Comédiennes (The marriage circle, Ernst Lubitsch, 1924)

A Vienne, un homme lassé de son épouse profite de l’infidélité de celle-ci pour s’en débarrasser.

A en croire les historiens du cinéma, Comédiennes serait la première comédie sophistiquée de Lubitsch, alors sous le choc de L’opinion publique de Chaplin. De fait, l’immigré berlinois n’a pas été long à assimiler les leçons du maître londonien. Tout le génie du découpage allusif plus tard vendu sous l’étiquette « Lubitsch touch » est déjà présent dans Comédiennes. Le seul problème lorsqu’on découvre ce film fondamental après les chefs d’oeuvre postérieurs, c’est qu’on ne peut se défendre d’une impression de déjà-vu. Le risque de lassitude est d’autant plus élevé que manque ici la pointe d’émotion qui viendrait enrichir la -très brillante- mécanique du vaudeville (contrairement par exemple à L’éventail de Lady Windermare tourné l’année suivante).

Le valet de coeur (A gentleman of Paris, Harry d’Abbadie d’Arrast, 1927)

La complicité entre un noceur parisien et son domestique s’effrite lorsque ce dernier se rend compte que son maître a aussi séduit son épouse.

Une comédie américaine au ton tout à fait exceptionnel. Bien sûr, le décor parisien, la présence du grand Adolphe Menjou et le classicisme parfait de la mise en scène rappellent L’opinion publique; cette analogie est d’autant plus facile à déceler si on se rappelle que Harry d’Abbadie d’Arrast fut l’assistant et le grand ami de Chaplin. Bien sûr, les personnages mondains et la maîtrise du hors-champ gaguesque évoquent Lubitsch. Toutefois, A gentleman of Paris est à ma connaissance la seule comédie hollywoodienne où la relation entre un aristocrate et son domestique vient alimenter et parasiter le sempiternel jeu du désir et de la convention sociale. Cette relation est dépeinte avec une élégante lucidité et un génial sens de l’ironie dont je ne connais d’équivalent que dans les films de Sacha Guitry.

 

L’enjeu (State of the union, Frank Capra, 1948)

Une femme à la tête d’un puissant lobby du parti républicain décide d’imposer son amant, qui a tous les atours d’un parfait candidat, dans la course à l’investiture pour le poste suprême mais il va falloir se coltiner l’épouse de celui-ci.

Le candidat en question, coeur pur utilisé par les lions de la politique, rappelle évidemment d’autres héros de Capra tels John Doe, Mr Deeds ou encore Mr Smith. Néanmoins, L’enjeu n’est pas un scénario original mais est adapté d’une pièce de théâtre. A ce propos, Mr Smith au sénat était déjà l’adaptation d’un roman, ce qui montre la faculté d’appropriation de matériaux d’origine diverses et variées qui était celle d’un auteur de cinéma tel que Frank Capra. L’origine théâtrale de L’enjeu se fait pesamment sentir lors de scènes avec portes qui s’ouvrent à chaque extrémité du plan pour faire apparaître opportunément un personnage qui va faire avancer l’intrigue. Le film est aussi très bavard et les dialogues parfois trop brillants pour être vraisemblables.

La richesse et la complexité de l’histoire sont à la fois un atout et une faiblesse. C’est un atout car aucun caractère n’est abusivement simplifié (il n’y a pas vraiment de gentil ou de méchant), ce qui donne d’autant plus de force à l’amertume du tableau de la vie politique américaine que dresse le cinéaste. L’enjeu est riche d’enjeux dramatiques divers et variés. C’est aussi une faiblesse car l’intrigue est reine et le metteur en scène ne prend jamais vraiment le temps de faire vivre ses personnages, d’en privilégier certains par rapport à d’autres. Même une scène de ménage peut se clore par un discours édifiant, ce qui montre l’intempestivité des auteurs.

Heureusement, les acteurs donnent vie à cette critique politique qui n’a d’ailleurs rien perdu de son acuité (voir l’importance accordée à la télévision alors que le film ne date que de 1948!). Angela Lansbury (magnifique introduction qui la voit face à son père mourant!) et Adolphe Menjou sont très bons mais au final, c’est bel et bien l’alchimie du couple Tracy/Hepburn qui emporte la mise. Encore une fois.

Une vie secrète (Forbidden, Frank Capra, 1932)

Une jeune journaliste s’éprend d’un politicien marié à une infirme…

Forbidden est une réussite parfaite de Frank Capra dans un genre où on ne l’attendait guère: le mélodrame. Je ne parle pas de mélodrame familial ou de mélodrame social, je parle de mélodrame pur et dur, je parle de ce genre éternel et universel qui raconte la perdition d’une femme par amour. Le jusqu’au boutisme de la narration, la cruauté implacable des rebondissements, la sécheresse mizoguchienne de la mise en scène, le respect de Capra pour tous ses personnages y compris l’homme lâche -mais amoureux- auquel Adolphe Menjou, excellent, insuffle une gentillesse inattendue ainsi que l’absence de regard moralisateur sur l’adultère font de Forbidden un des films les plus forts et les plus justes qui soient sur son sujet canonique. Il faut voir le sang perler aux lèvres de Barbara Stanwyck venant de tuer son mari, il faut voir le tranquille renoncement final pour se rendre compte quel film d’amour fou beau et terrible a réalisé l’auteur de La vie est belle.

un autre texte enthousiaste sur cette merveille méconnue

Pension d’artistes (Stage door, Gregory La Cava, 1937)

Chronique d’une pension de comédiennes.

Contrairement à d’autres réalisateurs de l’époque, Gregory La Cava n’a pas débuté au théâtre et pourtant ce film est très théâtral. Très écrit, Pension d’artistes repose sur ses dialogues plus que sur sa mise en scène peu dynamique. L’acuité du regard sur un large panel de femmes qui agitent leurs rancoeurs et leurs espoirs dans un espace clos rappelle George Cukor. D’autant que, de Katharine Hepburn à Ginger Rogers, l’interprétation est éblouissante. L’humour est acerbe, les nombreuses répliques cinglantes montrent la dureté du métier d’actrice. Ce qui n’empêche pas, ici et là, l’émergence d’une certaine tristesse. C’est du cinéma brillant mais calculé de bout en bout.

Paradis défendu (Ernst Lubitsch, 1924)

Une reine qui a séduit tous les soldats de sa garde met le grappin sur un jeune officier qui veut la sauver d’un complot.

Paradis défendu est un des premiers films tournés par Ernst Lubitsch après son arrivée à Hollywood. Ce qui frappe d’emblée, c’est que l’humour y est nettement plus fin que dans les chefs d’œuvre d’outrance comique réalisés en Allemagne (La chatte des montagnes, La princesse aux huîtres, Je ne voudrais pas être un homme…). Désormais, la mise en scène est moins directe, moins frontale et donc plus sophistiquée. Est-ce dû à une Amérique plus puritaine que la république de Weimar? On imagine alors ce que la fameuse « Lubitsch touch », ce génie des allusions et des métaphores, devrait à la censure…Pour évoquer la chose la plus triviale du monde, le réalisateur se voit maintenant obligé de déployer des trésors d’inventivité. Ainsi, la scène du premier baiser qui voit Pola Negri grimper sur un tabouret pour faire comprendre ce qu’elle veut à son grand dadais d’officier est parfaitement représentative de la manière de Lubitsch.

La star du muet est d’ailleurs excellente en reine croqueuse d’hommes. Une vitalité et un entrain irrésistibles ne l’empêchent pas, lors des moments les plus amers du film, d’exprimer toute la dignité de son personnage. Pola Negri était une interprète parfaite pour ce grand portraitiste de « femmes libérées » qu’était Lubitsch. Chez lui, sous les joies de l’hédonisme, la tristesse liée à la profonde solitude qu’implique le refus d’un engagement sentimental perce toujours à un moment ou à un autre.

Bref, s’il n’est pas encore au sommet de la maîtrise de son art (le personnage d’Adolphe Menjou apparaît à la fin comme un deus ex machina un peu facile), Lubitsch réalise ici un film éminemment personnel et remarquablement réussi.