1997)

Un vétéran du Viet-Nam apiculteur élève ses petites-filles après que son fils ait braqué une banque et sa bru sombré dans la drogue. Un jour, le fils renoue le contact avec son père depuis sa prison…

Avec Jardins de pierre de Coppola, Ulee’s gold est le film contemporain le plus fordien qu’il m’ait été donné de voir. On y voit un homme attaché aux valeurs traditionnelles qui, pour préserver sa famille, est forcé de se coltiner une réalité sociale plus ou moins lamentable que, jusqu’ici, il préférait nier. Evidemment, le fait que ce soit Peter Fonda qui joue cet homme appuie la réminiscence.  L’intrigue est simple mais le prétexte dramatique est plus important et plus conventionnel que dans Ruby in Paradise. On peut regretter la présence de méchants au caractère unidimensionnel. Ceci dit, c’est également le cas dans plusieurs chefs d’oeuvre de Ford même s’ils n’y sont pas soumis à de regrettables facilités dramatiques. De plus, de la même façon que son héros se coltine les cas sociaux, Nuñez se coltine les conventions policières et les détourne intelligemment au profit de ses personnages. Voir par exemple la façon inattendue mais tellement logique dont Ulee neutralise la menace des méchants dans le marais.

L’intrigue est donc simple mais le récit est plein de ramifications. Le film est fait de petites touches, de séquences impressionnistes qui donnent la part belle aux divers personnages ainsi qu’aux paysages de Floride (Ulees’ gold s’ouvre et se clot sur de superbes plans de marécages balayés par une lumière mordorée). En dehors d’une musique parfois plombante, la réalisation est très simple, dénuée de tout ornement plastique.  Ce qui compte, c’est la vérité de personnages ancrés dans leur réalité géographique et sociale. Ainsi, une des bonnes idées du scénario est de faire intervenir les ennuis d’Ulee au moment de son pic d’activité annuel en tant qu’apiculteur. Cela donne lieu à de belles séquences sur son lieu de travail, au milieu des fameux tupelos chantés par Van Morrisson, mais cela affecte aussi la narration puisque le vieil homme s’en trouve affaibli lorsque le moment vient d’affronter les malfrats. Le corps usé de ce vétéran boiteux est particulièrement important pour sa caractérisation puisqu’en fait de psychologie, les auteurs se contentent du strict minimum nécessaire à la compréhension des motivations des personnages.

Bref, sans discours, sans vouloir-dire mais en prenant le temps de raconter une belle histoire, Nuñez montre les choses telles qu’il les voit dans le pays qui est le sien.

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Ruby in Paradise (Victor Nuñez, 1993)

Une jeune femme quitte son homme et arrive en Floride. La saison vient de se terminer mais elle parvient à se faire embaucher dans une boutique…

Des plages désertes, un passé que l’on fuit, des espoirs finalement très prosaïques…Si Bruce Springsteen avait été une femme, il aurait sans doute chanté Ruby in Paradise. Il s’agit d’un beau film sur le rêve américain  injustement tombé dans l’oubli. Ayant fait sensation au festival de Sundance en 1993, ce petit film de Victor Nuñez n’a pas grand-chose à voir avec le cinéma indépendant des années 2000. Les personnages ne sont pas « décalés », les couleurs ne sont pas celles d’une bande dessinée, la bande originale n’est pas faite de rock branché. Non, ce qui compte ici, c’est l’attention du cinéaste à ses personnages et plus particulièrement à sa magnifique héroïne. Une partie de la beauté de Ruby in Paradise réside dans ses moments en creux, ses digressions qui ne payent pas de mine mais qui émeuvent par leur justesse, leur vérité tout simple. Exemple: les tranches de rigolade des ouvrières pendant leurs pauses à l’usine.

La voix-off donne une dimension introspective à l’oeuvre mais le contexte social est toujours essentiel puisque Nuñez retrace d’abord l’itinéraire d’un retour à la communauté. Ainsi, on avait rarement vu une Floride aussi authentique au cinéma. De plus, les personnages secondaires sont très beaux. Il n’y a pas de réel méchant même si certains le paraissent à certains moments du film. Chacun a ses motivations, chacun a sa dignité, aucun n’est sacrifié à de quelconques facilités dramatiques. Enfin, ce qui rend Ruby in Paradise particulièrement attachant, c’est Ashley Judd. Ici à ses débuts, elle est superbe. En incarnant Ruby avec autant de charme que de dignité, elle donne au film sa chair.