La ferme des sept péchés (Jean Devaivre, 1949)

L’enquête sur l’assassinat du pamphlétaire Paul-Louis Courier permet de retracer sa vie selon des points de vue très différents.

La force du film est aussi sa faiblesse: la volonté forcenée d’originalité, la racontance artificiellement compliquée d’une histoire simple (ce qui préfigure Pierrot le fou). Les inventions formelles et les coquetteries narratives de Jean Devaivre sont tantôt épatantes, tantôt belles, tantôt superflues, tantôt vulgaires. La ferme aux sept péchés a le mérite d’être plus stimulant qu’une bonne partie de la production française de l’époque (la « certaine tendance » attaquée par Truffaut en janvier 1954) mais, de Paul-Louis Courier, ce déferlement baroque ne nous montre pas grand-chose d’autre qu’une dichotomie simpliste entre l’homme public et l’homme privé.

La duchesse de Langeais (Jacques de Baroncelli, 1942)

Pendant la Restauration, la reine des salons parisiens séduit un général sans expérience du monde…

Pierre-Richard Willm et Edwige Feuillère ont beau être les interprètes idéaux des héros du roman, la mollesse décorative de la mise en scène et l’affadissement de l’adaptation giralducienne qui a notamment escamoté la scène du fer rouge et rectifié le dénouement dans un esprit vichyssois ravalent le sombre chef d’oeuvre passionnel de Balzac au rang de pâlichon mélo.

Monsieur Grégoire s’évade (Jacques Daniel-Norman, 1945)

Parce qu’il a gagné un concours de mots-croisés, un comptable est poursuivi par des malfrats qui le confondent avec un des leurs…

Ecrit et réalisé par Jacques Daniel-Norman, Monsieur Grégoire s’évade est une savoureuse comédie policière où l’équilibre entre drôlerie et mystère est finement tenu. Une plaisante galerie de seconds rôles entoure la belle Yvette Lebon, la fascinante crapule Jules Berry et Bernard Blier dans le rôle éponyme. Cette incarnation parfaite de la banalité s’insère idéalement dans le réalisme quotidien du début qui anticipe les films parisiens de Becker. Dans la suite du film, il faut reconnaître que l’attrait de son personnage pour le milieu n’est guère rendu sensible, la mise en scène peinant à se coltiner les invraisemblances psychologiques de l’astucieux scénario. Daniel-Norman filme avec des mouvements d’appareil alertes qui accentuent la charmante vivacité de l’ensemble. Ce n’est certes pas Toute la ville en parle mais c’est franchement pas mal.

Le café du cadran (Jean Gehret et Henri Decoin, 1946)

Un jeune couple d’Auvergnats monte à Paris pour reprendre un célèbre café.

Officiellement réalisé par le débutant Jean Gehret et supervisé par le vétéran Henri Decoin qui, alors, ne pouvait signer une oeuvre pour raisons d’épuration, Le café du cadran aurait été, selon certains témoignages dont celui de sa vedette Bernard Blier, intégralement mis en scène par l’auteur de Premier rendez-vous. On est enclins à croire ces témoignages lorsqu’on voit la grisante vivacité de ce film où sont parfaitement maîtrisés les artifices du studio, à l’opposé de la réputation de lenteur des drames paysans en décors naturels que dirigera par la suite Gehret (Le crime des justes, Tabusse). Grâce notamment à des travellings précis qui impulsent un rythme rapide, la mise en scène retranscrit bien l’excitation de l’arrivée à la capitale, l’effervescence de ses cafés et, aussi, la douce et fatale compromission morale des ambitieux. Rien que de l’archétypal certes, mais emballé avec une séduisante prestance qui transcende l’unité de lieu (parti-pris qui ne semble donc jamais arbitraire et théâtral).

Dans ce lieu, Pierre Bénard, rédacteur en chef du Canard enchaîné et auteur du scénario, a cristallisé un Paris à mi-chemin entre le mythe et la réalité où les fortunes se font et se défont aussi vite que dans les grands romans du XIXème siècle. La trame est classique mais enrichie par l’expérience mondaine et professionnelle de son auteur. Enfin, les acteurs sont excellents, que ce soit Bernard Blier, simplement parfait, Branchette Brunoy, fondamentalement douce, ou les multiples seconds rôles, pittoresques sans êtres caricaturaux.

La vie de plaisir (Albert Valentin, 1944)

Un patron de boîte de nuit peine à s’intégrer dans le milieu aristocratique de son épouse.

Encore une fois dans un film d’Albert Valentin, les flashbacks servent à compliquer une intrigue fondamentalement conventionnelle. La justification de cet artifice de construction réside ici dans le fait qu’il y a deux narrateurs, un avocat qui accuse et un avocat qui défend. La deuxième plaidoirie éclaire donc sous un jour nouveau ce qui était raconté dans la première. Le procédé n’est pas idiot en soi mais son utilisation est à la longue quelque peu redondante. Des caractères moins caricaturaux et plus de nuance dans la critique du milieu aristocratique auraient sans doute donné un film plus intéressant. En l’état, La vie de plaisir se suit sans déplaisir grâce à la gouaille d’Albert Préjean et à quelques piques bien senties. La fin élève un peu le niveau car elle montre enfin un début de partage des torts entre les protagonistes.

La belle de nuit (Louis Valray, 1934)

Un dramaturge se venge de son ami qui a couché avec sa femme en le faisant séduire par une prostituée.

Le canevas mélodramatique est transcendé par la nudité du style qui donne au film une allure tragique. C’est particulièrement prégnant à la fin où un travelling décisif s’avère d’autant plus fort que Louis Valray économise ses effets visuels. Cette rigueur à la limite de l’abstraction est contrebalancée par le réalisme des bas-fonds toulonnais, certains seconds rôles insolites (l’institutrice devenue prostituée) et la crudité frappante de plusieurs détails sordides. Ainsi du plan où Véra Korène remonte sa robe avant une passe. La belle de nuit est donc un film où personnages et situations s’extirpent de la gangue conventionnelle par la grâce d’une mise en scène alliant harmonieusement épure et naturalisme.