La montre brisée (Victor Sjöström, 1920)

Sa famille annule le mariage d’une fille de propriétaire terriens avec son fiancé une fois retrouvé ivre.

C’est la suite de La voix des ancêtres. On retrouve les carrioles, les chapeaux ronds, les mœurs simples et rigides et, globalement, une justesse dans la peinture de la communauté puritaine qui est peut-être une des raisons pour lesquelles la MGM confia au grand cinéaste suédois l’adaptation de La lettre écarlate. Le déroulement du récit est plus attendu que dans le foisonnant précédent volet mais la mise en scène de Victor Sjöström incarne ce récit dans les austères intérieurs scandinaves avec précision et inventivité. Souvent, il restitue les oppositions dramatiques entre protagonistes en découpant l’espace d’une image suivant la profondeur de champ. Dit autrement: le style du maître annonce ici l’antépénultième plan du Parrain.

Le jardinier (Victor Sjöström, 1912)

Une jeune bonne est séparée de son amoureux, le fils de la famille qu’elle sert…

Cette première réalisation cinématographique de Victor Sjöström est tout à fait étonnante. Si l’abondance de péripéties mélodramatiques jure avec le format court du film (une trentaine de minutes), on se rend déjà compte des qualités, à un état certes embryonnaire, qui distingueront le réalisateur des Proscrits de ses collègues; à savoir le sens de l’inscription des personnages dans le décor naturel, la mise en valeur du paysage, la hauteur du ton. Voir pour se convaincre des deux premières qualités la séquence idyllique du début. Voir pour se convaincre de la troisième qualité tout le désespoir social qui émane du dénouement. Le jardinier fut d’ailleurs interdit de projection en Suède jusqu’en 1980.

La fille de la tourbière (Victor Sjöström, 1917)

Une fille-mère est embauchée par une propriétaire et son fils…

Il y a quelques invraisemblables facilités narratives mais l’intérêt est rehaussé par la dignité du ton et la représentation de la communauté campagnarde, d’un réalisme pittoresque. De plus, l’aisance et l’inventivité du réalisateur sont encore une fois à noter. Ici, son utilisation de la profondeur de champ notamment m’a semblé stupéfiante, compte tenu que le film est sorti en 1917.

Le livre de Selma Lagerlöf fut également adapté par Douglas Sirk en 1935.

La voix des ancêtres (Victor Sjöström, 1919)

Un riche fermier qui a épousé une femme qui ne l’aime pas monte au Paradis demander à ses ancêtres ce qu’ils feraient dans sa situation.

En adaptant Jerusalem, le roman-fleuve de Selma Lagerlöf, Victor Sjöström a tourné un très long film. Plus de trois heures dans sa version intégrale. Le kitsch des passages au Paradis n’empêche pas que La voix des ancêtres brille par son réalisme et sa sobriété. Par rapport aux oeuvres qui, après la Première guerre mondiale, avaient imposé le cinéma muet suédois comme le premier du monde, il y a ici moins de paysages et plus de scènes en intérieur.

Dans un récit romanesque qui dure plusieurs années, l’auteur retrace une vie conjugale entrecoupée de quelques évènements dramatiques. Il y a dans la peinture des rapports entre la bru et sa belle-famille, entre la femme et son mari, entre le couple et sa communauté, une franchise, un sens de la nuance et une profondeur qui font inévitablement songer à Ingmar Bergman mais qui sont en fait, de par la pudeur du style et l’humanisme du regard, plus proches de Henry King. Quoiqu’il en soit, Sjöstrom se montre incroyablement en avance par rapport aux autres cinéastes des années 10. Même si des évènements très durs sont évoqués (infanticide…), le ton n’est pas mélodramatique.

Délaissant pour une fois les grands espaces, Sjöstrom a raffiné à l’extrême la psychologie de ses personnages. Malgré sa durée et son austérité apparente, La voix des ancêtres n’est pas ennuyeux car le cinéaste a fait en sorte de raconter énormément à travers chaque geste, chaque regard, chaque enchaînement de plans. Ce génie de la mise en scène se retrouve heureusement dans quelques séquences en extérieur. Le plaisir des yeux s’ajoute alors à celui ressenti devant la justesse de l’expression des sentiments. Exemple: le panoramique en plan très très large qui suit l’arrivée d’une carriole au moment de la messe dans un village au bord d’un lac. La sérénité et la vitalité qui émanent de ce seul plan sont extraordinaires.

Bonne critique de ce film méconnu ici.

Les proscrits (Victor Sjöström, 1918)

En Islande, une propriétaire terrienne tombe amoureuse d’un vagabond au passé douteux qu’elle a embauché.

Aux yeux d’un spectateur qui le découvrirait quelques cent ans après sa sortie, seule une petite demi-douzaine de cartons qui redondent par rapport aux images peut altérer la splendeur de ce que Louis Delluc considérait comme « le plus beau film du monde ». Victor Sjöström est ici parvenu à une plénitude classique telle que son oeuvre est appelée à traverser les âges avec la même facilité que L’Odyssée d’Homère. Adaptant une pièce de Jóhann Sigurjónsson elle-même inspirée des sagas islandaises, le cinéaste est aussi à l’aise lorsqu’il filme des danses folkoriques que lorsqu’il filme des amoureux réfugiés dans la montagne, aussi virtuose dans les scènes d’action que dans l’évocation des regrets d’une vie.

Mieux qu’aucun autre réalisateur de son temps, Victor Sjöström sait composer un cadre de façon à flatter l’oeil du spectateur tout en cristallisant la quintessence d’une situation dramatique. Exemple: le plan où les hommes du bailli et le voleur courent à deux hauteurs différentes de l’image. L’inscription des personnages dans les paysages grandioses de la Laponie annonce les meilleurs westerns.

La mise en scène est truffée de savoureux détails réalistes dignes du meilleur Flaherty: le père qui se baigne dans la cascade, l’homme qui porte sa femme pour traverser une rivière, la pêche, la lessive dans les geysers, l’enfant qui fume la pipe avec sa mère…Ces trouvailles font figurer les séquences idylliques à la montagne parmi les plus belles de tout le cinéma muet. Il y a là une fraîcheur absolument intacte.

Cette incarnation réaliste d’un récit quasi-légendaire va de pair avec une extraordinaire subtilité psychologique. Loin d’être des archétypes figés, les personnages sont de chair et de sang et Sjöström restitue leurs changements et leurs doutes avec une finesse rare. J’en veux pour preuve la scène sublime où un voleur attiré par la femme de son ami hésite à couper la corde qui retient celui-ci au-dessus du vide; chaque rebondissement de l’action a une incidence sur la conduite du protagoniste. C’est de la grande mise en scène.

L’absence de jugement moral sur le couple de proscrits est également remarquable. Ni pour ni contre, l’auteur montre les conséquences du choix de ses personnages. Conséquences heureuses, conséquences malheureuses. C’est une idée géniale que d’avoir enrichi le film d’un épilogue où les amoureux coupés du monde sont devenus âgés, ressassent leur passé, leur amertume et s’engueulent. Imaginez Borzage filmer Charles Farrel et Janet Gaynor entrain de vieillir. Cela rajoute la profondeur psychologique au lyrisme. Avec évidence et simplicité.

Terje Vigen (Victor Sjöström, 1917)

Pendant les guerres napoléoniennes, un marin norvégien nommé Terje Vigen tente de traverser un blocus pour sauver sa famille de la famine.

Terje Vigen est l’ambitieuse adaptation d’un poème de Henrik Ibsen. Le style de Victor Sjöström n’est pas encore aussi délié qu’il le sera dans Les proscrits: quelques scènes, surtout au début, semblent illustratives par rapport aux vers (qui servent de cartons). Plus dru que les travaux postérieurs du maître suédois, Terje Vigen n’en demeure pas moins un film sublime. En moins de soixante minutes, la lutte de l’homme contre les éléments, les ravages de la guerre, la tristesse du deuil ou encore la grandeur du pardon sont évoqués avec une densité sans commune mesure.

Avec génie, le cinéaste intègre le drame personnel de son héros au décor naturel sans pour autant faire dans le symbolisme expressionniste. Voir par exemple la fuite du héros à la nage face aux soldats ennemis. D’une part, la sophistication du découpage produit un suspense qui fait de Sjöström l’égal de Griffith (au moins sur ce plan). Le décor de la mer a d’abord une fonction dramatique car le héros s’y cache, en surgit et risque de s’y noyer. D’autre part, Sjöström transcende cette fonction dramatique et fait oeuvre de poète dans sa façon de filmer les flots. Il y a ainsi une ampleur cosmique dans le plan où l’étendue d’eau envahit le cadre, plan dont s’est peut-être souvenu Murnau lorsqu’il a mis en boîte la fin de Tabou quatorze ans plus tard.

Terje Vigen est donc une merveille d’équilibre et de perfection où le destin d’un homme et les secousses du monde sont fusionnées par une mystérieuse alchimie primitive.

Le film est réaliste et droit. Les acteurs sont d’une sobriété inhabituelle pour l’époque. La narration n’est pas manichéenne mais montre avec quelle absurdité la guerre déchire les hommes. La hauteur de vue se conjugue avec l’empathie envers le héros meurtri pour faire de Terje Vigen une méditation élégiaque dans la lignée des plus beaux films de John Ford. Ainsi du bouleversant enchaînement final: plan sur l’ancien ennemi qui hisse le drapeau norvégien en signe d’amitié/cut/plan sur la tombe de la famille de Terje Vigen morte à cause de cet ennemi.